Le combat perdu de Saint-Michel
"Hochzäitsnuecht" de Pol Cruchten
Le générique défile sur un magma rouge et jaune, indéfinissable. On pense à un soleil, à un embryon, à l'incandescence d'une cigarette ou encore au chaos originel. Ce genre d'images, lorsqu'elles sont placées en préambule d'un filin indiquent généralement que le spectateur va être invité à pénétrer dans l'univers intérieur (d'où l'idée d'embryon) d'un auteur plutôt
qu'à regar ...
Le générique défile sur un magma rouge et jaune, indéfinissable. On pense à un soleil, à un embryon, à l'incandescence d'une cigarette ou encore au chaos originel. Ce genre d'images, lorsqu'elles sont placées en préambule d'un filin indiquent généralement que le spectateur va être invité à pénétrer dans l'univers intérieur (d'où l'idée d'embryon) d'un auteur plutôt
qu'à regarder une simple description du monde extérieur.
Davantage que dans son film précédent, le court métrage "Somewhere in Europe", Pol Cruchten s'attache pourtant ici à un problème connu et bien
réel, ce qui a permis à Videopress, productrice du film, de partiellement dévier le débat vers le sujet de la drogue. C'est en effet autour de la drogue qu'évolue le film, mais le terme doit être compris ici dans son sens le plus large.
Christian et Catherine sont de jeunes mariés que nous accompagnerons tout au long d'une tragique nuit de noces. Alors que le dîner, organisé avec pompe par les parents richissimes de la mariée, vient juste de commencer, Catherine charge Christian de lui procurer quelques grammes d'heroïne. Désemparé devant la souffrance de sa femme, le jeune homme se met en
route, en vain. A son retour, les mains vides, il se fait insulter par Catherine qui décide d'attendre l'appel de Tony, le dealer. Celui-ci lui donne rendez-vous dans une usine désaffectée et lui fait part d 'un sombre
complot ourdi contre elle par la mère de Christian. Se croyant trahie par son mari, le seul dans lequel elle avait confiance, Catherine va mourir d'une overdose.
La drogue n'est bien évidemment ici que l'expression d'un manque, d'un besoin impossible à combler, d'une quête qui ne saurait aboutir qu'à la mort, comme celle de l'homme qui, dans un siècle passé, partit pour l'Amérique pour devenir le Dieu blanc des Indiens et qui fut massacré par ceux-ci au moment où il les rejoignait enfin. Dans un dernier plan magnifique, Pol Cruchten relie ces deux histoires - celle du Dieu blanc que raconte à deux reprises Christian et celle de Catherine - lorsque Christian, arrivé au bout de sa nuit, étale la poudre blanche sur son visage comme une peinture de guerre indienne, quels voyageait jadis le héros du roman homonmye de Joseph Conrad ("Heart of Darkness"), pour y découvrir
le colonel Kurtz, interprété de façon hallucinante
par Marion Brando dans l'adaptation cinématographique
que fit Francis Ford Coppola du roman
sous le titre "Apocalypse Now".
La référence à "Apocalypse Now" est évidente au
moins une fois, dans la scène où Catherine est confrontée
à Tony (Ender Frings). La mise en scène du
discours de celui-ci semble inspirée de la scène du
monologue de Brando dans le film de Coppola. Les
mots de Tony donnent froid dans le dos, et l'usine
désaffectée symbolise sans conteste une sorte de
coeur des ténèbres, gardée par un nain énigmatique,
comme le refuge de Kunz était gardé par le jounraliste
fou interprété par Dennis Hopper. Si on écoute
bien, on entend dans la bande son un bruit qui ressemble
à celui d'un ventilateur ou des hélices d'un
hélicoptère, référence obligée à la première scène de
"Apocalypse Now", lorsque Martin Sheen se réveille
d'un sommeil drogué et, entendant le ventilateur, le
confond avec les hélicoptères des militaires qui
l'avaient emmené là-bas, chez Kurtz.
Tony pourrait être interprété aussi comme une incarnation
de Méphisto, lorsqu'il dit: "Tout k monde a
besoin de moi. Je ne leur donne que ce qu'ils demandent
et je leur annonce toujours le prix qu'ils auront
à payer. Mais ils ne peuvent pas résister à la tentation."
Dès lors, on peut penser que Christian, en
signant le faux contrat d'assurance organisé par sa
mère - signature sur laquelle on insiste à plusieurs
reprises dans le film - a signé un pacte avec le diable,
un pacte qui va le perdre après lui avoir arraché sa
seule raison de vivre.
Les ténèbres, le mal, sont également présents dans la
chambre de la mère de Christian où une image pieuse
évoquant Saint-Michel terrassant le dragon illustre le
combat du Bien contre le Mal. Mais cette image se
trouve dans la chambre du personnage le plus négatif
du film et le combat semble perdu d'avance pour
Saint-Michel, tout comme le sacrifice de Jésus-
Christ, présent dans le même plan sur une image où
est accentuée la souffrance du Christ sur la croix, n'a
pas réussi à sauver l'humanité.
Si l'on a reproché avec quelque raison au réalisateur
d'avoir un peu négligé "l'histoire", (mais pour critiquable
qu'il soit, ce choix est .tout à fait assumé par
l'auteur), il est tout aussi évident qu'il a particulièrement
soigné l'unité thématique de son film. Tout
(bon) film se construit autour d'un concept central
qui revient sans cesse, à l'image, dans les dialogues
et la bande son (1), pour que le spectateur le ressente
sans vraiment le déceler. Dans "Hochzii itsnuecht", ce
concept est celui des ténèbres. Celles au coeur des-
C'est pourquoi sans doute aussi le ciel, que l'on découvre
pour la première fois dans le film après la mort
de Catherine, est désespérément couvert et semble ne
devoir jamais laisser passer le moindre rayon de
soleil.
Les ténèbres sont également ceux de la mort et Pol
Cruchten a trouvé une très belle image pour l'introduire:
la traversée du miroir (lorsque Christian re- Il est évident
qu'on a
affaire ici à
une oeuvre
très riche
dont on
découvrira
sans doute de
nouvelles
perspectives
à chaque
nouvelle
vision, ce qui
est le signe
des grandes
oeuvres. trouve Catherine à l'hôtel) qui rappelle I'"Orphée" de
Jean Cocteau où Maria Casa rès traversait et retraversait
les miroirs pour aller de la vie, non à la mort, mais
à une sorte de no man's land entre les deux. Dans
"Hochzäitsnuecht", l'hôtel figure sans doute ce no
man's land.
Il ne suffit évidemment pas à un metteur en scène de
citer quelques chefs-d'oeuvres pour réaliser à son
tour un grand film. Contrairement à de nombreux
jeunes réalisateurs, Pol Cruchten intègre cependant
intelligemment, et jamais gratuitement, ces références.
Cinéphile assidu, il connaît parfaitement ses
classiques (et tous les autres) et les utilise à bon
escient pour enrichir son propre film. Malgré ses
défauts évidents, sur lesquels tout à été dit depuis la
sortie du film, il est évident qu'on a affaire ici à une
oeuvre très riche dont on découvrira sans doute de
nouvelles perspectives à chaque nouvelle vision, ce
qui est le signe des grandes oeuvres.
Le plus étonnant dans ce film dérangeant, surtout
après ce qui vient d'en être dit, est cependant qu'il ait
été produit par une filiale de l'Imprimerie Saint-Paul.
Producteurs et réalisateur se refusent à commenter
sérieusement cette collaboration. Des bruits courent
qui disent que l'abbé Heiderscheid avait été d'abord
un peu déconcerté après avoir vu le film achevé. Il
est en effet possible que les gens de Videopress, qui
n'ont pas une grande expérience dans le domaine de
la production, se soient laissé prendre au jeu de Pol
Cruchten - qui sait ce qu'il veut et dispose d'un grand
pouvoir de persuasion - et son équipe 'de professionnels
français sans vraiment savoir où ils allaient.
Qu'elle qu'ait été l'opinion des responsables de I 'ISP
après le film, ils ont en tout cas fini par réagir tort
bien et placé le film dans un contexte qui, tout en leur
permettant de ne pas renier leur idéologie, n'en
semble pas moins inhabituellement progressif,
comme en témoigne cet extrait du discours de Léon
Zeches lors de la présentation officielle du film.
Comme quoi, des miracles existent encore, même à
l'ISP.
"Iloch àilsnuecht ": Myriam Muller
"Vous verrez un fi lin choquant. Qu'il provoque votre
indignation ou votre pitié, qu'il vous confronte pour
la première fois avec un enfer réel, quotidien et bien
de chez nous ou qu 'il ne fera que transposer en
images une situation qui vous est connue, ce filin ne
laissera personne indifférent. C'est le dessein de ses
auteurs, c'est sa raison d'être, c'est un devoir, notre
mission. [...] "Hochzäiitsnuecht"est un filin dur, pessimiste,
sans illusions apparentes. Cette oeuvre ne
donne pas dans la facilité et le happy-end sentimental
ou métaphysique. Or, il ne s'agit pers pour autant
d'un film sans espoir. Il est vrai que cet espoir n'est
pas inhérent à l'histoire, il ne vient pas déranger le
réalisme du milieu bien trop souvent enjolivé par le
7e art qui peut créer de dangereux héros. L 'espoir
émanant de cette oeuvre est situé en-dehors de celleci
afin de ne pas la gêner. Il se trouve au niveau des
conclusions à tirer par le spectateur, par nous tous."
Viviane Thill
(1) Pour ne citer que quelques exemples: dans "Chinatown", c'est
l'eau; dans "Scarface" de Howard Iiawks, ce sont les croix; dans
"Shilling" les Indiens.
(2) Cette image a été dessinée spécialement pour le film. 132 50 2 Viviane Thill Le combat perdu de Saint-Michel Hochzäitsnuecht de Pol Cruchten Film Kino Luxemburg Filmbesprechung
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