Les classes dangereuses
Parler d’école par les temps qui courent semble facile. Tout le monde le fait. Et du coup, moi aussi… Enfin, notez tout de même que je le fais sur invitation. On m’a demandé de dire quelque chose. Puisque j’avais écrit un bouquin qui parle de la chose et… et bon, après reflexion, je n’ai rien trouvé. À dire, je veux dire. Rien de profond. Rien de fin. Rien avec un subjonctif imp ... Parler d’école par les temps qui courent semble facile. Tout le monde le fait. Et du coup, moi aussi… Enfin, notez tout de même que je le fais sur invitation. On m’a demandé de dire quelque chose. Puisque j’avais écrit un bouquin qui parle de la chose et… et bon, après reflexion, je n’ai rien trouvé. À dire, je veux dire. Rien de profond. Rien de fin. Rien avec un subjonctif imparfait dedans. Rien qui vaille un Brief an die Redaktion. C’est bizarre, hein ? Vingt ans que j’enseigne dans tous les régimes du secondaire, classes spéciales et expérimentales incluses. Ma femme est instit, mon ex chargée de cours. Des gosses à la fac, dans le classique et au fondamental… sans vous parler de ma mère, de mon meilleur ami, de l’ex de ma femme… tous dans l’enseignement. Et moi, comme un con… Alors, bon, je vais vous raconter une histoire. Une histoire vieille de vingt ans. Plus, sans doute. Une époque où j’avais plein de cheveux, où je passais le stage pédagogique, où le communisme foutait le camp, où il y avait encore des profs marxistes, même au stage pédagogique… L’histoire, c’est lui qui nous l’a racontée. Il avait un peu bu. Ça nous le rendait sympathique. Je ne sais pas ce qu’il est devenu depuis… mais je m’égare, là. L’histoire, donc. Il y avait une fois, dans un tout petit pays, pas très loin d’ici, une société de classes. Ces classes, on les retrouvait dans les salles de classe. Quoi de plus lo-gique, me direz-vous ? Vous avez raison. Dans l’enseignement fondamental (ça s’appelait primaire dans le temps, mais j’actualise, pour que tout le monde puisse suivre…), toutes les classes se retrouvaient dans la même classe. À part peut-être les rejetons des classes très classieuses, mais passons… Déjà ici, on voyait bien que ça commençait à coincer, mais on faisait comme si. Comment, comme si ? Mais comme si l’enseignement fondamental, c’était six classes sans classes, pardi ! Comme si l’ascenseur social existait dans chaque établissement. Comme si, encore plus fort, il fonctionnait et que tout le monde descendrait au 7e. Et, de fait, tout le monde descend au 7e… juste qu’il y a plusieurs 7es, et tous les 7ee ne sont pas au même étage. Bizarre, dites-vous? Vous avez encore raison. Au 7e dit classique (ou ESC ou…) descendent les classieux, les bourgeois et la plupart des petits- bourgeois. Plus on est petit, plus on a intérêt à être bon, mais dans l’ensemble, ça marche. Si on est limite, voire en dessous, ça peut marcher aussi, si les parents sont particulièrement insistants, persuasifs, chiants envers les instits et l’inspecteur… Pour les malchanceux ou les désepérés, il reste l’exil en Bel- gique ou en Suisse (les classieux…) ou, pour les jeunes filles, la possibilité de rentrer dans les ordres où, loin des effluves de testostérone, elles vouent leur vie à l’apprentissage de la grammaire française. Des prolétaires au 7e dit classique ? Si, si, je vous rassure, on en trouve… quelques-uns. Il y a même… des prolos étrangers ! (Notez, entre parenthèses, que la plupart des prolos du Grand-Duché sont étrangers.) Tellement peu, qu’ils sont très visibles. Qu’on les exhibe ! Alors qu’en fait, c’est juste des chanceux qui ont sauté dans l’ascenseur un jour où il marchait. Ou alors des petits malins qui ont découvert l’escalier de service qui montait au 7e dit classique… Au 7e dit technique (ou EST ou...), il y a foule. La moitié de toute une classe d’âge. Les rejetons des prolos luxembourgeois, quelques fils et filles de petits-bourgeois qui croient en l’égalité des chances et même des fils d’enseignants (des idéalistes? des qui ont des principes? des…?) Mais surtout des étrangers. Combien ? Plein. La moitié, ça vous va ? De quel type d’élèves parle-t-on? L’éventail très large. Tenez, un échantillon ! Non exhaustif. Des gamins très motivés. Des gamines souvent. Vives. Appliquées. Raisonnables. Très. Même trop pour leur âge. Une faiblesse dans une branche. Souvent l’allemand. Elles auraient pu descendre au 7e dit classique. Si les parents avaient insisté. Ils ne l’ont pas fait. Ils n’avaient pas le temps. Ils travaillaient tous les deux. Et puis, ils n’ont pas osé. Effroi poli que suscite l’institution. Ils n’ont pas su. Des prolos, quoi ! Des étrangers. Et puis, il y a les braillards. Qui transpirent la testostérone dont il était question plus haut. Intelligents souvent. Mais cons. C’est très con, un garçon. Surtout entre 12 et 15 ans. Alors ? Alors, il se cogne à l’institution. Il attrape des bleus. Mais comme il est très con, il continue à cogner. S’il avait quelqu’un pour lui dire… quelqu’un qui s’y connaisse en matière d’institution… La plupart du temps, il n’y a personne. Et alors, il finit par se lasser. Part. Sans diplôme, ça va de soi. Il y a aussi ceux qui sont faibles. Très faibles. Ou très lents. Paumés dès le début. Ils seraient tellement mieux au 7e dit modulaire (dit aussi préparatoire), mais ce n’est pas possible. Pour les parents. Qui vivraient ça comme un échec absolu. Alors ils se montrent particulièrement insistants, persuasifs, chiants… vous connaissez la suite. Au 7e dit modulaire descendent ceux qui restent. Ceux qui vraiment ont du mal à suivre. Et ceux qui vraiment n’ont pas de chance. Les classieux et les bourgeois les appellent Pak. Certains enseignants aussi. Pas ceux qui les côtoient tous les jours, bizarrement. Les autres. Vous voyez, au 7e, tout rentre de nouveau dans l’ordre. Chaque classe dans sa classe… Finie ? Ben oui, elle finit comme ça, l’histoire. C’est pas de ma faute, c’est comme ça qu’il nous l’a racontée, le prof marxiste alcoolique. Mais vous avez raison. Elle date, son histoire. C’est plus du tout comme ça, de nos jours. Il y a eu des réformes depuis. Il y a en toujours, d’ailleurs... L’ascenceur social, par contre, il est toujours resté en panne. Pourquoi ? Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Parce qu’on n’a pas su ? Parce qu’on n’a pas assez voulu ? Parce que personne n’a vraiment osé ? Parce que, au fond, ça arrange tout le monde ? Les classes ne se côtoient guère hors des classes, pourquoi le feraient-elles à l’intérieur ? u
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