L’histoire des perdants
Le sujet de "Dann fangen wir von vorne an – Überleben eines kritischen Kommunisten im 20. Jahrhundert" peut paraître rébarbatif : le portrait d’un vieux communiste allemand n’est pas vraiment ce qui pique aujourd’hui la curiosité de la majorité des spectateurs. Et pourtant, ce film, réalisé par quatre cinéastes, dont la Luxembourgeoise Danièle Weber et l’Allemand Thorsten Fuchsh ...
Le sujet de "Dann fangen wir von vorne an – Überleben eines kritischen Kommunisten im 20. Jahrhundert" peut paraître rébarbatif : le portrait d’un vieux communiste allemand n’est pas vraiment ce qui pique aujourd’hui la curiosité de la majorité des spectateurs. Et pourtant, ce film, réalisé par quatre cinéastes, dont la Luxembourgeoise Danièle Weber et l’Allemand Thorsten Fuchshuber qui travaillent pour l’hebdomadaire woxx, s’avère être un document captivant sur un homme dont l’optimisme et la foi dans l’humanité laissent à la fois pantois et admiratif.
Né en 1916 à Berlin dans une famille de Juifs plutôt
aisés (son père est rabbin), Theodor Bergmann dit avoir subi l’influence de ses frères aînés qui sont tous de gauche et vont l’encourager à re-
joindre le KPO (le parti communiste d’opposition) où il forge ses idées de « communiste critique ». Il
vient juste de passer son bac, quand Hitler prend le pouvoir et l’oblige à fuir en Palestine, où il travaille dans un kibboutz avant de revenir en Europe dès 1936. La guerre d’Espagne tourne mal avant qu’il n’ait eu le temps de se rendre à Barcelone,
et il se trouve donc en Tchécoslovaquie au moment où les nazis sont sur le point d’occuper le pays. Fuyant une nouvelle fois, Bergmann passe en Suède, travaille dans une ferme et retourne en Allemagne après la défaite des nazis pour aider à la reconstruction de ce qu’il espère un monde plus juste.
Dans ses longues discussions avec les réalisateurs, Theodor Bergmann utilise des mots qui nous
semblent désuets, comme « capitalisme » et « classe ouvrière », mais il n’est pas pour autant un communiste
obtus ni – malgré ses 90 ans – un vieillard attaché aux valeurs d’antan. Il n’y a dans ses discours,
ses souvenirs et les voyages qu’il fait pour les besoins du film sur les lieux qui ont marqué sa vie, aucune nostalgie, mais tout au contraire une grande curiosité de voir ce que ces endroits sont devenus et ce que pensent les gens qui les habitent aujourd’hui. Visiblement, l’homme adore discuter, écoutant avec respect les arguments de ses opposants,
mais bien décidé à faire entendre les siens. Et il sait de quoi il parle : il a vécu la guerre, l’exil, il a voyagé dans le monde entier et surtout, il
étudie depuis des dizaines d’années les mouvements
communistes et notamment le parcours des dissidents et des opposants au parti officiel. Il s’est donné cette mission dans la vie : écrire l’histoire
des perdants et faire entendre les voix de ceux
qui ont refusé – souvent au péril de leur vie – de A une époque où la plupart de ses contemporains se posent, dans les médias, en victimes ou en survivants traumatisés, Theodor Bergmann aborde l’histoire de sa vie et le monde tel qu’il est sans regret et avec un optimisme inébranlable [...]. suivre le courant. Il veut sauver de l’oubli la pensée
et les réflexions des communistes qui, comme son mentor August Thalheimer, cofondateur du KPO et l’un des premiers à avoir publié dès la fin des années 1920 une analyse approfondie à propos
du fonctionnement du parti nazi, ont tenté d’ouvrir de nouvelles voies. Il a écrit de nombreux livres sur le communisme et la politique agraire (sujet qu’il enseigna et étudia durant sa vie professionnelle),
tous à la main, d’une écriture gracieuse
et soignée, témoin de cette discipline qu’il estime nécessaire pour « vivre dignement ».
A une époque où la plupart de ses contemporains se posent, dans les médias, en victimes ou en survivants
traumatisés, Theodor Bergmann aborde l’histoire de sa vie et le monde tel qu’il est sans regret et avec un optimisme inébranlable que sa femme lui reprochait parfois, comme il l’avoue lui-même. Chose rare, cette ténacité à croire dans des lendemains qui chantent, aussi lointains soient-ils, n’empêche pas chez lui la lucidité. Des erreurs ont été commises dans le passé, soit, mais Theodor Bergmann n’y voit aucune raison de baisser les bras. Toujours prêt à reprendre le combat,
d’où le titre du film, il avance à 90 ans avec la même ardeur et la même volonté d’apprendre avec laquelle il a traversé le XXe siècle. Avec un sourire aussi chaleureux que malicieux, il parcourt
dans le film les nombreuses étapes de sa vie sans jamais tomber dans l’anecdote et s’étonne parfois de voir des collègues beaucoup moins âgés que lui se résigner ou de devoir constater que les
jeunes ne savent plus discuter et argumenter avec la même passion.
Les quatre cinéastes suivent Bergmann dans ses pérégrinations et réflexions, mais ne se privent pas, parfois, de lui poser des questions critiques dont il ne s’offusque pas. Les différents voyages
que les réalisateurs ont entrepris avec Bergmann
et les rencontres qu’il a faites durant ces déplacements
ont habilement pallié le manque d’images
d’archives. Avec un minimum de moyens financiers,
les cinéastes ont ainsi réussi un film captivant
qui nous rapproche de l’homme et de ses idées, tout en laissant à chacun la place de se forger sa propre opinion sur les thèmes
discutés. On n’est pas forcément d’accord avec Theodor Bergmann, mais on est charmé. Parfois,
on aurait aussi voulu en savoir un peu plus, sur sa
vie de famille ou ses opinions sur la Palestine par exemple, mais tout documentaire nécessite des choix et le montage réalisé rend un bel hommage à la fois à l’homme Theodor Bergmann et à l’esprit
critique qu’il a voulu défendre toute sa vie.
Avec un minimum de moyens financiers, les cinéastes ont réussi un film captivant qui nous rapproche de l’homme et de ses idées, tout en laissant à chacun la place de se forger sa propre opinion sur les thèmes discutés.
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