Energie, écologie, croissance
Une analyse des problèmes luxembourgeois
Le communiqué final du dernier G20, le Leaders’ Statement de Pittsburgh, ne s’est point gêné de répéter le mot de « sustainable » au moins trente fois, et celui de «croissance » soixante fois, et cela, sur quelques pages seulement. Cette répétitivité qui aurait fait échouer tout candidat au bac section littérature, cette irritante logorrhée, montre combien on a vidé l’idé ...
Le communiqué final du dernier G20, le Leaders’ Statement de Pittsburgh, ne s’est point gêné de répéter le mot de « sustainable » au moins trente fois, et celui de «croissance » soixante fois, et cela, sur quelques pages seulement. Cette répétitivité qui aurait fait échouer tout candidat au bac section littérature, cette irritante logorrhée, montre combien on a vidé l’idée de la « sustainability » de son sens, à quel point on l’a réduite à une incantation, au tintement lassant d’un moulin à prière. Et le Leaders’ Statement n’est pas un cas isolé. Dans les discours officiels et la publicité, le concept est accolé à toute action dont on se croit en droit de supposer qu’elle ne soit pas directement nocive pour l’environnement.
Par ailleurs, pour l’univers francophone, et contre des résistances initiales, le terme de « sustainability », promu par le rapport Brundtland, a été traduit par l’infortunée expression de « développement durable », ambiguë à souhait, car évoquant implicitement la croissance éternelle, une expression qui n’est pas seulement une contradiction in terminis, mais qui s’oppose carrément à la notion d’équilibre de la biosphère, et donc aux termes mieux circonscrits de « Nachhaltigkeit » et de « sustainability ».
A l’origine, il y eut la
« Nachhaltigkeit »
Initialement, ce concept avait pourtant un sens précis. En 1712, le mot «Nach-haltigkeit» apparut pour la première fois dans l’ouvrage Sylvicultura Oeconomica du forestier allemand von Carlowitz. L’idée de base était qu’une forêt est gérée de façon soutenable, si et seulement si la gestion humaine lui permet de préserver une situation d’équilibre à demeure, c.-à-d.
un équilibre entre la coupe des arbres et la repousse de la végétation, et cela, dans une forêt d’étendue constante dans laquelle l’homme intervient avec sagesse et modération. Von Carlowitz avait probablement en tête l’exemple désastreux de l’Angleterre au paysage irréversiblement ravagé par la déforestation. Encore des temps de l’ancien régime, le terme en est venu à s’appliquer également à la pisciculture. On remarquera que la
« Nachhaltigkeit » s’est appliquée à l’origine à un système vivant capable de se régénérer, à un biotope, qu’il est possible de rendre congruent avec l’activité humaine sans le détruire. Après plusieurs siècles de somnolence, en 1987, le terme fut redécouvert par les auteurs du rapport Brundtland qui lui ont donné une définition anthropologique très générale, axée sur notre responsabilité vis-à-vis des générations futures. Ce rapport a eu une influence considérable, mais le flou de sa définition a fait que progressivement le concept fut appliqué à tout et n’importe quoi. Ce flou a notamment permis la transposition du terme à des domaines autres que le règne vivant, tels secteurs liés à l’exploitation d’énergies fossiles. Tout ce qui dans notre civilisation technique, qui est à 80% dépendante des énergies non renouvelables, se trouve l’apanage du pétrole et des autres ressources finies, ne saurait être appelé soutenable. Qu’une voiture à es-
sence consomme 6 et non 12 litres a un avantage économique à court terme, mais ce fait ne la rend pas pour autant
« sustainable ». Un objet en plastique, généré à partir d’éthylène issu du gaz naturel, n’est pas soutenable, même si on le peint verbalement en vert.
Dans la suite, on évitera le mot de développement durable que l’on substitue par celui de soutenable, équivalent de l’anglais « sustainable », et dont la définition doit se chercher dans les lois physico-chimiques fondamentales qui régissent le domaine du vivant, le seul système soutenable que nous connaissions (voir aussi l’encart p. 35).
Croissance vs « sustainability »
« Soutenable » est antinomique à « croissance », mais cette vérité élémentaire est perpétuellement occultée par les discours politiques. La démonstration en est pourtant simple, comme on le voit à l’exemple du produit mondial brut (PMB). Le PMB a augmenté au cours de la dernière décennie de 4% en moyenne, comme le Luxembourg avant la crise. Ce chiffre à première vue plutôt positif, voire anodin, signifie en fait le dédoublement des ressources mondiales tous les 17 ans ; donc tous les 17 ans, ce taux de croissance est le reflet, grosso modo, d’un dédoublement mondial de la consommation d’énergie, des ressources minières, des déchets, du crédit et des dettes. Après cette phase, une croissance persistante fera s’enclencher une seconde période de 17 ans, avec un nouveau dédoublement qui se greffera sur le premier. Et ce dédoublement se répéterait 6 fois dans un seul siècle. La raison se cabre devant les conséquences d’une telle situation, car elle ne pourra imaginer l’état dans lequel serait la planète au bout de ces dédoublements, et vers quel désastre climatique évoluerait le CO2. Les périls d’une telle croissance débridée sont décrits par la fonction mathématique dite « exponentielle ». Dans l’histoire de l’humanité, tous les épisodes à caractère exponentiel ont fini dans le désastre. Mais c’est pourtant ce monstre qu’on évoque quand on prononce les mots en apparence si inoffensifs de « croissance de 4 % ».
Le programme du gouvernement
Comparé au Pittsburgh Statement précité, le programme environnemental et énergétique de notre gouvernement fait preuve d’une indéniable retenue verbale :
dans le principal document du ministère du Développement durable et des Infrastructures, les termes de « développement» et de « durable » n’interviennent chacun qu’une petite quinzaine de fois... Et pourtant, on n’y trouve pas de définition de soutenable, ni en général, ni par rapport à la situation spécifique du Luxembourg, ce qui est regrettable. Par ailleurs, le rédacteur n’a pu résister à la tentation d’associer ces termes de façon innovante dans des expressions comme « mobilité durable » (une trouvaille sémantique sans doute pour dire «marche à pied »), dans « croissance durable » (là, il dépasse hardiment l’idée, à son gré trop démodée, du classique DD), puis, sans peur de la surenchère, dans «développement des centres de développement » et, enfin, dans « développement durable de l’aéroport », un oxymore s’il en est.
L’idée du développement durable dans l’exemple de l’aéroport intrigue tout particulièrement. Sans nier l’importance du Findel pour l’économie du pays, on doit cependant s’insurger contre son appellation de durable. Notre aéroport est un endroit qui vit grâce à un cordon ombilical souterrain, un oléoduc, qui amène le kérosène que consomment irréversiblement les avions, notamment lors de leur décollage, et qui l’éjectent sous forme de CO2, et au triple de son poids, dans l’atmosphère, puis dans la stratosphère où ce gaz contribue au réchauffement climatique, et cela, durablement. L’aéroport – aux abords pollués de dépôts carbonés résiduels et vers lequel convergent les passagers et le fret de toute l’Europe, amenés par une noria de voitures et de camions au diesel – est un véritable haut lieu du pétrole, auquel la fade odeur de jet fuel qui plane dans l’air ambiant apporte un témoignage non écologique permanent. Cette malencontreuse association d’idées d’« aéroport » et de « sustainable » montre
bien à quel point les responsables sont encore peu sensibles aux aspects de la
véritable écologie.
La difficile situation écologique
du Luxembourg
Mais trêve de railleries ; le Luxembourg se trouve dans une situation politique fort peu enviable du fait qu’il continue à être pointé du doigt pour son niveau de consommation d’énergie, exacerbée par le tourisme à la pompe. Les quantités de CO2 émises dépassent largement la quotepart allouée, ce qui génère des pénalités – durables. Comme ces pénalités sont encore bien inférieures aux rentrées d’accises consécutives à cette même exportation d’essence, le gouvernement, du moins jusqu’ici, s’était contenté de résoudre l’essentiel des problèmes climatologiques par des mécanismes particuliers, tels les CDM, auxquels l’autorise le traité de Kyoto. On le lui a reproché, également dans forum, en invoquant, non sans raison, que le Luxembourg devrait en priorité résoudre ses problèmes à domicile et non pas les escamoter par une fuite à l’étranger. Ce point de vue est largement débattu par les ONG et autres organisations qui avancent, encore une fois à raison, l’argument important de l’obligation morale qu’a notre pays vis-à-vis du reste de la planète, et notamment envers ceux qui sont les premiers lésés par le changement climatique anthropogène, le tiers monde. Cette obligation, qui a été pour la première fois analysée par Hans Jonas dans son Principe de responsabilité, peut s’assimiler à un véritable impératif catégorique de facture kantienne qu’il paraît bien difficile de réfuter.
Mais une question se pose. Le Luxembourg est-il capable de résoudre ces problèmes en l’espace de quelques années, et cela, par ses propres forces, par un simple « bootstrapping » diraient les informaticiens, sans durablement mettre en péril les bases de son économie ? Pour mieux voir la difficulté actuelle, faisons une expérience imaginaire : supposons que du jour au lendemain, l’Allemagne soit divisée en territoires autonomes de la taille de notre pays, donc découpée en 125 grands-duchés. La diversité de ces territoires étonnera : le grand-duché de Berlin sera plein à craquer d’une grosse métropole, le grand-duché d’Essen aura les
pires problèmes avec sa pléthore de hauts fourneaux et celui de Francfort se retrouvera avec le plus grand aéroport d’Europe. Une douzaine de grands-duchés sera fort embarrassée avec des centrales nucléaires et leurs déchets radioactifs, en contraste saisissant avec les grands-duchés bucoliquement ruraux, tels ceux du Mecklembourg. Quand Bruxelles octroiera 125 plans d’allocation, leur mise en œuvre équivaudra à la quadrature du cercle, générera des débats tonitruants dans lesquels le cas du Luxembourg, pays voisin, sera noyé. Certains groupes écologiques exigeront la fermeture de l’aéroport de Francfort, d’autres l’arrêt des hauts fourneaux de la Ruhr. Parmi les gagnants se trouveront les grands-duchés maritimes du Nord, dont les nombreuses éoliennes leur permettront de faire fortune avec les certificats de CO2 dans le PGTS, le PanGerman Trading Scheme. Mais le cauchemar se terminera aussi vite qu’il aura commencé, car apparaîtra la bonne fée Statistique, qui d’un coup de baguette magique, appelée encore moyenne nationale, fera disparaître la « Kleinstaaterei »,
rabotera les excès, annulera le PGTS et ramènera les différences dans une rassurante homogénéité nationale. Sauf que le Grand-Duché de Luxembourg revient au centre de mire international, même s’il serait facile d’identifier chez nos voisins des territoires de la taille de notre
pays, dont l’ampleur des émissions de GES est semblable, voire supérieure aux nôtres, mais dont la faculté de pouvoir se dissimuler dans la moyenne nationale les préserve de tout blâme.
« Targets » difficiles et mauvais
« ranking »
Face au piège du dilemme du prisonnier, qui affleure dans toutes les discussions entre états dans le cadre de Kyoto ou de l’imminent Copenhague, le Luxembourg ne pourra plus continuer à jouer le non concerné, même si le faisceau de solutions qu’il devra mettre en œuvre sera forcément unique. Cette difficulté explique pour une part la politique des gouvernements passés – sans la justifier en tout point. Mais la situation actuelle fera que le programme des CDM et autres possibilités d’achat de certificats devra se poursuivre, à moins que la conférence de Copenhague n’arrive à mettre sur pied d’autres mécanismes d’échanges internationaux de gaz à effet de serre, par exemple suivant le modèle du « budget mondial CO2 » proposé e.a. par M. Schellnhuber,
conseiller d’Angela Merkel.
Dès lors, la grande question sera moins une interrogation de principe, blanc ou
noir, mais une question de meilleur dosage entre effort national et effort « ache-té » ailleurs. C’est sur ce rééquilibrage que notre politique devra agir.
L’actuel programme gouvernemental es-
saie de toute évidence de changer le cours des choses. A lire les différentes rubriques, on voit son intention de s’atteler cette fois-ci à la tâche dans à fin d’atteindre les buts officiels, les « targets », comme on dit en franglais courant, que Bruxelles
a imposés depuis longtemps comme minima, les fameux 20/20/20, à savoir : une plus grande efficience, une moindre émission de CO2 et une plus grande part d’énergies renouvelables. Mais même en admettant que l’on atteigne ces buts – ce qui est loin d’être acquis, et ce qui exigera de véritables sacrifices nationaux, actuellement encore inavoués –, il ne faudra pas tomber dans la complaisance, car les implications « en creux » sont loin d’être réjouissantes. Il n’y a qu’à considérer les « targets » par leur complément numérique, à savoir 80/80/80, c.-à-d. qu’en 2020, le Luxembourg, épuisé par l’effort fourni, sera encore dépendant à 80% des énergies fossiles, il émettra encore 80% du CO2 d’avant et l’inefficience de son infrastructure sera encore élevée.
Ces buts 20/20/20 seront-ils suffisants pour le Luxembourg ? On peut en douter, pour la simple raison que sur le « ranking »
qu’a établi l’OECD pour mesurer la dépendance énergétique des pays européens, le Luxembourg est bon dernier, les premiers de la classe étant la France et la Suède.
Ceci entraîne en toute logique que le Luxembourg devrait faire nettement mieux que la moyenne européenne imposée, et cela, dans son propre intérêt. C’est surtout dans ce sens qu’on peut trouver le programme gouvernemental trop peu volontariste, même s’il pointe à n’en pas douter dans la bonne direction. La suite de l’article essayera d’analyser le programme dans cette optique et tentera d’explorer des idées supplémentaires.
Le « Luxembourg-tout-électrique »
L’électricité est l’énergie la plus versatile, la plus flexible, et par-là, supérieure aux autres. Elle peut se substituer facilement aux fossiles alors que l’inverse n’est pas vrai. Sans même insister sur son importance pour l’éclairage, l’informatique et les communications, on sait qu’elle est à la base du gros de notre activité industrielle et économique. Mais sa caractéristique la plus importante est sa faculté d’être produite par l’énergie solaire, éolienne, photovoltaïque et hydrointer-posées. Cette réflexion mène tout droit à la vision d’un « Luxembourg-tout-électrique », un concept qui s’explique par lui-même et qui comporte la transition des activités à base de pétrole et de gaz vers l’électricité. Les secteurs-clefs dans cette transition seront évidemment le transport et le chauffage. Il faut saluer dans ce contexte la décision du gouvernement de forcer l’interconnexion électrique avec les pays voisins qui résultera idéalement dans un « European Super-
grid », qui permettra non seulement l’accès du Luxembourg aux énergies renouvelables produites ailleurs, mais qui équilibrera aussi les approvisionnements en provenance de nos voisins, dont la France, un grand producteur électrique en train de diversifier sa production actuellement encore monolithique du nucléaire vers les alternatives.
Cette transition vers le tout-électrique aura une suite importante, car elle balisera le chemin vers un « Luxembourg-tout-
renouvelable », une vision qui fera succéder au cliché du pays le plus riche, l’image plus citoyenne et autrement plus sympathique, du pays le plus écologique.
Voitures électriques et
« smart meters »
C’est dans ce contexte que s’inséreront les voitures électriques que le programme gouvernemental mentionne. On peut penser qu’il aurait pu s’étendre en plus de détails sur ce sujet important, car la voiture électrique sera une carte maîtresse dans la double lutte contre la dépendance pétrolière, avec ses volatilités de prix et ses menaces de future déplétion, et contre les émissions des gaz à effet de serre. La voiture électrique ne sera ni un gadget, ni un article de mode, mais une nécessité, un pion de taille pour la solution de maints problèmes. Les sommes englouties dans l’achat de certificats ETS seraient mieux employées pour la mise en place d’une infrastructure propre à accueillir la voiture électrique. Encore faut-il que cette nouvelle locomotion atteigne rapidement une part importante dans le parc automobile luxembourgeois, faute de quoi l’impact sera insuffisant. On devrait ainsi tabler sur un ordre de grandeur de 20% de voitures électriques à l’horizon 2020, ce qui ajouterait un «20» luxembourgeois aux 20/20/20 européens. Pour ce faire, les seules forces du marché seront probablement insuffisantes, car la main invisible d’Adam Smith ne pointe pas toujours dans la bonne direction écologique. On devra donc faire intervenir une aide publique, soit au niveau de l’acquisition – par exemple en s’inspirant de la prime à la casse –, soit au niveau du tarif du kWh, soit encore dans la préparation de l’infrastructure comme les
bornes de chargement publiques.
A noter dans ce contexte que l’institut Henri Tudor a montré qu’avec le mix électrique actuel, une voiture électrique ne provoque qu’environ la moitié des émissions par rapport à une voiture à essence de classe similaire. Toute voiture électrique diminuera notre dépendance pétrolière et allégera la facture ETS.
Cette transition vers le tout-électrique imposera certainement l’introduction au niveau national de « smart meters », des compteurs électriques intelligents qui, installés dans les maisons et immeubles, tiennent les propriétaires ou occupants des logements au courant de leur consommation d’électricité instantanée, poste par poste, qui les sensibilisent à l’emploi de cette énergie et qui ont en plus l’insigne avantage de pouvoir remonter ces informations individuelles (dans le respect de la protection des données) vers le gestionnaire du réseau qui, de ce fait, arrivera à régler l’approvisionnement électrique de façon plus précise et beaucoup plus efficiente.
Gaz naturel et chauffage
des immeubles
Dans le domaine du chauffage des habitations, la série d’actions esquissées par le programme gouvernemental est également à compléter et à mener avec plus de vigueur que par le passé.
Commençons avec une remarque sur le gaz naturel, pour lequel le gouvernement prévoit de nouveaux raccordements internationaux, une meilleure stratégie de stockage et le cas échéant un transit gazier – toutes des mesures qu’il faut saluer. Ce paquet pourrait se compléter par la considération suivante : si transit international il y aura, il serait bon d’étudier la mise en place de gazoducs avec la technologie dite de « reverse flow ».
Cette technologie qui permet de pomper le gaz dans les deux sens du pipeline, augmentera la flexibilité des échanges et minimisera l’impact de futurs conflits. Le « reverse flow » a joué un rôle important dans les récurrentes altercations russo-ukrainiennes et a préservé maints pays de coupures de gaz.
On peut ajouter une autre remarque : le gaz naturel aborde le Luxembourg sous une pression élevée, à une quarantaine de bars, une pression qu’il faut réduire à l’aide de détendeurs pour pouvoir transporter le gaz en toute sécurité dans les maisons. Or un détendeur intelligemment conçu pourra utiliser l’énergie de détente du gaz pour produire de l’électricité. De tels systèmes existent, mais pour différentes raisons, ils ne semblent pas fonctionner chez nous, et il faut regretter que depuis des décennies, cette énergie de compression est dissipée en pure perte, année après année. Le sort du pays ne se jouera pas sur ces détendeurs, mais de tels exemples de gaspillage sont pléthoriques, même dans le domaine industriel, au sujet duquel on affirme un peu trop rapidement que les managers auraient déjà comblé toutes les déficiences énergétiques.
Un autre point important concerne les aspects passifs du chauffage, à savoir l’isolation des maisons. Des questions de fond apparaissent : quel est le véritable impact de telle loi et de tel subside qui favorise l’isolation thermique ? Telle mesure est-elle quantitativement supérieure à long terme que telle autre ? Quel est le ratio « kWh économisé/euro dépensé »
au niveau national ? Autant de questions auxquelles le législateur ne saurait répondre s’il ne dispose pas d’un outil adéquat, telle une modélisation de la situation immobilière dans son ensemble. De telles modélisations par ordinateur existent et la taille de notre territoire faciliterait leur mise en place. Un outil de modélisation vient d’être produit par le World Business Council of Sustainable Development, le WBCSD, dans son activité dite des « Energy Efficient Buildings ». Si l’ensemble de l’immobilier du Luxembourg était entré dans la base de données d’un tel modèle, celui-ci permettra de comparer différentes options, d’évaluer l’impact quantitatif de telle ou telle mesure législative, ou le résultat des aides et subsides, et cela dans une perspective à très long terme.
L’efficience et le paradoxe
de Jevons
Pour terminer, une mise en garde concernant un point récurrent sur lequel table la politique nationale, tout comme Bruxelles : l’efficience énergétique. L’av-antage de cette mesure est le fait que l’efficience semble pouvoir se mettre en place sans frais excessifs. Mais il y a un caveat, exposé par le paradoxe de Jevons. Jevons était un économiste anglais du XIXe siècle, connu pour avoir introduit, ensemble avec Walras, le raisonnement marginal dans l’économie et qui s’est
intéressé également aux ressources houillères. Il s’est posé en particulier la question intéressante pourquoi les nouvelles machines à vapeur, qui se signalaient par une efficience énergétique toujours croissante, avaient fini par augmenter la consommation anglaise de charbon alors qu’on aurait pu s’attendre à une diminution. Par son paradoxe,
Jevons a mis en lumière le fait important que dans un marché libre et une économie en croissance, et dans l’absence de mesures d’accompagnement, l’efficience énergétique à elle seule n’apporte guère de soulagement. Pour citer un exemple actuel, Jevons nous avertit que des machines domestiques plus efficientes ne réduisent pas ipso facto notre dépendance énergétique, car le coût de fonctionnement moindre de ces machines séduira les ménages à en acquérir d’autres, ce qui annule l’avantage escompté. Pour éviter de se faire piéger par le paradoxe de Jevons, il y a donc lieu d’instaurer des mesures collatérales, tel un schéma
« cap-and-trade » dans lequel l’efficience se trouve flanquée par un « cap », soit d’énergie, soit d’émissions.
Conclusion
Notre avenir se trouvera dans les énergies renouvelables, mais le chemin qui y mène est encore long, peut-être trop long. Un danger est patent : la mise en place d’une masse critique d’énergies renouvelables risque de traîner en longueur, car le monde de l’énergie est caractérisé par une inertie fondamentale, souvent mal appréciée. Les milliers de centrales thermiques de par le monde ont des durées de vie de décennies et ont été érigées sur des décennies. On ne les remplacera que sur des laps de temps au moins aussi longs. On voit ce dernier phénomène clairement illustré dans la trop faible montée mondiale de la capacité des renouvelables qui est (kWh pour kWh) largement inférieure à la déplétion des gisements de brut traditionnel, que l’Agence internationale de l’énergie estime à environ 4% par an. Seul un dixième de cette énergie fossile perdue est compensé par les renouvelables, un taux mondial par conséquent largement insuffisant. Si la course n’est pas gagnée par les renouvelables, la déplétion de pétrole et de gaz ira en s’accélérant, et l’on risque même de retomber sur le charbon, pis encore, sur le charbon de mauvaise qualité, car la meilleure, l’anthracite, se trouve déjà largement épuisée. Ceci signifierait inévitablement une recrudescence de la montée du CO2 atmosphérique.
Il reste donc à formuler deux vœux: primo que notre gouvernement agisse sur tous les plans pour amplifier l’effort national et international pour favoriser la mise en place accélérée des renouvelables et de leur support indispensable, le réseau électrique européen intégré, et secundo que la conférence de Copenhague arrive à opérer le miracle de faire comprendre que les émissions de gaz à effet de serre sont en train d’asphyxier la seule planète que nous ayons et que l’énergie solaire sera la seule qui soit vraiment soutenable et durable. u
Le communiqué final du dernier G20, le Leaders’ Statement de Pittsburgh, ne s’est point gêné de répéter le mot de « sustainable » au moins trente fois, et celui de «croissance » soixante fois, et cela, sur quelques pages seulement. Cette répétitivité qui aurait fait échouer tout candidat au bac section littérature, cette irritante logorrhée, montre combien on a vidé l’idée de la « sustainability » de son sens, à quel point on l’a réduite à une incantation, au tintement lassant d’un moulin à prière. Et le Leaders’ Statement n’est pas un cas isolé. Dans les discours officiels et la publicité, le concept est accolé à toute action dont on se croit en droit de supposer qu’elle ne soit pas directement nocive pour l’environnement.
Par ailleurs, pour l’univers francophone, et contre des résistances initiales, le terme de « sustainability », promu par le rapport Brundtland, a été traduit par l’infortunée expression de « développement durable », ambiguë à souhait, car évoquant implicitement la croissance éternelle, une expression qui n’est pas seulement une contradiction in terminis, mais qui s’oppose carrément à la notion d’équilibre de la biosphère, et donc aux termes mieux circonscrits de « Nachhaltigkeit » et de « sustainability ».
A l’origine, il y eut la
« Nachhaltigkeit »
Initialement, ce concept avait pourtant un sens précis. En 1712, le mot «Nach-haltigkeit» apparut pour la première fois dans l’ouvrage Sylvicultura Oeconomica du forestier allemand von Carlowitz. L’idée de base était qu’une forêt est gérée de façon soutenable, si et seulement si la gestion humaine lui permet de préserver une situation d’équilibre à demeure, c.-à-d.
un équilibre entre la coupe des arbres et la repousse de la végétation, et cela, dans une forêt d’étendue constante dans laquelle l’homme intervient avec sagesse et modération. Von Carlowitz avait probablement en tête l’exemple désastreux de l’Angleterre au paysage irréversiblement ravagé par la déforestation. Encore des temps de l’ancien régime, le terme en est venu à s’appliquer également à la pisciculture. On remarquera que la
« Nachhaltigkeit » s’est appliquée à l’origine à un système vivant capable de se régénérer, à un biotope, qu’il est possible de rendre congruent avec l’activité humaine sans le détruire. Après plusieurs siècles de somnolence, en 1987, le terme fut redécouvert par les auteurs du rapport Brundtland qui lui ont donné une définition anthropologique très générale, axée sur notre responsabilité vis-à-vis des générations futures. Ce rapport a eu une influence considérable, mais le flou de sa définition a fait que progressivement le concept fut appliqué à tout et n’importe quoi. Ce flou a notamment permis la transposition du terme à des domaines autres que le règne vivant, tels secteurs liés à l’exploitation d’énergies fossiles. Tout ce qui dans notre civilisation technique, qui est à 80% dépendante des énergies non renouvelables, se trouve l’apanage du pétrole et des autres ressources finies, ne saurait être appelé soutenable. Qu’une voiture à es-
sence consomme 6 et non 12 litres a un avantage économique à court terme, mais ce fait ne la rend pas pour autant
« sustainable ». Un objet en plastique, généré à partir d’éthylène issu du gaz naturel, n’est pas soutenable, même si on le peint verbalement en vert.
Dans la suite, on évitera le mot de développement durable que l’on substitue par celui de soutenable, équivalent de l’anglais « sustainable », et dont la définition doit se chercher dans les lois physico-chimiques fondamentales qui régissent le domaine du vivant, le seul système soutenable que nous connaissions (voir aussi l’encart p. 35).
Croissance vs « sustainability »
« Soutenable » est antinomique à « croissance », mais cette vérité élémentaire est perpétuellement occultée par les discours politiques. La démonstration en est pourtant simple, comme on le voit à l’exemple du produit mondial brut (PMB). Le PMB a augmenté au cours de la dernière décennie de 4% en moyenne, comme le Luxembourg avant la crise. Ce chiffre à première vue plutôt positif, voire anodin, signifie en fait le dédoublement des ressources mondiales tous les 17 ans ; donc tous les 17 ans, ce taux de croissance est le reflet, grosso modo, d’un dédoublement mondial de la consommation d’énergie, des ressources minières, des déchets, du crédit et des dettes. Après cette phase, une croissance persistante fera s’enclencher une seconde période de 17 ans, avec un nouveau dédoublement qui se greffera sur le premier. Et ce dédoublement se répéterait 6 fois dans un seul siècle. La raison se cabre devant les conséquences d’une telle situation, car elle ne pourra imaginer l’état dans lequel serait la planète au bout de ces dédoublements, et vers quel désastre climatique évoluerait le CO2. Les périls d’une telle croissance débridée sont décrits par la fonction mathématique dite « exponentielle ». Dans l’histoire de l’humanité, tous les épisodes à caractère exponentiel ont fini dans le désastre. Mais c’est pourtant ce monstre qu’on évoque quand on prononce les mots en apparence si inoffensifs de « croissance de 4 % ».
Le programme du gouvernement
Comparé au Pittsburgh Statement précité, le programme environnemental et énergétique de notre gouvernement fait preuve d’une indéniable retenue verbale :
dans le principal document du ministère du Développement durable et des Infrastructures, les termes de « développement» et de « durable » n’interviennent chacun qu’une petite quinzaine de fois... Et pourtant, on n’y trouve pas de définition de soutenable, ni en général, ni par rapport à la situation spécifique du Luxembourg, ce qui est regrettable. Par ailleurs, le rédacteur n’a pu résister à la tentation d’associer ces termes de façon innovante dans des expressions comme « mobilité durable » (une trouvaille sémantique sans doute pour dire «marche à pied »), dans « croissance durable » (là, il dépasse hardiment l’idée, à son gré trop démodée, du classique DD), puis, sans peur de la surenchère, dans «développement des centres de développement » et, enfin, dans « développement durable de l’aéroport », un oxymore s’il en est.
L’idée du développement durable dans l’exemple de l’aéroport intrigue tout particulièrement. Sans nier l’importance du Findel pour l’économie du pays, on doit cependant s’insurger contre son appellation de durable. Notre aéroport est un endroit qui vit grâce à un cordon ombilical souterrain, un oléoduc, qui amène le kérosène que consomment irréversiblement les avions, notamment lors de leur décollage, et qui l’éjectent sous forme de CO2, et au triple de son poids, dans l’atmosphère, puis dans la stratosphère où ce gaz contribue au réchauffement climatique, et cela, durablement. L’aéroport – aux abords pollués de dépôts carbonés résiduels et vers lequel convergent les passagers et le fret de toute l’Europe, amenés par une noria de voitures et de camions au diesel – est un véritable haut lieu du pétrole, auquel la fade odeur de jet fuel qui plane dans l’air ambiant apporte un témoignage non écologique permanent. Cette malencontreuse association d’idées d’« aéroport » et de « sustainable » montre
bien à quel point les responsables sont encore peu sensibles aux aspects de la
véritable écologie.
La difficile situation écologique
du Luxembourg
Mais trêve de railleries ; le Luxembourg se trouve dans une situation politique fort peu enviable du fait qu’il continue à être pointé du doigt pour son niveau de consommation d’énergie, exacerbée par le tourisme à la pompe. Les quantités de CO2 émises dépassent largement la quotepart allouée, ce qui génère des pénalités – durables. Comme ces pénalités sont encore bien inférieures aux rentrées d’accises consécutives à cette même exportation d’essence, le gouvernement, du moins jusqu’ici, s’était contenté de résoudre l’essentiel des problèmes climatologiques par des mécanismes particuliers, tels les CDM, auxquels l’autorise le traité de Kyoto. On le lui a reproché, également dans forum, en invoquant, non sans raison, que le Luxembourg devrait en priorité résoudre ses problèmes à domicile et non pas les escamoter par une fuite à l’étranger. Ce point de vue est largement débattu par les ONG et autres organisations qui avancent, encore une fois à raison, l’argument important de l’obligation morale qu’a notre pays vis-à-vis du reste de la planète, et notamment envers ceux qui sont les premiers lésés par le changement climatique anthropogène, le tiers monde. Cette obligation, qui a été pour la première fois analysée par Hans Jonas dans son Principe de responsabilité, peut s’assimiler à un véritable impératif catégorique de facture kantienne qu’il paraît bien difficile de réfuter.
Mais une question se pose. Le Luxembourg est-il capable de résoudre ces problèmes en l’espace de quelques années, et cela, par ses propres forces, par un simple « bootstrapping » diraient les informaticiens, sans durablement mettre en péril les bases de son économie ? Pour mieux voir la difficulté actuelle, faisons une expérience imaginaire : supposons que du jour au lendemain, l’Allemagne soit divisée en territoires autonomes de la taille de notre pays, donc découpée en 125 grands-duchés. La diversité de ces territoires étonnera : le grand-duché de Berlin sera plein à craquer d’une grosse métropole, le grand-duché d’Essen aura les
pires problèmes avec sa pléthore de hauts fourneaux et celui de Francfort se retrouvera avec le plus grand aéroport d’Europe. Une douzaine de grands-duchés sera fort embarrassée avec des centrales nucléaires et leurs déchets radioactifs, en contraste saisissant avec les grands-duchés bucoliquement ruraux, tels ceux du Mecklembourg. Quand Bruxelles octroiera 125 plans d’allocation, leur mise en œuvre équivaudra à la quadrature du cercle, générera des débats tonitruants dans lesquels le cas du Luxembourg, pays voisin, sera noyé. Certains groupes écologiques exigeront la fermeture de l’aéroport de Francfort, d’autres l’arrêt des hauts fourneaux de la Ruhr. Parmi les gagnants se trouveront les grands-duchés maritimes du Nord, dont les nombreuses éoliennes leur permettront de faire fortune avec les certificats de CO2 dans le PGTS, le PanGerman Trading Scheme. Mais le cauchemar se terminera aussi vite qu’il aura commencé, car apparaîtra la bonne fée Statistique, qui d’un coup de baguette magique, appelée encore moyenne nationale, fera disparaître la « Kleinstaaterei »,
rabotera les excès, annulera le PGTS et ramènera les différences dans une rassurante homogénéité nationale. Sauf que le Grand-Duché de Luxembourg revient au centre de mire international, même s’il serait facile d’identifier chez nos voisins des territoires de la taille de notre
pays, dont l’ampleur des émissions de GES est semblable, voire supérieure aux nôtres, mais dont la faculté de pouvoir se dissimuler dans la moyenne nationale les préserve de tout blâme.
« Targets » difficiles et mauvais
« ranking »
Face au piège du dilemme du prisonnier, qui affleure dans toutes les discussions entre états dans le cadre de Kyoto ou de l’imminent Copenhague, le Luxembourg ne pourra plus continuer à jouer le non concerné, même si le faisceau de solutions qu’il devra mettre en œuvre sera forcément unique. Cette difficulté explique pour une part la politique des gouvernements passés – sans la justifier en tout point. Mais la situation actuelle fera que le programme des CDM et autres possibilités d’achat de certificats devra se poursuivre, à moins que la conférence de Copenhague n’arrive à mettre sur pied d’autres mécanismes d’échanges internationaux de gaz à effet de serre, par exemple suivant le modèle du « budget mondial CO2 » proposé e.a. par M. Schellnhuber,
conseiller d’Angela Merkel.
Dès lors, la grande question sera moins une interrogation de principe, blanc ou
noir, mais une question de meilleur dosage entre effort national et effort « ache-té » ailleurs. C’est sur ce rééquilibrage que notre politique devra agir.
L’actuel programme gouvernemental es-
saie de toute évidence de changer le cours des choses. A lire les différentes rubriques, on voit son intention de s’atteler cette fois-ci à la tâche dans à fin d’atteindre les buts officiels, les « targets », comme on dit en franglais courant, que Bruxelles
a imposés depuis longtemps comme minima, les fameux 20/20/20, à savoir : une plus grande efficience, une moindre émission de CO2 et une plus grande part d’énergies renouvelables. Mais même en admettant que l’on atteigne ces buts – ce qui est loin d’être acquis, et ce qui exigera de véritables sacrifices nationaux, actuellement encore inavoués –, il ne faudra pas tomber dans la complaisance, car les implications « en creux » sont loin d’être réjouissantes. Il n’y a qu’à considérer les « targets » par leur complément numérique, à savoir 80/80/80, c.-à-d. qu’en 2020, le Luxembourg, épuisé par l’effort fourni, sera encore dépendant à 80% des énergies fossiles, il émettra encore 80% du CO2 d’avant et l’inefficience de son infrastructure sera encore élevée.
Ces buts 20/20/20 seront-ils suffisants pour le Luxembourg ? On peut en douter, pour la simple raison que sur le « ranking »
qu’a établi l’OECD pour mesurer la dépendance énergétique des pays européens, le Luxembourg est bon dernier, les premiers de la classe étant la France et la Suède.
Ceci entraîne en toute logique que le Luxembourg devrait faire nettement mieux que la moyenne européenne imposée, et cela, dans son propre intérêt. C’est surtout dans ce sens qu’on peut trouver le programme gouvernemental trop peu volontariste, même s’il pointe à n’en pas douter dans la bonne direction. La suite de l’article essayera d’analyser le programme dans cette optique et tentera d’explorer des idées supplémentaires.
Le « Luxembourg-tout-électrique »
L’électricité est l’énergie la plus versatile, la plus flexible, et par-là, supérieure aux autres. Elle peut se substituer facilement aux fossiles alors que l’inverse n’est pas vrai. Sans même insister sur son importance pour l’éclairage, l’informatique et les communications, on sait qu’elle est à la base du gros de notre activité industrielle et économique. Mais sa caractéristique la plus importante est sa faculté d’être produite par l’énergie solaire, éolienne, photovoltaïque et hydrointer-posées. Cette réflexion mène tout droit à la vision d’un « Luxembourg-tout-électrique », un concept qui s’explique par lui-même et qui comporte la transition des activités à base de pétrole et de gaz vers l’électricité. Les secteurs-clefs dans cette transition seront évidemment le transport et le chauffage. Il faut saluer dans ce contexte la décision du gouvernement de forcer l’interconnexion électrique avec les pays voisins qui résultera idéalement dans un « European Super-
grid », qui permettra non seulement l’accès du Luxembourg aux énergies renouvelables produites ailleurs, mais qui équilibrera aussi les approvisionnements en provenance de nos voisins, dont la France, un grand producteur électrique en train de diversifier sa production actuellement encore monolithique du nucléaire vers les alternatives.
Cette transition vers le tout-électrique aura une suite importante, car elle balisera le chemin vers un « Luxembourg-tout-
renouvelable », une vision qui fera succéder au cliché du pays le plus riche, l’image plus citoyenne et autrement plus sympathique, du pays le plus écologique.
Voitures électriques et
« smart meters »
C’est dans ce contexte que s’inséreront les voitures électriques que le programme gouvernemental mentionne. On peut penser qu’il aurait pu s’étendre en plus de détails sur ce sujet important, car la voiture électrique sera une carte maîtresse dans la double lutte contre la dépendance pétrolière, avec ses volatilités de prix et ses menaces de future déplétion, et contre les émissions des gaz à effet de serre. La voiture électrique ne sera ni un gadget, ni un article de mode, mais une nécessité, un pion de taille pour la solution de maints problèmes. Les sommes englouties dans l’achat de certificats ETS seraient mieux employées pour la mise en place d’une infrastructure propre à accueillir la voiture électrique. Encore faut-il que cette nouvelle locomotion atteigne rapidement une part importante dans le parc automobile luxembourgeois, faute de quoi l’impact sera insuffisant. On devrait ainsi tabler sur un ordre de grandeur de 20% de voitures électriques à l’horizon 2020, ce qui ajouterait un «20» luxembourgeois aux 20/20/20 européens. Pour ce faire, les seules forces du marché seront probablement insuffisantes, car la main invisible d’Adam Smith ne pointe pas toujours dans la bonne direction écologique. On devra donc faire intervenir une aide publique, soit au niveau de l’acquisition – par exemple en s’inspirant de la prime à la casse –, soit au niveau du tarif du kWh, soit encore dans la préparation de l’infrastructure comme les
bornes de chargement publiques.
A noter dans ce contexte que l’institut Henri Tudor a montré qu’avec le mix électrique actuel, une voiture électrique ne provoque qu’environ la moitié des émissions par rapport à une voiture à essence de classe similaire. Toute voiture électrique diminuera notre dépendance pétrolière et allégera la facture ETS.
Cette transition vers le tout-électrique imposera certainement l’introduction au niveau national de « smart meters », des compteurs électriques intelligents qui, installés dans les maisons et immeubles, tiennent les propriétaires ou occupants des logements au courant de leur consommation d’électricité instantanée, poste par poste, qui les sensibilisent à l’emploi de cette énergie et qui ont en plus l’insigne avantage de pouvoir remonter ces informations individuelles (dans le respect de la protection des données) vers le gestionnaire du réseau qui, de ce fait, arrivera à régler l’approvisionnement électrique de façon plus précise et beaucoup plus efficiente.
Gaz naturel et chauffage
des immeubles
Dans le domaine du chauffage des habitations, la série d’actions esquissées par le programme gouvernemental est également à compléter et à mener avec plus de vigueur que par le passé.
Commençons avec une remarque sur le gaz naturel, pour lequel le gouvernement prévoit de nouveaux raccordements internationaux, une meilleure stratégie de stockage et le cas échéant un transit gazier – toutes des mesures qu’il faut saluer. Ce paquet pourrait se compléter par la considération suivante : si transit international il y aura, il serait bon d’étudier la mise en place de gazoducs avec la technologie dite de « reverse flow ».
Cette technologie qui permet de pomper le gaz dans les deux sens du pipeline, augmentera la flexibilité des échanges et minimisera l’impact de futurs conflits. Le « reverse flow » a joué un rôle important dans les récurrentes altercations russo-ukrainiennes et a préservé maints pays de coupures de gaz.
On peut ajouter une autre remarque : le gaz naturel aborde le Luxembourg sous une pression élevée, à une quarantaine de bars, une pression qu’il faut réduire à l’aide de détendeurs pour pouvoir transporter le gaz en toute sécurité dans les maisons. Or un détendeur intelligemment conçu pourra utiliser l’énergie de détente du gaz pour produire de l’électricité. De tels systèmes existent, mais pour différentes raisons, ils ne semblent pas fonctionner chez nous, et il faut regretter que depuis des décennies, cette énergie de compression est dissipée en pure perte, année après année. Le sort du pays ne se jouera pas sur ces détendeurs, mais de tels exemples de gaspillage sont pléthoriques, même dans le domaine industriel, au sujet duquel on affirme un peu trop rapidement que les managers auraient déjà comblé toutes les déficiences énergétiques.
Un autre point important concerne les aspects passifs du chauffage, à savoir l’isolation des maisons. Des questions de fond apparaissent : quel est le véritable impact de telle loi et de tel subside qui favorise l’isolation thermique ? Telle mesure est-elle quantitativement supérieure à long terme que telle autre ? Quel est le ratio « kWh économisé/euro dépensé »
au niveau national ? Autant de questions auxquelles le législateur ne saurait répondre s’il ne dispose pas d’un outil adéquat, telle une modélisation de la situation immobilière dans son ensemble. De telles modélisations par ordinateur existent et la taille de notre territoire faciliterait leur mise en place. Un outil de modélisation vient d’être produit par le World Business Council of Sustainable Development, le WBCSD, dans son activité dite des « Energy Efficient Buildings ». Si l’ensemble de l’immobilier du Luxembourg était entré dans la base de données d’un tel modèle, celui-ci permettra de comparer différentes options, d’évaluer l’impact quantitatif de telle ou telle mesure législative, ou le résultat des aides et subsides, et cela dans une perspective à très long terme.
L’efficience et le paradoxe
de Jevons
Pour terminer, une mise en garde concernant un point récurrent sur lequel table la politique nationale, tout comme Bruxelles : l’efficience énergétique. L’av-antage de cette mesure est le fait que l’efficience semble pouvoir se mettre en place sans frais excessifs. Mais il y a un caveat, exposé par le paradoxe de Jevons. Jevons était un économiste anglais du XIXe siècle, connu pour avoir introduit, ensemble avec Walras, le raisonnement marginal dans l’économie et qui s’est
intéressé également aux ressources houillères. Il s’est posé en particulier la question intéressante pourquoi les nouvelles machines à vapeur, qui se signalaient par une efficience énergétique toujours croissante, avaient fini par augmenter la consommation anglaise de charbon alors qu’on aurait pu s’attendre à une diminution. Par son paradoxe,
Jevons a mis en lumière le fait important que dans un marché libre et une économie en croissance, et dans l’absence de mesures d’accompagnement, l’efficience énergétique à elle seule n’apporte guère de soulagement. Pour citer un exemple actuel, Jevons nous avertit que des machines domestiques plus efficientes ne réduisent pas ipso facto notre dépendance énergétique, car le coût de fonctionnement moindre de ces machines séduira les ménages à en acquérir d’autres, ce qui annule l’avantage escompté. Pour éviter de se faire piéger par le paradoxe de Jevons, il y a donc lieu d’instaurer des mesures collatérales, tel un schéma
« cap-and-trade » dans lequel l’efficience se trouve flanquée par un « cap », soit d’énergie, soit d’émissions.
Conclusion
Notre avenir se trouvera dans les énergies renouvelables, mais le chemin qui y mène est encore long, peut-être trop long. Un danger est patent : la mise en place d’une masse critique d’énergies renouvelables risque de traîner en longueur, car le monde de l’énergie est caractérisé par une inertie fondamentale, souvent mal appréciée. Les milliers de centrales thermiques de par le monde ont des durées de vie de décennies et ont été érigées sur des décennies. On ne les remplacera que sur des laps de temps au moins aussi longs. On voit ce dernier phénomène clairement illustré dans la trop faible montée mondiale de la capacité des renouvelables qui est (kWh pour kWh) largement inférieure à la déplétion des gisements de brut traditionnel, que l’Agence internationale de l’énergie estime à environ 4% par an. Seul un dixième de cette énergie fossile perdue est compensé par les renouvelables, un taux mondial par conséquent largement insuffisant. Si la course n’est pas gagnée par les renouvelables, la déplétion de pétrole et de gaz ira en s’accélérant, et l’on risque même de retomber sur le charbon, pis encore, sur le charbon de mauvaise qualité, car la meilleure, l’anthracite, se trouve déjà largement épuisée. Ceci signifierait inévitablement une recrudescence de la montée du CO2 atmosphérique.
Il reste donc à formuler deux vœux: primo que notre gouvernement agisse sur tous les plans pour amplifier l’effort national et international pour favoriser la mise en place accélérée des renouvelables et de leur support indispensable, le réseau électrique européen intégré, et secundo que la conférence de Copenhague arrive à opérer le miracle de faire comprendre que les émissions de gaz à effet de serre sont en train d’asphyxier la seule planète que nous ayons et que l’énergie solaire sera la seule qui soit vraiment soutenable et durable. u
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