Bienvenue chez les « Baueren » – «De Bauereblues »
Investie d’une mission du CNA, Julie Schroell s’est lancée dans l’exploration d’un monde a priori aussi fermé et méconnu que celui dont traitait son dernier film (100 Joer Jeunesse Esch – E stoarkt Stéck Minett) : les « Baueren ». Ce n’est ni un documentaire historique classique ni un apport filmique à l’anthropologie visuelle. D’un côté, l’objectivité cède la place ... Investie d’une mission du CNA, Julie Schroell s’est lancée dans l’exploration d’un monde a priori aussi fermé et méconnu que celui dont traitait son dernier film (100 Joer Jeunesse Esch – E stoarkt Stéck Minett) : les « Baueren ». Ce n’est ni un documentaire historique classique ni un apport filmique à l’anthropologie visuelle. D’un côté, l’objectivité cède la place à l’intersubjectivité, d’un autre côté, la vision prépondérante est celle de la réalisatrice. Le film ne verse pas non plus dans le journalisme investigatif, même s’il cite des bribes de journaux télévisés sur le scandale des batteries de ponte. Il intègre ainsi des éléments de critique sociale à la Yann Tonnar (Weilerbach, 2007). La musique de fond et les images idylliques y semblent faire allusion. Mais l’approche pseudo-naïve de Julie Schroell se situe plutôt dans la continuité de documentaires comme Luxemburg, USA (réalisé par Christophe Wagner, 2007) et cherche à réconcilier les contradictions plutôt qu’à les mettre en collision. Le film brosse les portraits de huit familles de paysans avec tendresse et sympathie et cherche à refléter la diversité des conditions de travail et de vie. On pourrait lui reprocher de ne pas montrer des situations plus moyennes et de forcer le trait quitte à tomber dans la caricature. Il a pourtant le mérite de montrer clairement que l’élevage de masse est une réalité au Luxembourg, où souvent la production régionale est confondue avec production biologique. Une des scènes les plus réussies du film montre le dialogue de sourds entre un entrepreneur agricole et un agriculteur biologique, tant « croissance » et « durabilité » sont des valeurs antithétiques. Le « blues » est réel, mais désamorcé par l’autodérision que montre la plupart des interrogés – mis à part l’« industriel » et le « Biobauer ». Les femmes brillent par leur absence ou restent en arrière-plan, mise à part une seule scène montrant une mère et son nouveau-né avec en arrière-plan le pater familias. L’apport des femmes à l’économie familiale – passée ou présente – n’est guère abordée. Le film débute comme un road movie sur des paysages bucoliques qui défilent. La distance qui sépare la réalisatrice/narratrice qu’on s’imagine au volant d’une voiture, de la ville (Laksembörg Sitti ou Dudelange peu importe) s’accroît à fur et à mesure qu’elle se pose des questions sur ce qui l’attend. Julie Schroell n’a pas été mutée en Oesling – terre mythique des « Baueren » – contre son gré, comme l’a été le protagoniste de Bienvenue chez les Ch’tis (réalisé par Dany Boon, 2008), mais le clash of cultures semble préprogrammé. On s’y attend, mais le récit est tout sauf confrontatif. Au contraire, la narratrice s’avance, à la manière du Petit Prince tombé du ciel, et demande aux agriculteurs de lui dessiner un mouton. Les personnes interviewées répondent, comme le faisait l’aviateur dans le conte d’Antoine de Saint-Exupéry : « Je ne sais pas dessiner. » Face à l’entêtement de la réalisatrice, les agriculteurs se mettent dessinent leur situation vulnérable. Dans Le Petit Prince, l’aviateur se rappelle que jadis il dessinait un serpent engloutissant un éléphant et qu’à l’époque les « grands » ne les prenaient pas au sérieux. En appliquant cette métaphore aux agriculteurs, on pourrait dire qu’eux aussi ne se sentaient pas compris des « grands », c’est-à-dire du Commissaire européen pour l’agriculture, du ministre de l’Agriculture, du Président de la Bauerenzentral, etc. L’image du serpent ayant avalé l’éléphant, en d’autres mots les dangers existentiels des paysans, n’était à leurs yeux qu’un vieux chapeau : « een alen Hutt ». Les grands sont bizarres et n’ont pas assez d’imagination. Ils n’ont que des chiffres en tête, sont alcooliques ou se comportent en autocrates. En fin de compte, chaque agriculteur « dessine un mouton », qui ne ressemble guère à l’agneau tout blanc et mignon imaginé par la narratrice. Le premier esquisse une vache à lait, ou plutôt sa mamelle attachée à un énorme robot ; le deuxième une truie subissant une insémination artificielle ; le troisième montre des milliers de chèvres, etc. Deux autres montrent leurs animaux de manière plus affectueuse, leur donnent des noms et les appellent « Meedercher » ou les caressent entre les oreilles pour diminuer leur stress. Les trois derniers, enfin, ne décrivent pas leurs animaux, mais leur propre condition humaine : une existence solitaire, malmenée, précaire, une attitude résignée malgré quelques sursauts d’initiative (« Aus der Regioun fir d’Regioun », « Fair Mëllech », etc.). Le marché global, la politique agricole européenne et la production alimentaire sont des sujets fort pesants, rendus divertissants par ce film léger – trop léger peut-être.
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