La dernière tentation de Gawain

The Green Knight de David Lowery

A partir d’un récit du 14e siècle, le réalisateur David Lowery tire un film moderne, intrigant et formellement réussi malgré un budget très modeste (moins de 20 millions de dollars). Plutôt que des héros surpuissants et des batailles épiques, il met en scène la quête d’un jeune homme hésitant, cherchant un sens à sa vie au moment de se préparer à la mort. 

(c) A24

Après avoir évoqué des amants criminels dans Ain’t Them Bodies Saints (2013), marqué par un lyrisme mélancolique qui semblait propulser son auteur dans la lignée d’un Terrence Malick première manière (Badlands, 1973), le Texan David Lowery a enchaîné sur une production Disney (le remake en images réelles de Pete’s Dragon, 2016), puis a tourné pour 100.000 dollars A Ghost Story (2017), bizarre histoire de fantômes dans laquelle le spectre était incarné par un homme (Casey Affleck) recouvert d’un drap ! C’est peu dire que Lowery préfère les trucages artisanaux aux effets spéciaux sophistiqués. Dans son nouveau film The Green Knight, il y a des trucages numériques mais le chevalier vert du titre doit, nous assure-t-on, son existence au seul talent des maquilleurs et costumiers.

Cet attachement au savoir-faire manuel et à la matérialité des choses n’est pas seulement anecdotique. Il témoigne d’une certaine nostalgie mais également d’une distance vis-à-vis de l’industrie cinématographique telle que Hollywood la conçoit aujourd’hui : fabrication à la chaîne de franchises exploitées jusqu’à satiété ; surenchère de violence, d’explosions et d’effets spéciaux numériques et évacuation de tout risque artistique.

Ce qui explique que The Green Knight risque d’induire en erreur son public potentiel : ce n’est pas un film de super-héros mythique ou de batailles médiévales, mais une quête que le réalisateur prend tout à fait au sérieux en tant que telle, s’inspirant d’un récit qui fait partie de la légende arthurienne. Sir Gawain and the Green Knight en est en fait une émanation assez tardive puisque écrite au 14e siècle par un auteur anonyme.

Le roi Arthur (c) A24

Échange de têtes

Gawain est le neveu du roi Arthur et l’un de ses plus valeureux chevaliers mais dans ce récit, son courage et son honneur consistent à confronter et confesser ses propres faiblesses. Pour faire court : Gawain accepte le défi d’un mystérieux chevalier vert qui propose qu’un homme lui coupe la tête avant de se faire couper la tête par lui en échange un an plus tard. L’essentiel du récit consiste dans le long voyage et les étranges rencontres que fait Gaiwan en se rendant douze mois plus tard chez le chevalier pour honorer sa promesse. Lors de sa dernière étape, il est hébergé quelques jours par un seigneur à qui il promet, en échange du gibier que celui-ci lui ramène chaque soir, de donner tout ce qu’il pourrait recevoir au château. Le dernier jour, la châtelaine, après avoir tenté en vain de le séduire, offre à Gawain une ceinture verte qui le protégera de la mort. Il accepte et, au lieu de la donner le soir venu au seigneur comme il avait promis de le faire, il la garde pour se prémunir du coup mortel que doit lui asséner le chevalier vert. Celui-ci finira par l’épargner mais se révélera être le châtelain envers qui il n’avait pas tenu sa promesse. Confus (l’auteur anonyme précise qu’il rougit !), Gawain avoue avoir flanché et tenté de sauver sa vie. Il repart avec la ceinture, rappel de sa faiblesse toute humaine.

Ce récit a donné lieu à toutes sortes d’interprétations et David Lowery l’adapte à sa façon. D’abord, Gawain (Dev Patel) n’est ici pas un preux chevalier mais une espèce de Tanguy médiéval qui habite chez sa mère (Sarita Choudhury) et passe son temps au bordel plutôt qu’à l’église. Il n’a aucun fait héroïque à rapporter à son oncle Arthur (Sean Harris) lors des fêtes de Noël. Est-ce pour le secouer un peu que sa mère, qui dans la version de Lowery n’est autre que la fée Morgane, fait intervenir cet étrange chevalier vert (Ralph Ineson) que Gawain défie dans un élan juvénile (et sans écouter son oncle qui lui demande s’il a bien compris l’enjeu de la proposition) pour se rendre compte un peu tard qu’il vient de signer son arrêt de mort ? Le sursis accordé passe vite et bien que Gawain cherche encore à se défiler, son oncle ne lui laisse pas le choix : il devra honorer sa promesse, faire preuve de « grandeur » et aller se faire couper la tête par le chevalier vert.

Le chevalier vert et les Chevaliers de la Table ronde (c) A24

Mais le Gawain de David Lowery n’est pas très courageux. C’est plutôt un Candide, ballotté par les événements, inconscient au sens propre comme figuré du terme – durant une bonne partie du récit, il dort, rêve, est dans le coma ou hallucine – qui, au fond, s’en fiche de devenir chevalier et préférait retourner auprès de sa bien-aimée (Alicia Vikander), une prostituée qui demande si la bonté n’est pas aussi honorable que la grandeur exigée par Arthur.

❝David Lowery, tout en conservant quelque chose de l’atmosphère étrange du récit originel, réussit à en tirer un film très moderne avec un héros désorienté, ambivalent, hésitant et une réflexion sur la création et le rôle des légendes.❞

C’est de la question du sens de la vie et de la mort que traite ainsi David Lowery dans cette inattendue variation sur le genre de l’« heroic fantasy » qui, à l’instar de l’épopée arthurienne originelle, multiplie les pistes, les symboles et les énigmes. Il y est question de décapitations, de fantômes, de loyauté, de tentations et de manipulations. Il y a des géants qui marchent vers un but inconnu, un renard qui parle et deux femmes aux yeux bandés qui sont peut-être la même. Il y a le roi Arthur qui se meurt, la fée Morgane qui semble contrôler toute l’action à distance et cette énorme hache que Gawain traine et qui est destinée à lui ôter la vie.

Les géants (c) A24

Un héros tiraillé

Pour certains exégètes, le chevalier vert symbolise la nature opposée à la civilisation et aux codes de la société chevaleresque. Lowery suit cette interprétation en faisant traverser à son héros moultes forêts enchantées. La nature et la couleur verte sont expressément définies comme symboles de la vie mais aussi de la décomposition. Gawain lui-même doit choisir entre ses penchants naturels (qui le rattachent au sexe et à la vie) et les vertus qui le consacreront comme chevalier mais signifient sa mort.

Extrait: Christ is born – Are you a knight? (c) A24

Situés à l’époque qui a immédiatement suivi la chute de l’empire romain, les récits de la Table ronde thématisent le passage d’un monde païen au christianisme. C’est aussi le cas du film Excalibur de John Boorman (1981) qui reste le modèle en la matière. Dans The Green Knight, les premières paroles sont « Christ is born » (on est le jour de Noël). On demande à Gawain s’il croit en la sorcellerie, sa mère est la fée Morgane et pratique des rites païens mais de son père il n’est jamais question. Surtout David Lowery le met face à la même tentation que celle du Christ dans le film de Martin Scorsese (The Last Temptation of Christ, 1988): il voit ce que sera son destin s’il refuse de « porter sa croix » et d’honorer sa promesse. Et comme le Christ, il a dès lors le choix. David Lowery imagine une fin toute autre que dans le récit initial.

Gawain est tiraillé entre deux mondes, deux systèmes de croyance. Le film est tout entier basé sur la contradiction et l’opposition : entre sorcellerie et christianisme, bonté et grandeur, rationalisme et fantastique, une femme vivante et son squelette couché dans un lit, la paix (proclamée par le roi Arthur) et le champ de bataille que traverse Gawain, la nature et la civilisation,  une prostituée et une châtelaine (jouées par la même actrice), conscience et inconscience, lucidité et aveuglement, la vie et la mort. Et également entre le double passé (celui de l’action au 5e siècle et de l’écriture du récit au 14e siècle) et le présent. David Lowery, tout en conservant quelque chose de l’atmosphère étrange du récit originel, réussit à en tirer un film très moderne avec un héros désorienté, ambivalent, hésitant et une réflexion sur la création et le rôle des légendes. Celle de Gawain semble déjà écrite alors qu’il n’a encore rien fait : on peint son portrait, on chante ses exploits héroïques imaginaires, on peint son portrait, c’est tout juste si on ne lui demande pas un autographe. Plus proche de la vérité est l’image fantomatique que tire de lui la châtelaine en inventant la photographie avant l’heure : portrait renversé, irréel, comme une question (le seigneur du château remarque que Gawain n’est « pas très bon en questions ») à laquelle il devra trouver sa propre réponse, honorant ainsi l’idéal de la quête à l’origine de tout bon roman de chevalerie.

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