Adopter un enfant...
Quelle aventure, ou plutôt quel défi. De par ma pratique professionnelle et privée, j’ai appris quel investissement énorme ce projet demande. Deux histoires, deux vies, deux souffrances se rencontrent. Souvent la souffrance des parents les a motivés pour aller vers l’enfant. La souffrance de l’enfant donne à cette rencontre sa raison d’être. C’est sur cet enfant, ses besoins, son ... Quelle aventure, ou plutôt quel défi. De par ma pratique professionnelle et privée, j’ai appris quel investissement énorme ce projet demande. Deux histoires, deux vies, deux souffrances se rencontrent. Souvent la souffrance des parents les a motivés pour aller vers l’enfant. La souffrance de l’enfant donne à cette rencontre sa raison d’être. C’est sur cet enfant, ses besoins, son vécu que je voudrais m’attarder un peu plus dans cet article, sans avoir pour ambition de faire le tour de la question ni d’être complète dans mon propos. Simplement donner à réfléchir selon mon expérience. Un enfant abandonné souffre énormément de la séparation de sa mère bio-logique. Un bébé est souvent sous-estimé dans ses besoins, dans ses sentiments et ses droits. Un nouveau-né qui arrive dans ce monde éprouve des besoins fondamentaux, qu’il faut satisfaire aussi vite que possible, de manière rapide, cohérente, chaleureuse et prévisible. Normalement, il se sent en confiance, fait l’expérience d’un monde qui lui est favorable. Or, en adoption, l’expérience d’un tout petit est, dans l’immense majorité des cas, tout le contraire. Une maman en détresse émotionnelle, économique, physique n’est pas à même de garder ni de prendre soin correctement de son enfant. L’expérience que cet enfant fera ne correspondra pas à « bienvenu dans ce monde », mais consistera en un danger potentiel de vie, d’existence. La personne qui est pour lui la plus importante, la plus chère, l’abandonne. Parce qu’il s’agit bien d’un abandon de son propre point de vue. Cette maman en souffrance fera un geste noble, d’amour et digne d’un énorme respect en confiant son enfant à la société. Elle choisira peut-être une institution. Sinon, elle le laissera sur une place publique, les marches d’un commissariat de police ou autre. Elle trouvera une solution qui, dans sa situation, à un moment donné et d’après ses capacités de jugement, sera la meilleure. Personne ne peut se permettre de la juger de quelque façon que ce soit. Mais le petit se trouve dans une situation précaire, sa confiance est ébranlée. L’adulte maternant, supposé le mener de manière sûre, responsable, aimante et structurante d’un bout de la vie à l’autre, l’a laissé seul. Pourtant, l’enfant pense que c’est lui qui a échoué, qu’il n’a pas réussi à se faire aimer. Les enfants adoptés ont un manque d’estime de soi, honte d’avoir échoué dès le début. Ce choc de l’abandon, cette angoisse de devoir faire le choix de survivre, les marquent pour la vie. Il faut savoir que 90 % des enfants abandonnés à travers le monde meurent en période de pré-adoption. C’est une réalité. Les autres font le choix de survivre. C’est la raison pour laquelle beaucoup croient que leur enfant a du caractère. Oui, parce qu’il a choisi de vivre, de lutter malgré sa souffrance, mais non parce qu’il est de telle ou telle origine soi-disant dotée de tempérament. Alors, ces enfants, qui sont-ils ? Entre 0 et 3 ans, l’enfant fait les expériences de vie qui lui permettront de se construire de manière confiante, avec une bonne estime de soi. Il deviendra alors un adulte capable de s’autodéterminer, de résister à un certain facteur de stress, de créer une relation stable avec un partenaire, de donner à sa propre progéniture l’amour et la stabilité qu’il a lui-même reçus. Malheureusement, notre petit, qui se retrouve seul, aura beaucoup plus de difficultés à y parvenir. Certains arriveront même à combler la majorité de leurs déficits, mais ils resteront blessés. Je m’explique. Un enfant abandonné est un enfant à particularités. Un enfant comme les autres, mais avec des expériences primaires négatives qu’il a faites à un très jeune âge alors qu’il était encore totalement dépendant de l’adulte maternant. Ces expériences négatives, ces particularités font qu’il aura, par exemple, 4 fois plus de chances de développer des troubles de l’apprentissage que les enfants choyés dès le début. Il aura vécu l’abandon une fois au moins : mère biologique, orphelinat, famille d’accueil, etc. A chaque reprise, il vivra une rupture qui restera gravée en lui. La relation privilégiée avec sa maman n’a pas tenu, ce cordon a lâché prématurément. Que faire ? Peut-être essaiera-t-il de s’engager dans une autre relation avec un adulte de substitut qui, s’il a de la chance, lui Adopter un enfant... Caroline Milbert-Bové Caroline Milbert-Bové est assistante d'hygiène sociale dans le Service Adoption de la Croix-Rouge. Le choc de l’abandon, cette angoisse de devoir faire le choix de survivre, marquent les enfants adoptés pour la vie. Juni 2 005 23 Adoption en donne l’occasion. Mais sera-t-il capable de lui refaire confiance après ce qu’il a déjà vécu ? Parfois, cette nouvelle occasion est proposée par l’orphelinat ou une famille d’accueil. Arrivent alors les parents adoptifs qui ont les meil-leures intentions du monde et désirent accueillir le petit, enfin lui donner tout ce qu’il n’a pas encore eu la chance de vivre en amour et en stabilité. Il faut savoir que l’adoption cause une nouvelle rupture pour cet enfant qui venait de s’attacher à sa famille d’accueil par exemple. Pour lui, il s’agit d’une nouvelle séparation douloureuse. La famille, la relation que proposent les nouveaux parents, personnes que l’enfant n’a ja- mais rencontrées auparavant, sera plu- tôt vécu comme menace, violation de ses besoins les plus intimes et primaires. Cette situation mobilise de nouveau toute énergie de survie. Comment peut-il sa-voir et être sûr que ces personnes qui s’appellent maman et papa lui disent la vérité ? Jusqu’à présent, sa confiance n’a jamais été respectée. C’est la raison pour laquelle accueillir un enfant par adoption, c’est d’abord lui montrer qu’il peut faire confiance. Le rassurer sur le fait qu’on est capable d’assurer ses besoins primaires. Beaucoup de ces enfants ont eu faim dans leur petite enfance. Le besoin de sécurité, d’alimentation, les besoins physiques les plus essentiels sont dans un premier temps primordiaux pour l’enfant. Par la suite, par un investissement extrêmement intense en qualité et en quantité, l’enfant sera capable de faire ou de refaire l’expérience de ce qu’est l’amour. Surtout l’amour inconditionnel de parents solides et équilibrés. Il faut donc être conscient qu’un enfant adopté est un enfant ayant des troubles de l’attachement. Il a souffert de ruptures successives, séparé de ses adultes de référence. Hormis l’adoption, d’autres enfants peuvent également souffrir de troubles de l’attachement : bébés ayant été mis en couveuse, enfants séparés de leur mère à cause d’une maladie, de circonstances de guerre, etc. Les signes seront les mêmes. Une maman bioolo- gique qui sera séparée de son enfant pour une raison x, à une ou plusieurs reprises, devra adopter son enfant, c’est-à-dire travailler le lien de confiance cassé pour son propre enfant. D’où résultent bon nombre de problèmes analogues à l’adoption. Il s’agit d’enfants peu sûrs, agités, en vigilance permanente, souvent souffrant du syndrome d’hyperactivité avec ou sans déficit de l’attention, avec un sommeil difficile, des relations sociales perturbées, problèmes scolaires multiples, etc., comme on le rencontre souvent en adoption. Trop souvent, ces problèmes ne sont pas bien pris en charge et trop tard. Ces prises en charge nécessitent une équipe pluridisciplinaire très spécialisée : autant face à des parents mal préparés à leur entreprise d’adoption (prise en charge médicale pour un pays lointain, accueil d’un enfant perturbé sur place, retour, accueil de la famille, suivi post-adoption) que vis-à-vis d’un enfant en souffrance. Une prise de conscience face à cette problématique se fait peu à peu, mais il y a encore beaucoup à faire. Je lance un appel aux familles à ne pas désespérer, mais à lutter et à revendiquer une aide appropriée aux difficultés multiples qu’ils peuvent rencontrer par exemple en post-adoption. Il existe des professionnels en la matière, capables d’assurer une aide post-adoption qualifiée. Il s’agit également de ne pas attendre trop longtemps avant de consulter. Un bon bagage de connaissances permet de mieux comprendre l’enfant et par conséquent de mieux intervenir. De plus, chaque famille est différente, ses besoins et sa situation sont particuliers. D’où la raison pour laquelle il est important d’intervenir et d’agir adéquatement dès l’accueil de l’enfant, ne pas attendre d’être « démuni » devant l’enfant qui pose problème. Le professionnel pourra adapter son aide sans séparer la famille. Il les soutiendra et les aidera à avancer avec leurs capacités individuelles. Mais trop souvent, l’un ou l’autre se sent coupable de ne pas réussir. Les parents de ne pas être à même d’éduquer l’enfant normalement (c.-à-d. dans la norme, alors qu’ils ont à charge un enfant à particularités), l’enfant d’échouer encore une fois. Cercle vicieux ? Parfois. Mieux se comprendre soi-même ainsi que son enfant, c’est intervenir de manière plus efficace en l’aidant à refaire l’expérience positive de la confiance et de l’amour. Il faut savoir que l’adoption cause une nouvelle rupture pour cet enfant qui venait de s’attacher à sa famille d’accueil. 247/248 22 2 Milbert-Bové, Caroline Adopter un enfant... 22 forum 2 47/ 48 Dossier
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