C'est tout de même dur de devenir un vrai Luxembourgeois
La critique a été unanime à saluer la sortie du roman "Jean Portante, Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine", éditions Phi, Luxembourg 1993, et l'auteur vient d'être récompensé par le prix Servais, la plus haute distinction littéraire du pays. Frank Wilhelm, le spécialiste de la littérature luxembourgeoise de langue française, a écrit dans la "Warte" que ce roman avait tout pour recev ...
La critique a été unanime à saluer la sortie du roman "Jean Portante, Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine", éditions Phi, Luxembourg 1993, et l'auteur vient d'être récompensé par le prix Servais, la plus haute distinction littéraire du pays. Frank Wilhelm, le spécialiste de la littérature luxembourgeoise de langue française, a écrit dans la "Warte" que ce roman avait tout pour recevoir le prix Goncourt... si sa maison d'édition ne s'appelait pas PHI, mais Gallimard.
Le livre commence et se termine par deux voyages,
mieux deux pèlerinages. D'abord à San Demetrio en
Italie, d'où sa famille a émigré, et pour clore le livre
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forum nr 154
Baleine franche
Rorqual commun
Baleiné à bosse
Cachalot
après 500 pages, à Differdange, le lieu où l'auteur a
passé le clair de sa jeunesse. Entre ces deux retours
Claudio Nardelli, c'est le nom du narrateur dans le
livre, plonge dans sa mémoire pour nous livrer l'histoire
de sa jeunesse et l'histoire de sa famille. Une
famille d'immigrés italiens qui s'est installée à
Differdange. Et à travers son histoire, c'est l'histoire
de l'immigration italienne, c'est la difficulté de toute
immigration qui nous est contée. Même si les neuf
premières années de sa vie forment la trame du
roman, celui-ci n'est pas raconté de façon linéaire.
Le même récit nous est présenté plusieurs fois,
raconté à partir d'innombrables points de vue, avec
toujours de nouveaux personnages. Un peu à la
manière de ces vieilles tantes, mémoires vivantes de
la lignée, qui savent entretenir les réunions familiales
en ressassant toujours les mêmes vieilles anecdotes,
mais en leur ajoutant de nouveaux rebondissements,
en intercalant d'innombrables parenthèses sans
jamais perdre le fil conducteur.
Le sujet principal du roman de Portante, c'est le
dilemme auquel tout immigré est confronté. Va-t-il
essayer de s'intégrer ou va-t-il rester en dehors de sa
société d'accueil dans l'espoir d'un hypothétique
retour? Pour Claudio cette alternative s'est posée de
façon particulièrement douloureuse, parce qu'elle est
vécue de façon différente par son père et par sa mère.
Le père lui-même est déjà un immigré de la deuxième
génération. Il est né à Differdange et il a pris la nationalité
luxembourgeoise en 1952 après la naissance
de ses deux fils qui restent donc provisoirement
italiens jusqu'à leur majorité. Il parle le luxembourgeois
et il préfère la télé allemande à la télé française.
Il renie sa nationalité première, mais celle-ci
s'acharne contre lui. Il a beau crier sur tous les toits
qu'il est luxembourgeois, "sa vraie nature se
déchaîne chaque fois qu'un match de foot oppose
quelque équipe que ce soit à la squadra italienne.
Alors, le temps d'un match, il oublie sa naturalisation
et tout se met à hurler comme un ours en faveur
des bouffeurs de macaronis, et cela au milieu de ses
copains luxembourgeois" (p. 176).
Les aléas de la seconde guerre mondiale l'ont
renvoyé en Italie où il a connu sa future épouse qui
l'a suivi au Luxembourg. Elle aurait pu devenir institutrice
dans son village natal et elle a essayé de
persuader son mari de rester après la guerre en Italie.
Lui qui était interprète dans l'armée grâce à sa
connaissance de l'allemand et du français appris à
l'école au Luxembourg, aurait pu devenir peut-être
un petit fonctionnaire. Mais l'attrait du Luxembourg
natal où sont toujours une partie de la famille et les
copains, est plus fort. Et c'est le retour après la guerre,
le retour à la condition ouvrière pour le père, dans le
"paradis sidérurgique qu'était peu à peu devenu le
sud du pays". Pour la mère qui refuse l'intégration
c'est l'arrivé dans un pays inconnu et étranger. Elle
refuse d'apprendre la langue de ce pays, une langue
"qui sonne comme des bouteilles cassées, pourquoi
faire? Comprendre oui, parler jamais"(p. 199). Telle
est la position de la mère qui oppose son voeu de
retourner au pays natal au projet du père qui désire
l'intégration dans la société luxembourgeoise et
l'ascension sociale de ses fils.
La rivalité des deux frères qui traverse tout le roman
n'est qu'une transposition du conflit entre ces deux
projets antagonistes. Les deux frères vont s'allier
chacun avec un autre parent. L'auteur avec la mère,
le frère aîné, Fernand, avec le père. Ces alliances vont
exister jusque dans la traditionnelle partie de carte ou
de 'mensch-ärgere-dich-nicht'. Le conflit autour de
l'intégration se manifestera dans tous
les domaines de la vie, dans la façon
de manger, dans l'utilisation de la
langue, dans les prénoms, dans la
façon de s'habiller.... jusque dans les
postures du corps et le rapport au
corps. Toute la trajectoire sociale des
individus est intériorisée dans leur
corps. Ne peut être luxembourgeois
qui veut. Pour les copains de classe, le
bouffeur de macaronis, le putain
d'ours est reconnaissable au premier
coup d'oeil, surtout à la chevelure. Ce
sujet est développé dans tout un chapitre
qui fait état de la théorie que
l'auteur avait construite autour de sa
belle chevelure italienne en l'opposant
aux aiguilles de sapin que les petits
Schmietz et autres Meyer portent sur
le crâne.
Le conflit passe aussi par les noms:
Claudio s'appellera Claude, Nando
deviendra Fernand. Prenez l'oncle
Fredy par exemple, le premier à
devenir luxembourgeois dans la
famille qui a épousé la fille d'un
fleuriste et qui a changé de prénom,
parce qu'un magasin de fleurs ne peut
s'appeler "Chez Alfredo".
Mais le conflit ne sépare pas seulement
la famille en deux clans, il
déchire chaque personnage dans son
intérieur, et Claudio/Claude nous
montre comment chacun met en
oeuvre ses stratégies propres pour
s'intégrer tout en déniant cette intégration, pour
conserver ses racines tout en les coupant. Lui même
s'est forgé une histoire mensongère sur d'hypothétiques
origines luxembourgeoises qui devient "de
plus en plus sophistiquée, avec arbre généalogique
ramifié à l'infini et tout" (p. 451). Ses mensonges, il
les considère comme une légitime défense, car même
s'il n'y allait pas de sa vie, comme dans l'histoire de
Don Rocco, dans laquelle les partisans étaient sauvés
par un mensonge, il y avait quelqu'un à sauver. Ainsi
il racontait que sa famille habitait le Luxembourg
depuis belle lurette, qu'il ne savait pas parler l'italien...
"Ce que j'inventais pour me hisser hors du
cocon héréditaire dans lequel m'avait enfermé un
passé que je n'avais pas eu le droit de choisir, était
plutôt gai et en peu de temps je suis devenu expert
en la matière" (p. 451).
Mrs Haroy, Moby Dick & Cie
Et les baleines dans tout ça? Dans le roman ce
mammifère des mers est employé comme métaphore
pour l'immigré. Il ne peut pas respirer comme un
poisson dans l'eau, mais il est quand même
condamné à y rester, parce que le retour sur la terreferme,
d'où il a émi gré, lui est impossible. D'aucuns
in: Grands animaux sous la mer
oktober 1994 35
Pour
L;orr.prendre
notre petit
microcosme
luxembourgeois
avec
ses
Schmietz,
ses Meyer et
ses Nardelli,
il faut lire ce
bouquin, tout
comme il faut
lire Rewenig
et Manderscheid.
,7ARW
seront contrariés par ce thème de la baleine qui
traverse le roman, par ces citations de Moby Dick, de
Jonas et d'une bonne dizaine d'autres ouvrages. Ils
devront être conscients que ce travail littéraire est la
condition nécessaire pour rendre possible la divulgation
publique de choses très personnelles et privées,
notamment la rivalité des deux frères. La preuve: un
avertissement précède le texte: "Toute ressemblance
fortuite avec des baleines vivantes ou mortes n'est
que pure coïncidence". Mais personne ne s'y
trompera.
La baleine n'est cependant pas seulement une figure
allégorique, elle existe bel et bien. C'est Mrs Haroy,
une baleine qui a été exhibée en 1954 à travers toute
l'Europe et qui a aussi fait escale à Luxembourg. Mrs
Haroy est le symbole de la mémoire retrouvée. Et
l'auteur de ces lignes qui a le même âge que l'auteur
du roman a retrouvé à la lecture les souvenirs ensevelis
d'une baleine qu'il a vu, lui aussi, dans sa prime
jeunesse. Il a retrouvé d'autres souvenirs dépeints
dans le livre: la ville de Luxembourg des années
cinquante, le tram, Pol Leuck ... et il a dû surtout
constater qu'alors existait un monde qu'il ignorait
absolument: les cités ouvrières du sud, l'usine, la
mine et les immigrés. C'est seulement au Lycée qu'il
rencontra le premier copain dont le nom se termina
par un i et même un séjour pendant les vacances chez
ce camarade à Dudelange, dans un quartier qu'on
appelait "Italien", ne lui a pas permis de comprendre
davantage.
Le roman s'arrête à la première communion de
Claude. Avec la naissance d'une petite soeur, le
conflit avec le grand frère va s'apaiser, car le narrateur
ne sera plus le dernier, il sera "l'enfant du
milieu". Peut-être aussi parce que le Luxembourg est
définitivement accepté comme nouvelle patrie.
Même la mère renonce à son désir de retourner au
pays. Le bébé ne s'appellera pas Lucia d'après sa
,V111•111,1KNOSS
d-mère, comme il aurait dû, mais il aura tout de
suite un nom bien de chez nous. Il s'appellera Josette.
Nous devrons attendre la suite pour savoir quand
Claude cessera de s'inventer une fausse identité
luxembourgeoise. Ou a-t-il écrit le présent roman
pour se 't'approprier sa propre histoire? Mais est-ce
bien la réalité, la vérité que nous raconte le romancier,
cet expert en mensonges qui sait que "l'histoire
peut être racontée de plusieurs façons" et qui se
demande "si toutes les choses dont (il) parle, se sont
vraiment passées comme (il) les décrit"? Qu'il y a
plusieurs façons d'écrire l'histoire, il le sait depuis
que l'instituteur leur a parlé d'Emile Mark, le bourgmestre,
qui en 1912, a fait tirer sur les ouvriers en
grève. Quatre morts joncheront le sol. La version que
le nd-père Claudio raconte de l'histoire est toute
autre que celle que l'instituteur leur enseigne; et dans
le parc Gerlache a été érigée la statue de Mark et non
celle d'Alberto Zecchetti, un des tués dont Claude a
retenu le nom. Beaucoup d'événements pénibles de
l'histoire sont tombés en oubli. "C'est pourtant
bizarre. D'un côté on s'affaire à bâtir des monuments
afin que l'oubli n'ait pas le temps de s'installer, de
l'autre, on s'efforce de noyer dans le temps la
mémoire" (p. 396). Ne faudrait-il pas deux statues?
Celle de Mark et celle de Zecchetti pour permettre au
promeneur d'aujourd'hui de voir "le côté pile et le
côté face de l'histoire"?
Le roman de Portante est un monument à la gloire de
l'immigration italienne au Luxembourg et sa vue
différenciée de celle-ci est certainement plus
probante que la thèse de "l'intégration réussie des
immigrés italiens", ce lieu commun que les hommes
politiques ne se lassent pas de nous servir. Pour
comprendre notre petit microcosme luxembourgeois
avec ses Schmietz, ses Meyer et ses Nardelli, il faut
lire ce bouquin, tout comme il faut lire Rewenig et
Manderscheid.
fi 154 34 3 Fehlen, Fernand C'est tout de même dur de devenir un vrai Luxembourgeois. Luxemburg Buch/Filmbesprechung
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