Le cinéma de la terreur
Petit aperçu du terrorisme au cinéma
Des actes terroristes sont recensés dans quelques films dès la première moitié du XXe siècle, mais le sujet ne devient récurrent dans le cinéma européen qu’à partir des années 1960, alors qu’il faut attendre les années 1990 pour les voir apparaître en grand nombre dans les films américains.
Le premier film à propos duquel apparaît le mot-clé « terrorisme » dans la base ...
Des actes terroristes sont recensés dans quelques films dès la première moitié du XXe siècle, mais le sujet ne devient récurrent dans le cinéma européen qu’à partir des années 1960, alors qu’il faut attendre les années 1990 pour les voir apparaître en grand nombre dans les films américains.
Le premier film à propos duquel apparaît le mot-clé « terrorisme » dans la base de données internationale IMDB1 est un court métrage, tourné en 1916 par Hal Roach avec Harold Lloyd, et intitulé
Luke and the Bomb Throwers. Le film joue en Amérique du Sud où, dans l’ima-ginaire occidental de l’époque, coups d’Etat et attentats sont endémiques. De
façon plus sérieuse, les historiens du cinéma s’accordent à voir dans Sabotage (1936) d’Alfred Hitchcock le premier film à véritablement avoir un terroriste pour protagoniste. En adaptant le roman The Secret Agent de Joseph Conrad (paru en 1907), Hitchcock transpose l’action du début du XXe siècle aux années 1930 et fait des anarchistes tsaristes des terroristes aux motifs plus flous (on sait seulement que le méchant travaille pour une ambassade étrangère). Le terroriste est… un propriétaire de cinéma, marié à une femme qui ne sait rien de ses activités criminelles. On retrouve déjà ici le sous-thème du « voisin terroriste », l’infiltré qui adopte les mœurs et coutumes de ceux qu’il n’hésite pas à assassiner ensuite.
Les actes de sabotage et autres attentats perpétrés ensuite par la Résistance antinazie ne sont pas considérés comme du terrorisme dans l’opinion publique et ont d’ailleurs donné lieu à peu de films. L’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944 fut à l’origine de seulement deux productions allemandes, toutes deux sor-
ties en 1955 (Der 20. Juli de Falk Harnack
et Es geschah am 20. Juli de Georg W. Pabst). Après cela, le sujet ne fut plus considéré que par la télévision. Il a fallu que Tom Cruise s’empare de l’histoire (réalisé par Bryan Singer, Valkyrie sortira en octobre 2008) pour qu’elle refasse la une de l’actualité2.
Dans les sages années 1950, le terrorisme n’est pas à l’ordre du jour, du moins au cinéma. Ce que l’on craint en pleine guerre froide, c’est l’invasion soviétique. Au cinéma, les communistes remplacent les nazis dans le rôle du méchant de service et il faudra attendre les années de contestation et de guerres d’indépendance pour que le terrorisme apparaisse réellement sur le grand écran.
Guerres d’indépendance
Des attentats furent commis en Algérie
dès le début des années 1950, mais ce n’est qu’après la guerre que l’Italien Gillo Pontecorvo traitera ce sujet dans
La bataille d’Alger (1966). En 1957, poussé à bout par l’attitude du gouvernement français, le FLN pose des bombes dans les quartiers européens d’Alger, faisant des dizaines de morts, ce à quoi l’armée française répond par des arrestations arbitraires, des assassinats et des actes de torture. Bien que produit en collaboration avec Yacer Saadi, l’un des leaders du FLN, le film (longtemps interdit en France) met en scène le cercle infernal de la violence, sans la légitimer, d’un côté comme de l’autre.
Coscénariste de La bataille d’Alger, l’Italien Franco Solinas enquête ensuite avec
le réalisateur Costa-Gavras sur le meurtre, en Uruguay, de l’Américain Dan Mitrione. Agent du FBI et, selon toutes
les apparences, tortionnaire expérimen-té, Mitrione fut enlevé et assassiné en 1970 par les Tupamaros, le Mouvement de libération nationale d’Uruguay, qui servira d’exemple à de nombreux adeptes
de la guérilla urbaine. Dans Etat de siège (1972), Costa-Gavras raconte cet enlèvement en prenant fait et cause pour
la cause antiaméricaine, mais montre
lui aussi que la terreur est un moyen d’action employé des deux côtés. Le fait qu’il ait confié le rôle de Mitrione (appelé Philip Santore dans le film) à Yves Montand suffit à donner au personnage une humanité réelle. Les uns et les autres sont pris ici au piège de leur idéologie et d’un système qui ne leur laisse d’autre alternative qu’une violence sans fin.
Les années de plomb
En Europe, les années 1970 et 1980 sont fortement marquées par le terrorisme. Les premières actions de ce qui sera la RAF en Allemagne datent de 1968, celles des Brigate Rosse en Italie commencent en 1969. L’ETA en Espagne existe depuis 1959, mais l’un de ses attentats les
plus spectaculaires, l’assassinat de Luis Carrero Blanco, est commis en 1973. En Irlande, l’armée britannique tue 13 personnes en 1972 lors du Bloody Sunday, relançant de plus belle la spirale de la violence. Action directe agit en France dans les années 1980, de même que les Cellules communistes combattantes en Belgique.
La Chinoise (1967) de Jean-Luc Godard précède et, pour certains, annonce Mai 68, mais aussi les dérives terroristes qui suivront. L’un des réalisateurs de la Nouvelle Vague les plus engagés dans le cinéma militant, Godard, met en scène des étudiants qui, inspirés par la révolution de Mao, veulent changer le monde et n’hésitent pas pour cela à passer au terrorisme. Godard adopte vis-à-vis de ces révolutionnaires des beaux quartiers une attitude ambiguë, non exempte d’une forme de mépris (peut-être de l’autodérision, car il appartenait lui-même à ce milieu bourgeois).
Luis Buñuel utilise un peu plus tard le terrorisme comme toile de fond de films surréalistes où, par essence, tout peut arriver et rien ne semble avoir un sens. Des actes terroristes sont ainsi perpétrés dans Le charme discret de la bourgeoisie (1972) et Le fantôme de la liberté (1974), mais c’est dans Cet obscur objet du désir (1977) que le terrorisme devient véritablement un motif récurrent. Les interprétations varient ; pour Claude Murcia, « son mécanisme repose sur une homologie de comportements entre terrorisme politique et terrorisme sentimental et sexuel3 ».
En Allemagne plus qu’ailleurs, de jeunes
réalisateurs, venant peu ou prou des mêmes milieux sociaux et intellectuels que les activistes de la RAF, produisent une série de films sur le sujet de la violence révolutionnaire et de la contre-violence étatique. Die verlorene Ehre der Katharina Blum oder : Wie Gewalt entstehen und wohin sie führen kann, écrit en 1974 par Heinrich Böll, est adapté dès 1975 par le couple Volker Schlöndorff / Margarethe von Trotta. Le film raconte comment le destin d’une jeune femme est brisé après une nuit passée avec un inconnu que la police soupçonne d’être un terroriste. Harcelée et humiliée par les forces de l’ordre, mais aussi par la presse de boulevard, la jeune femme finit par abattre un journaliste.
L’assassinat du patron Hanns Martin Schleyer, la prise d’otages à l’aéroport de Mogadishu (résolu dans la violence par l’armée allemande) et la mort des trois terroristes Baader, Ensslin et Raspe dans la prison de Stammheim en automne 1977 ébranlent profondément les ci-néastes allemands. Onze d’entre eux (dont Volker Schlöndorff, Rainer Werner
Fassbinder et Edgar Reitz) tournent, sur le vif, Deutschland im Herbst (1977-1978). Ils s’y interrogent, chacun à sa manière, sur la violence, la culpabilité, le passé nazi, la démocratie, la liberté, l’action politique et artistique. On sent que le film, marqué par un profond sentiment de défaite et de résignation, marque un point de non-retour. Rainer Werner Fassbinder en particulier se met en scène lui-même comme un homme à bout, rongé par la peur de la police et ses angoisses personnelles, coincé dans une Allemagne (représentée par sa mère et son amant) qui a choisi le camp de la répression policière contre celui des activistes.
Durant la fin des années 1970, le terrorisme ne cesse ensuite de hanter le cinéma allemand. Dans Messer im Kopf de Reinhard Hauff (1978), un scientifique, blessé par balle par un policier, perd la mémoire et doit enquêter sur son propre passé pour découvrir s’il est un terroriste comme le prétend la police ou le martyre que font de lui certains gauchistes. Ici encore, les médias sont mis en cause. Fassbinder fait dès 1979 dans Die 3. Generation le constat désillusionné de la fin du terrorisme idéologique. Ses terroristes sont des petits-bourgeois qui, plus par ennui que par une quelconque conviction politique, décident de passer à l’action sans savoir qu’ils sont en réalité manipulés par le représentant du capitalisme qu’ils prétendent enlever. En 1981, Margarethe von Trotta tourne Die bleierne Zeit, dont les protagonistes sont deux sœurs, dont l’une croit à la violence et l’autre pas. Le film est inspiré de la vie de Gudrun Ensslin, mais raconte son histoire du point de vue de la sœur. Si les discussions sur la nécessité ou la justification de la violence abondent, le film évacue néanmoins les conséquences de cette violence terroriste pour se focaliser en premier lieu sur celle de l’Etat.
Au milieu des années 1980, Reinhard Hauff reconstitue dans Stammheim (1985), sur la base d’une enquête du journaliste Stefan Aust4, le procès
d’Andreas Baader, Gudrun Ensslin,
Jan-Carl Raspe et Ulrike Meinhof en 1975. L’objectif revendiqué est « que tout ce qu’il y a à dire sur le terrorisme, soit dit directement ou indirecte-
ment dit dans et par ce film5 ». Volker Schlöndorff revient lui aussi au sujet en 2000, en racontant la vie d’une ancienne terroriste qui s’est installée sous un faux nom en RDA, avec l’autorisation et la complicité des autorités est-allemandes. Mais son passé la rattrapera au moment de la chute du Mur. Schlöndorff n’esquive pas la question de la culpabilité, mais son sujet principal est la désil-lusion qui va ici symboliquement de
pair avec la perte de l’identité. Le chef-d’œuvre sur le thème a toutefois été tourné la même année par Christian Petzold. Dans Die innere Sicherheit, il choisit comme protagoniste une jeune fille qui vit depuis toujours dans la clandestinité avec ses parents, d’anciens terroristes. Pareils à des fantômes, presque invisibles, ils parcourent l’Europe, oubliés de tous sauf de la police, sans plus aucun lien avec le monde qui les entoure.
En 2004, trois jeunes gens rêvent encore malgré tout de changer le monde et manifestent leur révolte par des actes non violents dans Die fetten Jahre sind vorbei, réalisé par l’Autrichien Hans Weingartner. Surpris par le propriétaire d’une riche demeure bourgeoise, ils enlèvent celui-ci. Mais l’homme s’avère être un ancien soixante-huitard qui, en matière d’action politique (et de liberté sexuelle), peut donner quelques leçons aux jeunes rebelles ! Le face-à-face entre le trio plutôt naïf et l’ancien radical devenu homme d’affaires est l’occasion de longues discussions, souvent drôles, sur l’engagement politique, le temps qui passe et la désillusion.
Le 30e anniversaire de la mort de Schleyer et des terroristes de la première génération ainsi que les discussions sur la remise en liberté de plusieurs anciens activistes ont ravivé en Allemagne l’intérêt pour le sujet. Après avoir déjà raconté les derniers jours d’Hitler dans Der Untergang, le producteur Bernd Eichinger s’est attelé aux derniers jours des terroristes. A l’automne 2008 sortira Der Baader-Meinhof-Komplex, réalisé par Uli Edel et inspiré du livre déjà cité de Stefan Aust.
En Europe, l’organisation terroriste qui apparaît le plus souvent au cinéma est cependant l’IRA. Si l’un des premiers à s’intéresser au sujet est l’Américain (d’origine irlandaise) John Ford dans The Informer (1936), dans lequel il traite essentiellement du thème de la trahison, le Britannique Carol Reed met en scène une chasse à l’homme dans Odd Man Out (1947). Le thème ne revient en force qu’à partir des années 1980. A Prayer for the Dying (1987), réalisé par le Britannique Mike Hodges, met en scène un membre repenti de l’IRA qui se retire après avoir tué par erreur des enfants dans un bus scolaire. The Crying Game (1992) de l’Irlandais Neil Jordan évoque
l’amitié incongrue qui naît entre un membre de l’IRA et son otage, un soldat britannique. Le film traite cependant plus d’amitié, de culpabilité et d’identité sexuelle que de terrorisme. In the Name of the Father (1993), réalisé par l’Irlandais Jim Sheridan, raconte l’histoire vraie d’un voyou accusé à tort d’un attentat qui a fait plusieurs morts. Torturé par la police britannique, il avoue des faits qu’il n’a pas commis. Some Mother’s Son (Terry George, 1996) évoque le destin de Bobby Sands, membre de l’IRA, mort lors d’une grève de la faim en 1981. Michael Collins (Neil Jordan, 1996) est la biographie du leader irlandais, décidé à employer la violence contre les Britanniques, mais mis en cause par ses frères d’armes quand il accepte de signer le traité anglo-irlandais en 1921 (époque également traitée par Ken Loach dans sa Palme d’or The Wind that Shakes the Barley, 2006). En 1996, les Américains se réapproprient le sujet dans le film The Devil’s Own, dans lequel Brad Pitt joue un membre de l’IRA caché chez un policier américain (sans que celui-ci ne se doute de rien). The Boxer (1997, Jim
Sheridan) suit un ancien prisonnier ir-landais qui tente de construire une nouvelle vie, mais ne peut échapper à son passé. En 2002, Paul Greengrass reconstitue dans Bloody Sunday l’un des épi-sodes les plus traumatisants de la guerre en Irlande : le 30 janvier 1972, l’armée britannique tua 14 personnes lors d’une marche pacifique à Derry. En 2004, Greengrass écrit le scénario d’Omagh (mis en scène par Pete Travis) qui montre cette fois, dans le même style documentaire que le film précédent, la souffrance causée par une bombe posée par la REAL IRA à Omagh en 1998.
Qu’ils soient américains, britanniques ou irlandais, les films concernant l’IRA tournent très souvent autour du questionnement sur l’utilisation de la violence, de la mise en accusation de cette violence du côté britannique comme irlandais, du désir de paix, du poids
de l’histoire, etc. Pour la plupart très
proches de la réalité, souvent tournés dans un style réaliste quasi documentaire, ces films ne font pas l’apologie du terrorisme, mais essaient d’en expliquer les causes sans en cacher les conséquences.
Curieusement, il n’existe pas ou pratiquement pas de films français sur les attentats commis en France dans les années 1980, que ce soient ceux perpétrés par Action directe, l’attentat de la rue des Rosiers en 1982 ou la vague d’attentats de 1985-1986 mis sur le compte du réseau de Fouad Ali Saleh. Ces derniers sont cependant au centre du documentaire de William Karel La fille du juge (2006), d’après l’autobiographie de la fille du juge Gilles Boulouque qui enquêtait sur ces attentats et se suicida en 19906. C’est un film sur le destin d’un homme, mais aussi sur la « raison d’Etat »
qui amena peut-être la France à laisser un possible terroriste (l’Iranien Wahid Gordji) quitter le pays, en échange de deux otages français détenus au Liban.
En Italie, on connaît en revanche depuis quelque temps un retour aux années de plomb. Dans La meglio gioventù (2003, Marco Tullio Giordana), qui retrace l’histoire de l’Italie des années 1960 à aujourd’hui, la lutte armée est traitée par le biais de Giulia qui abandonne sa famille pour entrer dans la clandestinité. Elle est dénoncée par son compagnon et passera une partie de sa vie en prison. Il est curieux de remarquer que la personnification des terroristes, dans les films européens, passe souvent par un personnage féminin. Bernardo Bertolucci
choisit lui aussi une fille, appelée Chiara, pour évoquer l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro en 1978 dans Buongiorno notte (2003), inspiré du livre de l’ex-
terroriste Anna Laura Braghetti. Ebranlé par le prisonnier qu’elle est censée garder, elle commence à douter de son action. Romanzo criminale (2005, Michele Placido) est de loin le plus intéressant de ces retours vers le passé sombre de l’Italie. Le film montre notamment les relations entre la pègre, le terrorisme et le pouvoir, et évoque les attentats commis par l’extrême gauche (Aldo Moro), mais aussi l’extrême droite (la gare de Bologne en 1980). Plus récemment (et beaucoup plus gentiment), Daniele Luchetti a opposé deux frères dont l’un sera terroriste et l’autre pas, dans Il mio fratello è figlio unico (2007).
Du côté espagnol, les agissements de l’ETA ont bien donné lieu à quelques films, mais qui n’ont guère traversé les frontières. Il faut toutefois citer Operación Ogro (1979), de Gillo Pontecorvo avec Gian Maria Volontè, qui traite de l’assassinat du Premier ministre Luis Carrero Blanco en 1973. Le film le plus impressionnant est toutefois celui de Manuel Huerga, intitulé Salvador (Puig Antich) (2006), qui revient sur le même événement, mais choisit de suivre le destin de l’anarchiste Salvador Puig Antich qui, au moment de l’attentat contre le Premier ministre, se trouve en prison pour le meurtre d’un policier. L’attentat (perpétré par l’ETA) va fausser le procès de Salvador. Dans un contexte d’appel à la vengeance de la part de la bourgeoisie franquiste, il est condamné à mort et exécuté par le garrot vil en 1974, malgré des manifestations populaires partout dans le monde.
L’un des rares films connus chez nous – sans doute parce qu’il s’agit d’une coproduction européenne – à traiter du terrorisme palestinien est Paradise Now, tourné en 2005 par le Palestinien Hany Abu-Assad. Le film est aussi l’un des seuls à s’intéresser exclusivement aux terroristes, deux jeunes gens qui se préparent à exécuter un attentat suicide à Tel Aviv. Le film montre la préparation des deux garçons, leurs motivations, leurs doutes, leur entourage, leur vie à Naplouse, les humiliations et la souffrance qu’ils subissent, mais aussi la manipulation dont ils sont victimes de la part des organisateurs de l’attentat.
Le terrorisme international contre les Etats-Unis
En 1977 paraît Black Sunday, la première grande production américaine dont le sujet est le terrorisme international menaçant les Etats-Unis7. L’organisation terroriste qui y prépare un attentat (à l’aide d’un ballon dirigeable) lors du Super Bowl, l’un des plus grands événements sportifs aux Etats-Unis, n’est autre que Black September, celle-là même qui fut responsable de la prise d’otages aux Jeux olympiques à Munich cinq ans auparavant. Réalisé par John Frankenheimer, le film est bien accueilli par la critique, mais ne fera pas un bon score au box-office.
Les années 1980, qui correspondent aux Etats-Unis aux années Reagan, ne semblent pas exagérément préoccupées par le terrorisme. En 1984, l’Américain George Roy Hill adapte néanmoins le thriller The Little Drummer Girl de John le Carré, paru un an plus tôt. Une actrice américaine y devient agent double, engagée par le Mossad pour traquer des terroristes palestiniens. Le film fut considéré comme trop confus et disparut rapidement de l’affiche.
Si les ennemis de l’humanité éliminés film après film par James Bond depuis les années 1960 peuvent, pour la plupart, être rangés dans la catégorie « ter-
roristes », ceux-ci commencent véritablement à devenir les méchants de service dans maints films américains à partir de la sortie du premier opus de la série Die Hard (des terroristes allemands prennent en otage les occupants
du 30e étage d’un gratte-ciel) en 1988. Under Siege (1992, des trafiquants
d’armes s’emparent d’armes nucléaires pour les vendre à des terroristes), Passenger 57 (1992, des terroristes s’em-
parent d’un avion en vol), Speed (1994, un ancien démineur pose une bombe dans un bus), Blown Away (1994, un an-cien membre de l’IRA devenu démineur doit engager la lutte contre son ancien chef), True Lies (1994, Schwarzenegger
se bat contre des terroristes arabes qui
tentent de faire entrer des armes nu-cléaires aux Etats-Unis ; le film est un remake de la comédie française La totale, tournée en 1991), Sudden Death (1995, des terroristes prennent en otage le vice-président américain et menacent de faire exploser un stade sportif), Broken
Arrow (1996, un terroriste vole deux armes nucléaires et exige 250 millions de dollars pour ne pas les faire exploser), Executive Decision (1996, des terroristes détournent un Boeing en vol), Double Team (1996, un ancien agent de la CIA doit repartir à la chasse d’un terroriste), The Rock (1996, un général américain renégat menace San Francisco avec des
armes biologiques), The Assignment (1997, un officier américain tente de cap-
turer le terroriste Carlos), Air Force One (1997, des terroristes russes kidnappent le président américain), The Peacemaker
(1997, des armes nucléaires disparaissent
en Russie), Knock off (1998, la mafia russe livre des microbombes aux terroristes), Mission Impossible II (2000, Ethan Hunt se bat contre des terro-
ristes qui préparent un attentat à l’aide d’armes biologiques) ou encore Collat-eral Damage (sorti en 2002, mais tourné avant le 11-Septembre), dans lequel un pompier traque les terroristes qui ont tué sa famille.
Dans ces films, la menace terroriste est déjouée au final par un héros américain et elle n’est la plupart du temps qu’un prétexte à un maximum d’explosions et d’action. Les terroristes sont d’origines diverses ; leurs motivations sont généralement résumées en une phrase et n’ont qu’une importance mineure dans l’histoire. La pléthore de films basés sur ce schéma dans les années 1990 est néanmoins assez étonnante. Rappelons que le premier attentat visant le World Trade Center eut lieu en 1993 et l’attentat d’Oklahoma City en 1995. Les années 1980 et 1990 sont aussi celles où sévit « Unabomber » qui, par l’envoi de colis piégés, tue trois personnes avant d’être arrêté en 1996.
En 1998 sort celui qui est sans doute
le plus intéressant de cette série de films d’action. Dans The Siege d’Edward Zwick, une vague d’attentats d’origine islamiste secoue New York. Comme réponse, le gouvernement instaure la loi martiale et place tous les hommes d’origine arabe dans un camp tandis que l’armée occupe Brooklyn. Un suspect est torturé et tué par un officier américain. A la fin, le terroriste s’avère être un Arabe infiltré dans la CIA. Trois ans avant les attentats du 11-Septembre,
les révélations sur la torture pratiquée par l’armée américaine et Guantanamo, le film annonce plusieurs de ces thématiques.
Tourné avant le 11 septembre 2001 (mais sorti par après), The Sum of All Fears est également un cas un peu à part. Outre le fait que les terroristes – islamistes dans le roman de Tom Clancy – sont devenus nazis (apparemment parce que la menace islamiste ne paraissait pas assez « réaliste » aux producteurs !), le film, qui réanime curieusement, pour les besoins de son scénario, la guerre froide entre les Etats-Unis et la Russie, est l’un des premiers à montrer l’explosion terroriste d’une bombe atomique sur le sol américain.
Après le 11-Septembre, les studios américains, choqués par la ressemblance des attentats avec ceux mis en scène dans d’innombrables blockbusters, et persuadés que les spectateurs ne veulent plus voir de tours s’écrouler, stoppent ce genre de productions. Certains se souviennent alors que l’Amérique a déjà connu une vague d’attentats sur son territoire. Le documentaire Weather Underground raconte en 2002 la trajectoire de ce mouvement terroriste américain né de la contestation contre la guerre du Vietnam, qui, dans les années 1960 et 1970, s’en prit à plusieurs reprises à des symboles du gouvernement. Les seuls morts furent trois membres du groupe déchiquetés accidentellement en 1970 par la bombe qu’ils étaient en train de fabriquer.
La fiction met plus longtemps à réagir, mais en décembre 2005, elle s’attaque frontalement au terrorisme et à ses
causes. Sous couvert de thriller, Syriana (Stephen Gaghan) évoque les interconnexions complexes entre les intérêts pétroliers américains et les agissements de la CIA. Tout en restant assez schématique dans le portrait qu’il brosse des terroristes, il les montre néanmoins comme des êtres humains dont on peut suivre le raisonnement à défaut de l’excuser. Dans Munich, Steven Spielberg entame une réflexion étonnamment critique pour montrer que le cercle vicieux de violence terroriste et contre-violence étatique s’est mis en route bien avant 2001. La prise d’otages de Munich avait déjà donné lieu en 1999 à un documentaire intitulé One Day in September, réalisé par l’Ecossais Kevin McDonald et couronné par un Oscar.
Quelques mois plus tard, V for Vendetta (James McTeigue, 2006), adapté d’une bande dessinée de David Lloyd parue dans les années 1980, met en scène un mystérieux terroriste masqué fomentant des attentats contre un régime dictatorial qui a aboli les libertés individuelles sous couvert de « guerre contre le terrorisme ». Si les thèmes principaux sont largement empruntés à 1984 de George Orwell, ils ont une résonance particulière dans une Amérique qui commence à douter du bien-fondé des actions de son gouvernement.
En 2006, l’Amérique se donne deux films pour se souvenir, cinq ans après, du 11 septembre 2001. Alors que World Trade Center d’Oliver Stone se concentre sur les survivants, la solidarité et « l’héroïsme » des Américains moyens, United
93 de Paul Greengrass, par le biais de l’avion tombé en Pennsylvanie, alors que les passagers tentaient d’en reprendre le contrôle, confronte une nouvelle fois l’Amérique à son traumatisme, tout
en veillant à ne pas diaboliser les terroristes8. Par la suite, les producteurs osent à nouveau utiliser le terrorisme pour ses effets spectaculaires dans des films tels que Déjà vu de Tony Scott (2006, un homme doit retrouver des terroristes qui ont fait exploser un
ferry à New Orleans) ou Next de Lee Tamahori (2007, le héros doit éviter l’explosion d’une bombe atomique sur Los Angeles). Mais d’autres productions ne font pas de la menace terroriste un simple gimmick. Après s’être intéressé aux (possibles) auteurs d’actes terroristes
dans The Road to Guantanamo en 2006, le Britannique Michael Winterbottom
montre la souffrance des victimes dans A Mighty Heart (2007) qui retrace, vue
par sa femme, la mort du journaliste Daniel Pearl, enlevé et décapité au Pakistan par des djihadistes en 2002. The Kingdom (Peter Berg, 2007) suit des agents du FBI qui partent à Riyad sur les traces de l’auteur d’un attentat sanglant qui a frappé des employés d’une société pétrolière. Outre qu’on apprend à y reconnaître un terroriste au fait qu’il lui manque un ou deux doigts (!), le film est plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord et montre lui aussi l’enclenchement du cercle infernal du terrorisme et du contre-terrorisme.
Les dérapages de la guerre américaine contre le terrorisme sont enfin montrés du doigt sans ménagement dans Rendition (Gavin Hood, 2007), un film un peu mélodramatique, mais qui confronte le spectateur au spectacle de la torture pratiquée dans des prisons étrangères sous l’autorité des Américains.
L’avocat des terroristes
De tous ces films, le documentaire L’avocat de la terreur (2007) de Barbet Schroeder apparaît comme un résumé tout autant qu’une formidable leçon d’histoire et le portrait très ambigu d’un homme (l’avocat Jacques Vergès) qui a fréquenté bon nombre des terroristes et des organisations dont il est question dans cet article. Avocat de Djamilah Bouhired, égérie du FLN accusée d’avoir posé une bombe durant la bataille d’Alger, Vergès devient ensuite le défenseur des dictateurs, des terroristes et des bourreaux et aurait même entretenu une rivalité amoureuse avec Carlos.
Au-delà du portrait de cet homme diaboliquement intelligent et extraordinairement imbu de lui-même, Barbet Schroeder retrace et rend intelligible
45 ans de terrorisme et de luttes clandestines à travers le monde.
1 www.imdb.com
2 Le tournage du film en Allemagne a donné lieu à de vives polémiques, le fils de Stauffenberg ayant notamment déclaré qu’il n’appréciait guère de voir son père interprété par un adepte de la scientologie.
3 « Images à l’image. A propos de Cet obscur objet du désir, de Luis Buñuel », Claude Murcia. http://edel.univ-poitiers.fr/licorne/document.php?id=391
4 Der Baader-Meinhof-Komplex, Stefan Aust, Hoffmann und Campe, Hamburg 1985
5 Stefan Aust, cité par Detlef Kühn, epd Film, Nr. 2, Februar 1986
6 Mort d’un silence par Clémence Boullouque, éditions Gallimard, 2003.
7 Black Sunday est adapté d’un best-seller homonyme de Thomas Harris (l’auteur de la série « Hannibal »), paru la même année.
8 voir « Cinq ans après. Le 11-Septembre dans les films de fiction », Viviane Thill, forum 261, novembre 2006
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