Instructions civiques
Les Films politiques au 57e festival de Cannes
C’est comme s’il l’avait vu venir! “May politics be damnedâ€? se serait exclamé Quentin Tarantino, président du 57e festival de Cannes, lors de la traditionnelle conférence de presse du jury au début du festival. La Palme d’Or attribuée dix jours plus tard à “Fahrenheit 9/11â€? l’aura fait mentir. En s’exclamant “May politics be damnedâ€? lors de la traditionnelle conféren ... C’est comme s’il l’avait vu venir! “May politics be damnedâ€? se serait exclamé Quentin Tarantino, président du 57e festival de Cannes, lors de la traditionnelle conférence de presse du jury au début du festival. La Palme d’Or attribuée dix jours plus tard à “Fahrenheit 9/11â€? l’aura fait mentir. En s’exclamant “May politics be damnedâ€? lors de la traditionnelle conférence de presse du jury au début du festival, Quentin Tarantino faisait sans doute allusion aux reproches souvent formulés contre les jurys à Cannes de trop vouloir ménager les susceptibilités de chacun en distribuant des prix politiquement corrects à toutes les parties en compétition. Peut-être aussi se souvenait-il des tensions très marquées qui avaient pourri l’année dernière l’ambiance entre critiques français et américains, les seconds reprochant aux premiers de privilégier des films intellectuels et élitistes (comme “Elephantâ€? de Gus Van Sant qui avait finalement remporté la Palme). Il est aussi possible qu’il ait voulu lancer un appel à oublier, pendant la durée du festival, l’Irak, les menaces d’attentat et les manifestations des intermittents du spectacle qui tentaient – sans véritable succès - de faire entendre leurs revendications dans le grand brouhaha cannois. Un film-pamphlet La Palme d’Or attribuée dix jours plus tard à “Fahrenheit 9/11â€?, féroce pamphlet de Michael Moore dont l’objectif avoué est d’empêcher la réélection de Bush en novembre prochain, aura donc fait mentir Tarantino. On pourra interpréter tant qu’on voudra cette décision du jury et tenter de deviner qui, parmi les jurés1, a défendu le film puisque apparemment Tarantino lui-même aurait préféré offrir la Palme à “Old Boyâ€?, une histoire de vengeance très tarantinesque du Coréen Park Chan-Wook. Peut-être le jury s’est-il tout simplement laissé influencer par les 15 minutes d’applaudissements qui avaient suivi la présentation officielle du film de Moore. Toujours est-il que ce choix permettait de réunir dans une même aversion envers le président américain les festivaliers français et américains tout en donnant à moindres frais bonne conscience à ceux qui, en applaudissant Michael Moore, se proclamaient haut et fort contre les affreux va-t-en-guerre capitalistes et pour les pauvres chômeurs de Flint. De plus, le film a l’avantage de faire grincer des dents à Washington comme dans au moins un des grands studios américains (en l’occurrence Disney) que Cannes fait mine d’abhorrer tout en ne cessant de les caresser dans le sens du poil. La présentation de “Fahrenheit 9/11â€? sur la Croisette avait en effet été précédée d’une campagne – que certains disent savamment orchestrée par Moore et son producteur Miramax – visant à poser le film en victime d’une censure qui ne voulait pas dire son nom. Mel Gibson, qui devait produire le film, s’étant retiré (suite, selon Michael Moore, à un coup de téléphone de la Maison Blanche)2, le studio Disney, maison-mère de Miramax et généreux donateur du parti républicain, a investi 6 millions de dollars dans le film, avant de soudain réaliser que le sujet de “Fahrenheit 9/11â€? pouvait apparaître quelque peu délicat en pleine année d’élection. Le studio a donc interdit à sa filiale Miramax de distribuer le film aux Etats-Unis. Après moult tergiversations que les médias spécialisés paraissant tous les jours à Cannes durant le festival se sont fait un plaisir de répercuter, Miramax a fini par racheter le film à Disney pour en revendre les droits d’exploitation à une association créée spécialement entre Lions Gate Films (société canadienne), le groupe Fellowship Adventure des frères Weinstein (également dirigeants de Miramax) et le groupe IFC Entertainments. Le film est sorti aux Etats-Unis le 25 juin dans un bon millier de salles. Tout le monde attendait par conséquent “Fahrenheit 9/11â€? qui était devenu ‘le’ film à ne pas manquer à Cannes. Pour corser encore les choses, les responsables du festival avaient décidé de programmer les séances pour la presse dans deux Viviane Thill Instructions civiques Les films politiques au 57 e festival de Cannes Kino La présentation de “Fahrenheit 9/11â€? sur la Croisette avait été précédée d’une campagne visant à poser le film en victime d’une censure qui ne voulait pas dire son nom. 44 forum 238 Dossier petites salles seulement… ce qui provoqua une certaine panique à l’entrée de celles-ci et par la suite des échos dans la presse faisant état de salles archi-pleines et de critiques se battant pour y accéder. Pour la bonne cause, nous aurions volontiers vu repartir “Fahrenheit 9/11â€? du festival avec un prix du Jury. Histoire de marquer le coup car après tout, la plupart des choses que dit Michael Moore dans son film sont vraies et s’il peut contribuer à faire battre Bush en novembre, il aura démontré sa raison d’être. Ce qui ne l’empêche pas d’être un film de propagande. Et ce n’est pas parce qu’on est d’accord d’avance avec le message qu’il assène que la propagande doit mettre moins mal à l’aise. Le film utilise de fait les mêmes procédés que ceux qu’il reproche à Bush: déformation de la vérité, manipulation, simplifications à outrance et diabolisation de l’adversaire. Le tout enrobé d’un humour souvent potache. Pour l’essentiel, “Fahrenheit 9/11â€? est une dénonciation impitoyable mais aussi très démagogue de la façon dont Bush a ou n’a pas dirigé les Etats-Unis durant ses quatre années de présidence et la manière dont il a profité du choc du 11 septembre pour engager le pays dans la guerre en Iraq. Tout commence par une image qui, de la façon dont Michael Moore la présente, semble sortie tout droit d’un rêve: les Démocrates se réjouissant de leur victoire au soir des élections de 2000. Un présentateur de la chaîne de télévision conservatrice Fox News Channel va brutalement faire virer ce rêve au cauchemar en proclamant péremptoirement que les Républicains, et non les Démocrates, ont remporté la majorité des suffrages. Hasard ou non, cet homme, John Ellis, est un cousin de Bush. Les autres télés commencent à répercuter ses paroles. Et à force de le dire, finissent par le croire. On sait comment l’affaire se terminera. Dans un montage réellement émouvant, Moore montre ensuite des représentants démocrates, pour la plupart issus de minorités (des Noirs, des femmes, des Américains d’origine asiatique), se relayer sans le moindre espoir de succès devant le Congrès pour exiger que les votes soient recomptés. Mais parce qu’aucun sénateur n’a accepté de signer leur demande, le président de la session - l’ironie du sort a voulu que ce soit le candidat malchanceux Al Gore lui-même – doit tous les repousser. Une fois élu à la fonction suprême, Bush Jr. s’est reposé sur ses lauriers si l’on en croit Moore qui explique que le président a passé 42% de son temps avant le 11 septembre sur son ranch texan. Les images le montrent en train de jouer au golf ou de pêcher. Le procédé est un peu facile. Si l’on met bout à bout cinq minutes d’images de n’importe qui jouant au golf, le spectateur peut acquérir l’impression qu’il n’a jamais rien fait d’autre. Et si Bush a réellement joué au golf, qui a dirigé le pays ? Car ou bien Bush n’est pas aussi débile qu’il le paraît et alors Moore a tort de le montrer comme tel, ou alors il n’est qu’une marionnette et dans ce cas, le réalisateur se trompe de cible. En exploitant jusqu’à la corde les innombrables bourdes et bévues de George W. , Michael Moore confère presque l’impression de tirer sur une ambulance. Parfois, le comportement de l’homme le plus puissant du monde donne, il est vrai, réellement froid dans le dos, quand Bush annonce par exemple que les Etats-Unis vont faire la guerre à l’Iraq… et reporte aussitôt son attention sur sa balle de golf comme un enfant qui, ayant récité sa leçon, peut de nouveau aller jouer. Mais l’utilisation systématique de ces images glanées dans les médias (et provenant souvent de chutes, donc de ce qui n’a pas été montré à l’antenne) finit par lasser. Et Moore utilise exactement les mêmes procédés – et des images parfois faciles - quand il parle des hommes du président, des Paul Wolfowitz et autres Dick Cheney qui n’ont pourtant pas passé leur temps en vacances. La manière (assez peu ragoûtante, il est vrai) qu’a M. Wolfowitz de remettre de l’ordre dans ses cheveux avant une interview en léchant son peigne pour le mouiller provoque certes l’antipathie immédiate des spectateurs mais ne dit pas grand-chose sur ses objectifs politiques et sa stratégie. De même, qu’il soit arrivé à M. Bush père de serrer la main de tel ou tel des dizaines de frères et demi-frères d’Ousama Ben Laden ne dit en soi rien sur la nature de leurs relations. Michael Moore joue ainsi formidablement du montage pour associer des choses qui ne le sont pas toujours et sans analyser en profondeur les raisons ou les conséquences de ce qu’il avance. Mais comme il prend soin de ne pas trop laisser aux spectateurs le temps de réfléchir en route, celui-ci risque ne pas s’en rendre compte. Le film – et c’est en cela que c’est un vrai film de propagande – impose ainsi la conviction de son auteur à force de citations et de chiffres rapidement égrenés et surtout en s’adressant, non à l’intelligence mais aux sentiments de son public. En les faisant rire et pleurer à tour de rôle, il les prend en quelque sorte aux tripes et empêche toute remise en question de ce qu’ils voient à l’écran. Pour Michael Moore, qui dit que son but n’était pas d’instruire mais d’amuser tout en faisant passer un message simple (“ne votez pas pour Bush!â€?), ce genre d’objections ne peut toutefois provenir que de critiques qui ne comprennent rien à la mentalité de l’Américain moyen. Le cinéaste, qui s’exhibe volontiers en tee-shirt, shorts et casquette de base-ball, professe en fait envers tout ce qui peut être taxé d’intellectuel le Kino Le film utilise de fait les mêmes procédés que ceux qu’il reproche à Bush: déformation de la vérité, manipulation, simplifications à outrance et diabolisation de l’adversaire. Juli 2004 4 5 même mépris que les plus conservateurs d’entre ses concitoyens4. Parfois la satire devient lourde, comme lorsque Moore intercale dans son film des images de films ou de séries (dont bien évidemment “Dallas“) en y collant les visages de Bush et de ses congénères. Ou encore quand il déclare que les Etats-Unis ont trouvé pour seuls alliés dans leur guerre de prévention en Iraq des pays comme la Roumanie ou les Pays-Bas, illustrant la première par des images de vampires et les deuxièmes par des fumeurs de joints, deux notions qui ne sont pas loin de conférer au racisme mais doivent sans doute faire rire et frémir l’Américain moyen. En ‘oubliant’ de citer l’Italie, l’Espagne ou la Grande-Bretagne, le réalisateur pèche pour le moins par omission5. Si le film a déçu, c’est toutefois aussi parce que, en le commençant, Moore avait promis des révélations, notamment sur les liens entre les familles Bush et Ben Laden. Entretemps, les rapports de la famille Bush avec certains clans du Proche Orient et notamment d’Arabie Saoudite, l’idée que peut-être la guerre en Iraq avait aussi comme objectif de détourner l’attention de ce pays d’où provenaient la plupart des terroristes du 11 septembre, l’ingérence des hommes d’affaire dans le gouvernement, les multiples conflits d’intérêts dans l’entourage de Bush, tout cela a été analysé et mis à nu dans les médias. Les sept longues minutes pendant lesquelles le président a continué6 à lire à voix haute un livre pour enfants dans une école après qu’on lui avait annoncé que “l’Amérique était attaquée“ ont déjà été montrées. Le rôle du tout-puissant groupe Carlyle a été étudié de façon plus profonde que ne saurait le faire Michael Moore. Que ce sont toujours les pauvres qui vont se faire tuer dans les guerres alors que seuls les riches en profitent, idée sur laquelle le film passe un très long moment, n’est malheureusement pas non plus une découverte. Il faut avouer que Moore a manqué de chance car des images, encore inédites deux ou trois semaines avant le festival, d’Iraquiens maltraités et humiliés par des soldats américains, n’ont plus eu l’effet escompté après les révélations sur les tortures de prisonniers par ces mêmes soldats. Michael Moore se trouve par ailleurs pris le cul entre deux chaises quand il doit expliquer que les soldats américains violent en Iraq les plus élémentaires droits de l’homme tout en évitant de mettre en cause ces mêmes soldats pour ne pas passer pour un mauvais patriote. D’où un grand écart assez périlleux et virant vite à une sentimentalité d’assez mauvais aloi. Quand Michael Moore suit longuement une femme qui, après avoir fièrement envoyé tous ses enfants à l’armée, pleure celui qui n’est pas revenu ou quand il harangue les Représentants du Congrès pour leur demander d’envoyer leur propres fils à la guerre, il peut être sûr de son petit effet mais ne prouve ni n’accomplit grand-chose. On est gêné aussi par le fait que, mis à part une très courte Fahrenheit 9/11 Kino 4 6 forum 238 Dossier séquence où l’on voit pleurer une femme, la souffrance des civils iraquiens n’est pas montrée de la même façon que celle de cette mère américaine. Le film contient toutefois aussi quelques passages plus pertinents comme la visite d’un dignitaire taliban en tournée aux Etats-Unis avant le 11 septembre. A une femme qui lui reproche le traitement que les taliban font subir aux femmes en Afghanistan, il répond: “Je plains votre mari. â€? Une autre partie est consacrée aux restrictions des libertés civiles et on y voit un brave homme harcelé par le FBI parce qu’il avait traité de con le président Bush dans son club de gym, une association de retraités militant pour la paix infiltrée par les services secrets et une jeune mère forcée d’avaler son propre lait maternel dans un aéroport pour prouver à un officier de sécurité soupçonneux que son biberon ne contenait pas du poison. “Fahrenheit 9/11â€? est donc un excellent pamphlet mais d’un documentaire politique au sens noble du terme, et accessoirement d’une Palme d’or, on est en droit d’attendre autre chose. Notamment qu’il donne véritablement à réfléchir, qu’il lève le voile sur des liens de cause à effet, qu’il lance des pistes nouvelles, qu’il surprenne par ses prises de position et surtout qu’il pose plus de questions qu’il ne fournit de réponses toutes faites. Qu’une autre approche, tout aussi engagée mais plus judicieuse à nos yeux, est possible vient d’être démontré par le documentariste français William Karel dont le film “Le monde de Bushâ€? a été présenté le 18 juin sur France2 avant de sortir en salle à Paris cinq jours plus tard. Karel part des mêmes faits que Moore et il a pour Bush la même antipathie. Mais là où Michael Moore fait rire ou pleurer, Karel cherche à connaître le pourquoi et le comment, explique des faits, remonte des pistes et pose des questions aussi bien aux hommes de Bush qu’à ses adversaires. D’une interview à l’autre, ceux-ci se répondent, se contredisent, se reprennent, font naître des doutes et des interrogations. Quand Moore montre ainsi, à l’aide de quelques anecdotes amusantes, certaines conséquences du ‘Patriot Act’, Karel explique comment et pourquoi et par qui le projet de loi qui devait en être la suite (intitulé ‘Patriot Act II’) a été rédigé, ce qu’il implique et comment ses adversaires espèrent en combattre l’esprit. William Karel s’adresse à la raison et à l’intellect de ses spectateurs et, ce faisant, son film, tout en exprimant clairement l’opinion de son auteur, leur laisse la possibilité de réfléchir aussi par eux-mêmes. Si Michael Moore peut toutefois persuader avec son film les paysans du Bible Belt de ne plus voter pour Bush7, “Fahrenheit 9/11â€?, nous en serons les premiers réjouis. On voit moins l’intérêt de donner une Palme d’Or à un film qui est essentiellement un outil de propagande, apparaît par Fahrenheit 9/11 Kino Juli 2004 4 7 ailleurs tout à fait inintéressant esthétiquement et ne renouvelle en rien l’art du documentaire. Après la remise de la Palme, Michael Moore s’est d’ailleurs retrouvé dans le rôle de l’arroseur arrosé! Lui qui n’aime rien tant que de révéler les liens de parenté ou autres qui peuvent rapprocher telle et telle personne, a dû encaisser les reproches du quotidien Libération remarquant de façon fort à propos que les films de Quentin Tarantino – président du jury - sont financés par Miramax, la même société Miramax qui a aussi produit “Fahrenheit 9/11â€?. Honni soit qui mal y pense… Du côté des documentaires Des films politiques, souvent plus pertinents et intéressants et pour certains de nettement meilleure qualité intellectuelle et esthétique que “Fahrenheit 9/11â€?, il y en a eu d’autres à Cannes. Ironie du sort, “La bataille d’Algerâ€? de Gillo Pontecorvo, tourné en 1966 et ayant remporté le Lion d’Or à Venise en 1967, doit indirectement sa présence sur la Croisette (dans la section “Cannes Classiquesâ€?) à la politique de Bush. Le film, l’un des plus réalistes et des plus saisissants sur la guerre d’Algérie, a en effet été présenté en août dernier par le Pentagone à des officiers d’état-major. La projection fut suivie par un débat: “Comment gagner une bataille en perdant la guerre des idéesâ€?. Le film sortit ensuite dans quelques grandes villes américaines et fut très commenté dans la presse. En France, où il fut d’abord interdit puis sorti discrètement en 1971 et retiré à nouveau suite à des ‘atteintes à l’ordre public’ et des menaces, il vient enfin de ressortir en salles et sera disponible en DVD à l’automne. Réalisé par l’Italien Gillo Pontecorvo et entièrement interprété, à une exception près, par des acteurs non-professionnels, “La bataille d’Algerâ€? est adapté d’un livre autobiographique de Yacef Saadi qui fut l’un des chefs du FNL à Alger. Yacef Saadi a produit le film et y joue son propre rôle8. Dans un style qui a été décrit à juste titre comme un mélange entre le néo-réalisme et le cinéma d’Eisenstein, Pontecorvo suit les parcours d’un officier français et d’un membre du FLN algérien et retrace ce que les Français s’obstinaient à appeler “les événementsâ€?, en se concentrant sur Alger et notamment la fameuse bataille d’Alger. En 1957, poussés à bout par l’attitude du gouvernement français, les nationalises algériens posèrent des bombes dans les quartiers européens d’Alger, faisant des dizaines de morts, ce à quoi l’armée française répondit par le verrouillage de la Casbah, des arrestations arbitraires, des assassinats et des actes de torture. Outre son évident intérêt historique, le film acquiert une poignante actualité par sa description des attentats terroristes et celle des tortures pratiquées sur leurs prisonniers algériens par les soldats français. Il évoque aussi déjà l’antagonisme, au sein de la résistance algérienne, entre les musulmans intégristes et ceux qui aspiraient à une Algérie indépendante mais moderne. Il montre, sans la justifier, la montée inexorable de la violence d’un côté comme de l’autre. Il donne à voir, et à ressentir, la peur, l’espoir, l’intransigeance et comment tout cela a pu arriver. Caméra à l’épaule, image granuleuse, noir et blanc, tout contribue à donner à ce film (pourtant entièrement ‘joué’) l’air d’un documentaire tourné sur le vif, étonnamment moderne, troublant et passionnant, à la fin duquel le spectateur se pose des questions au lieu d’avoir reçu des réponses. L’économie, on le sait, peut aussi être une guerre, dans laquelle les bombes sont remplacées par les chiffres d’affaires. Dans “Mondovinoâ€?, ce sont les bouteilles de vin qui se comptent par millions. Catapulté en compétition juste avant le début du festival, le documentaire de Johnathan Nossiter prend en effet le vin comme exemple pour une réflexion un peu longue (160 minutes!) mais souvent captivante sur la globalisation et ses conséquences économiques, sociales et culturelles. Pour cela, Nossiter peut se prévaloir d’une double compétence: il est à la fois cinéaste et sommelier! Connu en Europe pour ses deux longs métrages “Sundayâ€? et “Signs and Wondersâ€?, il a aussi créé la carte des vins de nombreux restaurants new-yorkais. Nossiter a parcouru trois continents pour démêler les dessous de l’industrie du vin, interrogeant petits et grands producteurs, ceux qui sont cotés en Bourse comme ceux qui résistent aux sirènes de la globalisation. Il est question de manipulations (chimiques), de prix qui grimpent en flèche, de conseillers et de critiques qui font la pluie et le beau temps dans le monde du vin tout en se remplissant les poches, du goût qui s’uniformise, de traditions, de terroir, d’alliances et de joint-ventures mais aussi de rivalités entre familles et de conflits à l’intérieur des familles. S’il ne s’était cru obligé (pour faire plus ‘vrai’?) de secouer sa caméra dans tous les sens, Nossiter tiendrait là un remarquable bien qu’un peu répétitif documentaire. Quand la fiction s’en mêle Absente de la Compétition depuis 11 ans et très vexée à ce titre, l’Allemagne a fait cette année un come-back remarqué avec un film de l’Autrichien Hans Weingartner intitulé en allemand “Die fetten Jahre sind vorbeiâ€? (littéralement: "Les années fastes sont derrière nous“) et dans la version internationale “The Edukatorsâ€?! Ce titre et le résumé - trois jeunes rêvent de changer le monde et manifestent leur révolte “ par des actes poétiques et non-violents “ - pouvaient laisser augurer Kino "La bataille d'Alger" acquiert une poignante actualité par sa description des attentats terroristes et celle des tortures pratiquées sur leurs prisonniers algériens par les soldats français. 48 forum 238 Dossier du pire. En fait, la surprise fut bonne même si le film fut boudé par la critique française ce qui n’est pas très étonnant étant donné son caractère assez typiquement allemand. Weingartner a lui aussi commencé par faire autre chose que du cinéma: il est neurochirurgien! Ce qui n’a rien à voir avec son film dont le début rappelle beaucoup un autre film de résistance, peu poétique celle-là mais très sexuelle: “Les valseusesâ€? de Bertrand Blier. Deux amis pénètrent par effraction dans les villas pendant l’absence des propriétaires. Mais là où dans le film français, Gérard Depardieu et Patrick Dewaere s’en donnaient à coeur joie en se servant dans les coffre- forts et en reniflant les culottes des jeunes filles dans les paniers à linge, l’objectif des Allemands Peter et Jan est plus sagement de faire peur aux bourgeois en leur démontrant que leurs demeures ne sont pas inviolables. En guise de signature, ils laissent un petit mot: “Les années fastes sont derrière nousâ€?. Comme dans un vieux film américain, les choses se corsent quand la femme s’en mêle. D’abord Jule, la petite amie de Peter, tombe amoureuse de son meilleur ami Jan, puis elle décide de l’accompagner dans une de ses expéditions. Elle oublie son téléphone portable dans la villa, obligeant les garçons à y retourner. Dans l’intervalle, le propriétaire est revenu et, pour empêcher qu’il les dénoncent à la police, ils le kidnappent et le cachent dans une maison de campagne. Surprise: il s’avère que le millionnaire est un ancien soixante-huitard qui, en matière d’action politique et de liberté sexuelle peut donner quelques leçons aux jeunes rebelles! Le face-à -face entre le trio et l’ancien radical devenu homme d’affaires est l’occasion de longues discussions, souvent drôles, sur l’engagement politique, le temps qui passe et la désillusion. Le côté allemand, c’est ce besoin de tout discuter jusqu’à l’épuisement, de ne jamais rien laisser en pointillé, de sorte que le film vaut bien davantage par la description des relations entre les trois jeunes et leur confrontation avec l’homme auxquels ils pourraient ressembler un jour, que par sa réflexion politique finalement assez désabusée bien que sûrement représentative d’un certain air du temps. De “Motorcycle Diariesâ€?, on savait avant sa présentation qu’il racontait un épisode de la jeunesse de Che Guevara et aussi que le festival de Cannes avait apparemment ‘piqué’ le film au festival de Berlin, le réalisateur brésilien Walter Salles préférant le mettre en compétition sur la Croisette plutôt que dans la capitale allemande. Gael GarcÃa Bernal, également vedette de “La mala educaciónâ€? d’Almodóvar, interprète le Che à l’époque où il s’appelait encore Ernesto Guevara. Fils de bonne famille, étudiant en médecine, fiancé à une fille de la haute bourgeoisie argentine, il part en 1952 avec son ami Alberto Granado pour un périple de plusieurs mois à travers l’Amérique du Sud. Pour Walter Salles, c’est l’occasion d’un beau road movie à travers des paysages grandioses et, comme dans tout road movie, le personnage principal y fera des expériences qui changeront sa vision des choses et du monde. Dans le cas du futur Che, c’est la découverte de la pauvreté et de l’exploitation. L’étudiant en médecine se transforme en bon Samaritain et à la fin du voyage, on comprend que le Che est né. On veut bien croire que cette aventure a pu ouvrir les yeux de Guevara sur certains problèmes mais il semble un peu réducteur d’expliquer par là son ardeur révolutionnaire. De même, il est dommage que le Che soit déjà quasiment vu comme un saint, plein de compassion, de bonté et de sensibilité. Contrairement à son copain, il lui arrive certes de flirter mais il ne fait pas l’amour, ne boit pas, ne fume pas, ne ment pas et ne manque jamais de courage. Bref, il est sans défauts… et à vrai dire un peu ennuyeux. Au lieu de choquer (les conditions de vie n’ont pas tellement changées pour les pauvres en Amérique latine depuis 1952!), le film plaît au mieux par la beauté convenue de ses images, au pire laisse indifférent. Le Sénégalais Ousmane Sembene fut un des tout premiers cinéastes africains à se faire connaître après l’indépendance. Dans “La Noire de…â€? (1966), il thématise l’attitude des Européens envers leurs employés africains, dans “Xalaâ€? (1975), il évoque la corruption des dirigeants africains et dans “Camp de Thiaroyeâ€? (1987), il montre le traitement qu’ont fait subir en 1944 les Français aux tirailleurs sénégalais qui avaient combattu à leurs côtés contre les Nazis. A 81 ans, le réalisateur repart au combat, contre l’excision cette fois, toujours pratiquée dans 38 pays afriLa bataille d’Alger Kino Juli 2004 4 9 cains. Dans “Moolaadéâ€? (présenté dans la section “Un certain regardâ€?), il raconte l’histoire d’une femme qui recueille des fillettes pour les soustraire au rituel de ‘purification’ qui les mutile et parfois les tue. Elle leur accorde sa protection (‘moolaadé’) contre la volonté de leurs mères, de son mari et de son beau-frère. On en revient à la propagande, Sembene travaillant un peu trop visiblement au soutien du plan national d’action contre l’excision lancé par le gouvernement sénégalais. Il en profite toutefois aussi pour raconter l’histoire d’une communauté et reprendre à son compte la réflexion toujours renouvelée des cinéastes africains sur le conflit entre tradition et modernité. Surtout, il montre à tous ceux qui voudraient considérer l’excision comme une tradition culturelle que des femmes africaines refusent d’y soumettre leurs filles. Le seul homme qui prend le parti de l’héroïne est un marchand ambulant, un étranger donc, mal accepté par les hommes du village dont il drague les femmes et les filles. Les autres, y compris l’émigré revenu au pays qui veut installer la télé chez ses parents pour faire moderne, se taisent par lâcheté ou par conformisme. Les exciseuses défendent bec et ongle le pouvoir que leur confère leur fonction. Quant aux femmes qui acceptent l’excision, elles le font sous le poids de la société qui les empêcherait de se marier si elles n’étaient ‘purifiées’. S’il est donc vrai que le film tombe quelquefois dans le militantisme un peu schématique et qu’il souffre, comme beaucoup de films africains, d’une interprétation quelque peu approximative, il contient aussi de très beaux moments et dit en passant deux ou trois choses essentielles sur les rapports hommes-femmes. Ce ne sont là que quelques exemples de ce qui apparaît bien comme un intérêt renouvelé pour le cinéma politique. Hors compétition, on put ainsi voir aussi à Cannes le documentaire “Salvador Allendeâ€? du Chilien Patricio Guzman, “La porte du soleilâ€? de l’Egyptien Youssry Nasrallah sur cinquante ans de souffrance en Palestine et “Notre musiqueâ€? de Jean-Luc Godard sur la guerre dans le monde moderne; la section “Un certain regardâ€? présenta le film afghan “Terres et cendresâ€? d’Atiq Rahimi, dans lequel un vieil homme cherche à rejoindre son fils pour lui annoncer que sa mère et sa femme ont péri dans un bombardement; dans la “Quinzaine des réalisateursâ€? figuraient enfin le documentaire “Le murâ€? de Simone Bitton, réflexion personnelle sur le conflit israélo-palestinien, ou “La Blessureâ€? de Nicolas Klotz dont l’héroïne est une Africaine demandant asile en France. 1 Outre Quentin Tarantino, le jury était composé de trois Américains (l’actrice Kathleen Turner; le réalisateur Jerry Schatzberg; la romancière Edwige Danticat, d’origine haïtienne), une Française (l’actrice Emmanuelle Béart), un Belge (l’acteur Benoît Poelvoorde), une Britannique (l’actrice écossaise Tilda Swinton), un Finlandais (l’historien du cinéma Peter von Bagh) et un Asiatique (le réalisateur et producteur de Hong Kong, Tsui Hark). 2 Le critique de la Frankfurter Rundschau fait remarquer de façon assez pertinente que c’est Gibson qui a résilié pour des raisons politiques son contrat avec Michael Moore et non le contraire. Michael Moore n’aurait donc pas eu de problème de conscience à travailler pour l’intégriste et très conservateur Mel Gibson. (Frankfurter Rundschau, 7 mai 2004) 3 Soit dit en passant, une somme assez faramineuse pour un documentaire. A titre de comparaison, “Bowling for Columbine“ avait coûté 3 millions. 4 “Les gens qui me trouvent trop simpliste ont généralement passé trop de temps à l’école. Ils ont mis plus de temps que la normale à avoir leur diplôme et ils ont un peu trop réfléchi“, cité in Cineaste, été/automne 2003. 5 Au journaliste de Libération qui le lui reproche, Michael Moore fait cette réponse étrange: “D’accord, il y a l’Italie, l’Espagne, le Japon, l’Australie, mais le reste, c’est... l’Ethiopie!" (in Libération, 19 mai 2004). 6 avec l’air sidéré d’un lapin pris dans les phares d’une voiture, comme la joliment décrit le critique du Guardian britannique. 7 Ceux-ci constituant d’ évidence l’un de ses publics-cibles, c’est sans doute la raison pourquoi Michael Moore ne dit pas un mot sur les convictions et l’entourage fondamentalistes de Bush, alors que le fait que celui-ci se croit investi d’une mission divine est pour Karel une caractéristique essentielle – et non la moins inquiétante – du personnage. 8 Pontecorvo ayant décliné l’invitation du Pentagone à se rendre aux Etats-Unis pour parler de son film, ce fut l’ancien terroriste Yacef Saadi qui fit le voyage! Il fut, dit-il, accueilli aux Etats-Unis comme une vedette. Die fetten Jahre sind vorbei Kino Juli 2004 43
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