par Norbert Campagna
A-t-on le droit de dire que l’homosexualité est une « abomination » ? Un tribunal français a récemment estimé que non, condamnant Mme Christine Boutin pour avoir l’avoir dit. Mme Boutin n’a en fait que cité un passage de l’Ancien Testament (Lévitique 20, 13). Et on est en droit de se demander s’il faut désormais expurger la Bible de ce passage ainsi que d’autres passages du même acabit. A-t-on le droit de dire qu’un avortement provoque de graves troubles psychiques chez la femme qui y a recours ? Le législateur français a récemment estimé que non en votant une loi qui interdit la dissémination de certaines affirmations concernant l’avortement et ses suites. On peut affirmer que l’avortement est un acte moralement anodin, mais on ne pourra à l’avenir peut-être plus affirmer que l’avortement est un acte qui n’est pas psychologiquement anodin.
Ces deux décisions, l’une judiciaire, mais aux antécédents politiques, l’autre politique, mais aux conséquences judiciaires, devraient pour le moins déranger toutes celles et tous ceux qui, fidèles à l’esprit des Lumières, estiment que l’erreur ne devrait pas être combattue par les armes du droit, mais par celles de la discussion publique. L’esprit des Lumières s’est en effet affirmé dans et contre une société qui punissait celles et ceux qui voulaient faire passer l’homosexualité pour une pratique – à l’époque, on ne raisonnait pas encore en termes d’identité – sexuelle légitime et qui sanctionnait également celles et ceux qui diffusaient des informations relatives à l’avortement et à la contraception. Si le contenu des interdits a certes changé, la forme, pour sa part, n’a pas changé – les sanctions sont tout au plus devenues plus légères. Nos législateurs sont peut-être devenus plus humains, mais sont-ils vraiment devenus plus libéraux ? Nous avons certes le devoir de protéger certaines catégories de la population, mais avons-nous le droit de mettre en péril ce qui fait vivre une démocratie libérale, à savoir la liberté d’expression ?

Pour que les choses soient claires : je ne suis absolument pas de l’avis que l’homosexualité est une abomination. Mais j’estime de mon devoir de me battre contre celles et ceux qui veulent étouffer par le droit pénal tout discours critique vis-à-vis de l’homosexualité, même si ce discours critique utilise des termes comme celui d’abomination. De même, je pense qu’en ce qui concerne l’avortement, tout un chacun devrait être libre de dire ce qu’il veut à son sujet. Personnellement, j’estime qu’il n’existe pas de droit moral d’avorter, ou alors tout au plus une sorte de « droit d’urgence ». J’estime par ailleurs que la reconnaissance d’un tel droit moral d’avorter fait le jeu des hommes : pourquoi s’occuperaient-ils d’utiliser des moyens de contraception si les femmes ont de toute façon le droit d’avorter ? Mais laissons-là ces questions et retournons à notre propos.
Existe-t-il un droit de propager des opinions ou des informations qui sont fausses, mais dont on est intimement convaincu qu’elles sont vraies ? J’affirme que oui, et j’irai même un pas plus loin en disant qu’il existe pour chacun un devoir de propager des opinions ou des informations dont il est convaincu, en son âme et conscience, qu’elles sont vraies et importantes pour la société et le bien des individus. Luther a clairement affirmé l’existence d’un tel devoir avec son célèbre « Hier steh’ ich nun und kann nicht anders ». Ce devoir implique toutefois deux autres devoirs, à savoir premièrement le devoir d’argumenter, et deuxièmement le devoir d’écouter, de prendre au sérieux et de discuter les arguments de la partie adverse. Plutôt que d’un droit de l’Homme à s’exprimer librement, je préconise donc un devoir de l’être humain de s’exprimer librement.
Devoir envers qui, demandera-t-on ? Devoir envers les autres Hommes afin de les aider à progresser vers la vérité. La vérité ne pourra s’établir qu’à travers le débat. Et dans ce débat, toutes les opinions ou informations tenues sincèrement pour vraies doivent pouvoir s’exprimer. C’est parce que tout Homme a le droit d’accéder à la vérité que la société doit créer et garantir un espace public permettant à chacun de s’exprimer et de dire ce qu’il pense sincèrement être vrai, même si ce qu’il dit est archifaux. Dans la mesure où ce droit à la vérité est un droit de tout Homme, aucun être humain ne saurait être disqualifié ou exclu du débat. De même, aucune opinion ou information ne sauraient être exclues.
Est-ce à dire qu’il faudra aussi tolérer l’expression d’opinions du genre : « D’Migranten sinn all Wouscht. Erschéisst se all » ? Dans la mesure où ce type d’opinion disqualifie les personnes visées ici les migrants) en tant qu’êtres humains – on ne peut pas en même temps être humain et être du « Wouscht » – et dans la mesure où l’appel au meurtre vise à exclure ces personnes du débat, elles ne font pas que propager des opinions ou des informations, mais veulent changer les règles du débat. Mais les règles du débat doivent être protégées.
Cela ne signifie pas qu’il faille nécessairement interdire ce genre d’expression d’opinions. Je pense même que l’interdiction peut être une arme à double tranchant. Car ce n’est pas parce que vous interdirez à quelqu’un de dire ouvertement que les migrants sont du « Wouscht » que vous l’empêcherez de le penser. Or, une pensée qui ne peut plus s’exprimer est une pensée qui ne sera plus combattue par le débat, car elle ne sera plus présente dans l’espace public. Une pensée qui ne peut plus s’affirmer contre un adversaire présent dans l’espace public sera amenée à perdre de la vigueur : le discours anti-xénophobe ne sera virulent, fertile, etc. qu’aussi longtemps qu’il devra affronter un discours xénophobe.
Mais que dire des victimes ? Que pensera le migrant si on lui dit que dans la société qui l’accueille, certaines personnes estiment qu’il n’est que du « Wouscht » et qu’il ne mérite pas mieux que d’être passé par les armes ? Que pensera le jeune qui découvre son homosexualité et qui entend dire que l’homosexualité est une abomination ? Le libéralisme que je défends ne pêche-t-il pas par le fait d’accorder une importance absolue au principe abstrait de libre expression et d’oublier les personnes en chair et en os qui sont les victimes de certains discours ? La protection de l’intégrité psychique de ces personnes n’est-elle pas plus importante que la protection d’un principe
Loin de moi l’idée de nier l’importance de la protection de l’intégrité psychique des personnes concernées. Mais doit-on la protéger en pratiquant une sorte de politique de l’autruche ? Un « Passez sous silence ces propos xénophobes ou homophobes que je ne saurais entendre » permet aux victimes de croire qu’elles vivent dans une société où on les accepte et dédouane les adversaires des discours xénophobes et homophobes d’affiner leurs armes argumentatives. La politique d’interdiction est, pour le dire autrement, la politique du moindre effort. C’est une politique qui fait croire qu’on a vaincu la xénophobie et l’homophobie parce qu’il n’y a plus qu’une minorité de personnes qui propagent ce type d’idées.
Mais notons que c’est aussi une politique dangereuse qui risque de jeter l’enfant avec l’eau du bain. Quoi de plus difficile, en effet, que de dire où commence exactement l’homophobie. Certaines personnes se font déjà taxer d’homophobes parce qu’elles se prononcent contre une loi permettant à deux individus du même sexe d’adopter des enfants. Or, si cette opposition est fondée non pas sur le fait que les individus du même sexe ont des rapports sexuels entre eux, mais sur le fait qu’elles sont du même sexe et qu’un enfant ne peut se structurer mentalement et psychiquement que s’il vit avec deux personnes adultes de sexe différent – ce qui reste à prouver –, il ne saurait être question d’homophobie. De même, une personne qui exprime des doutes quant à la moralité de l’avortement ne tient pas nécessairement des propos sexistes.
S’il faut tenir compte de l’intégrité psychique des victimes, il faut aussi tenir compte de l’intégrité psychique des personnes voulant accomplir leur devoir de dire ce qu’elles estiment – à tort ou à raison – être la vérité. Si une personne X estime en son âme et conscience que des actes homosexuels sont contraires à ce qu’elle estime être l’ordre naturel, elle doit avoir le droit de le dire sans risquer de sanctions pour avoir proféré des propos homophobes.
La liberté de conscience et la liberté d’expression de la conscience, sans laquelle la première liberté n’est qu’un vain mot, sont deux libertés fondamentales. Elles ne doivent pas seulement être reconnues pour celui qui affirme que l’homosexualité est la plus haute forme de sexualité, mais aussi pour celui qui affirme que l’homosexualité est une abomination.
Mais celui qui réclame cette liberté d’expression de la conscience doit savoir que la liberté d’expression de la conscience n’est absolument pas la même chose que la liberté d’expression du ressentiment, du dégoût ou de la haine. J’avais fait remarquer plus haut que le devoir de s’exprimer implique deux autres devoirs. Je voudrais ici en ajouter un troisième, à savoir le devoir de se forger une opinion en son âme et conscience. On pourra d’ailleurs faire remarquer que quelqu’un qui exprime une opinion qu’il s’est forgé en son âme et conscience en cherchant à comprendre autant que possible le point de vue opposé au sien, fera preuve de modération dans l’expression de son opinion et évitera d’utiliser des termes injurieux ou susceptibles de blesser réellement certaines personnes. L’utilisation de termes comme « Wouscht » en parlant de migrants devrait dès lors suffire à disqualifier celui qui l’utilise et une opinion publique éclairée ne devrait même pas prêter l’oreille à celui qui s’exprime ainsi. Par contre, il faut prendre au sérieux celles et ceux qui affirment que notre société ne pourra pas « absorber » tous ces migrants. Plutôt que de les faire taire avec des lois qui interdisent de dire ce genre de choses, il faut développer des solutions politiques qui permettent cette « absorption ». Il ne faut pas une politique qui fasse peur aux xénophobes, mais une politique qui fasse disparaître la peur vis-à-vis des étrangers. Cessons de traiter les symptômes par des lois répressives et attaquons-nous à la racine du problème par des politiques imaginatives. Cessons de privilégier des politiques à bas coûts financiers et investissons dans des politiques à haut coût civique. Cessons de nous fier aux seules paroles de la loi et (re)déployons la parole des citoyens.
Norbert Campagna est professeur-associé de philosophie à l’Université du Luxembourg, professeur en Classes préparatoires au LCE et professeur au LGE. Il est spécialiste de philosophie politique, de philosophie du droit et de philosophie morale. Auteur de 26 livres et d’une centaine d’articles scientifiques, il travaille actuellement à un livre consacré aux rapports entre libéralisme et religion.