Terreur et pitié
Le tragique a élargi son domaine depuis que des mots comme « providence » et « destin » ont été couverts d’opprobre et remplacés par des notions plus scientifiques comme « déterminisme ». Je ne peux m’empêcher de ressasser ce raisonnement devant mes élèves et, pire encore, je n’y trouve aucune faille. Eux, les élèves, l’ont compris bien avant moi, mais intuitivement. Ils ne ...
Le tragique a élargi son domaine depuis que des mots comme « providence » et « destin » ont été couverts d’opprobre et remplacés par des notions plus scientifiques comme « déterminisme ». Je ne peux m’empêcher de ressasser ce raisonnement devant mes élèves et, pire encore, je n’y trouve aucune faille. Eux, les élèves, l’ont compris bien avant moi, mais intuitivement. Ils ne connaissent pas ces mots qui jettent une lumière si crue sur leur situation. Je ne peux pas leur en vouloir d’avoir résigné, je serais en contradiction avec ma propre pensée. Concrètement, en classe, je ne fais que gérer cette situation et je m’efforce de la rendre aussi agréable que possible pour eux et pour moi.
Mais voilà, ce n’est pas toujours aussi facile. J’entre en classe, je jette un coup d’œil rapide à mes élèves pour sonder un peu l’humeur. C’est crucial. Le gamin que je redoute le plus a un regard sombre, c’est mauvais signe. Avec lui, la situation peut brusquement tourner au vinaigre, devenir ingérable. J’appréhende, mais je ne me trahis pas, je garde le calme. Je m’assois, je prends mon carnet pour noter les absences
et retrouver le fil de mon cours. Je demande aux élèves de sortir leurs affaires, ça les énerve déjà un peu, ma présence même semble parfois les agacer ces deux dernières heures de cours. Après cinq minutes, même le dernier récalcitrant s’est décidé à sortir son cahier et son livre. Sauf le gamin au regard sombre. Lui, il n’a pas bougé d’un pouce. Il attend là, dans la pénombre de la dernière rangée, il me fixe. Je sens sa détermination et lui, il sent que j’en manque. Je décide de l’ignorer, il ne faut surtout pas que j’aille le chercher, je sais qu’il me détruirait mon cours. La première heure passe sans incident majeur. Ça sonne et ce bruit strident me procure toujours le même soulagement instantané qu’à l’époque où j’étais à leur place.
J’attends que les gamins sortent, je mets mon anorak et je me précipite vers la sortie. Je retrouve les col-
lègues de travail pour fumer une ou deux cigarettes, parfois même trois. L’ambiance et la conversation ne varient jamais. Un dégoût mêlé d’humour, ça s’appelle cynisme. La fatigue et les cernes sont nettement dessinées sur les visages. Ça sonne à nouveau. Comme un soldat en permission sachant que le pire est à venir, je dois retourner au front. Pour qui sonne le glas, me dis-je.
Les gamins m’attendent de pied ferme devant la classe, je souris encore. J’ouvre la porte, j’attends le retardataire et je recommence. À la fin d’une pause, ils sont toujours un peu agités, le gamin au regard sombre aussi. Il est maintenant franchement agressif. Il cherche les autres, une petite remarque bien placée par-ci par-là. Personne ne bronche, pas encore. Je ne dis toujours rien, j’attends. Je ne sais quoi au juste, car j’ai épuisé tous les moyens de coercition. Les paroles et les punitions sont vaines, ils connaissent la musique à fond et comme de bons musiciens de jazz, ils improvisent dessus. Je sens la fatigue monter en moi, c’est la dernière heure d’une longue journée. Ma vigilance baisse, je regarde le jeu de lumière sur les plaques de glace dans la cour.
Un bruit sourd venant du tableau m’arrache à mes rêveries. Je tourne ma tête et je vois une trousse et des crayons roulant par terre. Je lève les yeux vers le gamin au regard sombre, je sais que c’était lui. Il m’en veut : « Ouais, c’est bon, j’ai compris, c’est toujours moi ! » Les autres, ça les fait rire. Tous mes espoirs de passer ce cours tranquillement s’effondrent et, de surcroît, je commets une grave erreur, car je me défends devant les gamins d’avoir accusé qui que ce soit. Il ne faut jamais se défendre, c’est comme si un roi jetait son sceptre à une foule désireuse de le massacrer. Les rôles s’inversent, l’accusé, c’est moi, et ça va être difficile de reprendre le dessus. Le gamin au regard sombre est plus rapide que moi, il renchérit : «Demandez aux autres !» Il sait que les autres n’osent pas le contredire. Je ne rentre pas dans son jeu, évidemment je pourrais les interroger, brandir la menace d’une punition collective, mais je sais que c’était lui, même s’il a pris la précaution de jeter la trousse de son voisin. Je décide de le mettre en retenue et d’en parler à son régent. Le gamin au regard sombre crie à l’injustice, il ne me laisse pas le choix. Je lève le ton, ça n’arrive pas souvent. Les élèves s’effrayent, mais le gamin au regard sombre essaie toujours de raisonner, je suis déterminé à ne pas lui en donner l’occasion. Il sent que j’ai repris la main, il se calme. Mais sa colère ne diminue pas, il murmure quelques insultes que je fais semblant de ne pas entendre. L’orage est passé. Il ne reste plus que cinq minutes, je leur dis de ranger leurs affaires et de rester calme jusqu’à la fin du cours. Je m’affaisse. Ça ne s’est pas trop mal passé, j’ai évité un sanglant règlement de compte aux autres et j’ai quand même pu tenir cours pendant plus d’une heure.
En effet, ces règlements de compte ne sont pas rares, pour les gamins, la violence est devenue aussi banale que l’échec scolaire, il faut composer avec, le nez ne saignera pas éternellement. Bien sûr, il ne faut pas tous les jeter dans le même pot, mais il serait tout aussi faux de dire qu’il ne s’agit que d’une minorité. Au régime préparatoire, ceux qui font leur chemin sans rencontrer d’obstacles majeurs sont plutôt mal représentés et souvent, ils s’attirent la haine des autres. Je ne sais pas s’il y a une solution politique à ces problèmes, mais ce que je sais avec certitude, c’est que les élèves que nous accueillons chaque septembre en 7e MO, ont presque irrémédiablement échoué. Il faudrait toute une étude sociologique pour comprendre tous les cas de figure qui font qu’un enfant perd toute confiance en soi et en les autres.
L’innocence et l’insouciance de l’enfance ne sont plus que des mythes. Le combat commence dès la naissance. Les parents travaillent de longues heures et ne parlent souvent que très mal le français. Ces enfants sont comme les débris d’un naufrage qui flottent sur la mer au gré des courants. La maternelle et le primaire n’arrangent rien non plus. Les clivages
se creusent et les gosses développent une haine féroce pour un milieu qui leur paraît hostile, parce qu’ils n’ont pas les moyens de le comprendre. Très tôt, ils s’accommodent de l’échec et apprennent à se défendre autrement. Quand ils arrivent au lycée, le mal est déjà fait.
Les gens me demandent ahuris : « Mais qu’est-ce qu’ils vont faire ces gamins ? » Je leur réponds invariablement qu’ils vont au casse-pipe. u
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