« Le conte de fées s’arrête à l’instant du mariage. » Entretien avec Signe Baumane à propos de « My Love Affair With Marriage »

Réalisé par la cinéaste lettone Signe Baumane et coproduit au Luxembourg par Antevita Films, le long métrage My Love Affair With Marriage sera présenté au cours du mois d’avril lors de plusieurs séances spéciales dans les salles luxembourgeoises. A la fois film d’animation, manuel de biologie, comédie musicale déjantée et introspection truculente, il démonte joyeusement le mythe du prince charmant et de l’âme sœur tout en posant des questions parfaitement sérieuses sur le fonctionnement du corps et du cerveau humains, le libre arbitre et la quête de soi. 

Signe Baumane  © Philippe Reuter/forum, 2023

Née en Lettonie, Signe Baumane a suivi des études de philosophie à Moscou au temps de l’Union soviétique, avant de s’installer en 1995 à New York où elle a travaillé avec le célèbre réalisateur de films d’animation Bill Plympton. En 2014, elle réalise un premier long métrage stimulant, intitulé Rocks in My Pockets (présenté au Luxembourg City Film Festival en 2015), sur le sujet pourtant difficile de la dépression et de la santé mentale. Elle a aussi tourné plusieurs courts dont une série intitulée Teat Beat of Sex. Lors de la présentation de My Love Affair With Marriage au Luxfilmfest, il y a déjà trois ans, elle avait expliqué: « J’ai fait des films sur le sexe et j’ai fait un film sur la dépression. Et puis, j’ai voulu faire un film qui réunirait le sexe et la dépression et donc j’ai parlé du mariage. »

Comme Rocks in My Pockets, ce deuxième long métrage est largement autobiographique. Il commence par nous présenter la petite Zelma (Dagmara Dominczyk) qui est vite montrée du doigt à l’école parce qu’elle ne se comporte pas « comme une vraie fille ». Quand elle tombe amoureuse d’un garçon de son âge, elle décide, pressée par ses camarades de classe, sa mère et un chœur imaginaire de trois « sirènes » (qui ressemblent beaucoup aux trois sorcières de McBeth), de changer et de tout faire pour plaire à l’élu de son cœur. Mais il n’y a pas que l’influence de la société, il se passe aussi des choses dans le corps de Zelma, des hormones, des réactions chimiques complexes et parfois contradictoires, qui la font se jeter à corps perdu dans l’amour et bientôt l’idée que le mariage va la sauver si seulement elle fait les sacrifices nécessaires.

Signe Bauman nous entraîne alors à cent à l’heure dans les émois, les pulsions et les peurs d’une adolescente qui promet de garder sa virginité pour son mari et la perd lors d’un premier rapport, consenti mais dénué de tout romantisme, avec un homme âgé (à ses yeux). Elle apprend la souffrance de l’amour, s’éprend à nouveau et dit cette fois « oui » au mariage pour vite déchanter : ce n’est pas le paradis qu’on lui avait fait miroiter. Plus tard, elle épousera un Suédois qui, comme Zelma, n’ose pas montrer ce qu’il est au fond de lui-même.

My Love Affair With Marriage est une anti-comédie romantique, le démontage hilarant de toutes les conventions liées à l’Amour et au prince charmant. Pourtant, Signe Baumane ne se moque pas, mais se demande très sérieusement comment cela fonctionne ou pourquoi cela ne fonctionne pas, d’où nous viennent en vérité ces émotions et ces désirs qu’on pense être personnels, quel est notre libre arbitre là-dedans et comment être heureuse malgré tout. Et ça donne un film à la fois drôle, divertissant, poignant et… pédagogique qui devrait être au programme de tous les lycées. 

© Studio Locomotive, The Marriage Project, Antevita Films

Entretien avec Signe Baumane

Lors d’un entretien réalisé par forum à l’occasion de son passage au Luxfilmfest en 2023, Signe Baumane s’est exprimée sur son choix de l’animation pour raconter des histoires qui touchent à l’intimité : « Pour moi, l’animation constitue simplement la meilleure façon de raconter une histoire. Elle offre une immense liberté tout en permettant d’évoquer les choses de manière très concise. Le public pense souvent que l’animation est réservée aux enfants. C’est faux. Le plus beau compliment pour moi, c’est quand des gens me disent : « Je déteste l’animation mais en regardant votre film, j’ai oublié que je regardais des personnages dessinés. » Pour moi, c’est un compliment. L’animation est un moyen d’expression. C’est la manière dont on raconte une histoire, ce n’est pas un genre. » 

Petite, Zelma ne se comporte pas spontanément comme est supposé le faire une « vraie fille ». Elle doit apprendre à se maquiller, mais aussi à ne pas se battre, parmi beaucoup d’autres choses. « Le sexe est biologique tandis que le genre est une construction sociale, et les deux sont liés. Je ne suis pas une experte, je raconte juste une histoire », explique Signe Baumane. « Mais c’est une histoire basée sur mon propre vécu. J’ai dû apprendre à me conformer à certains rôles de genre. Quand j’ai commencé le film, je voulais parler de mon deuxième mariage. Je me suis demandé pourquoi nous avons voulu nous marier. Parce que nous sommes tombés amoureux. Mais pourquoi sommes-nous tombés amoureux ? Pourquoi l’amour est-il si important ? Je suis remonté de plus en plus loin, j’ai retiré une à une ces différentes couches. Et alors, on se rend compte que l’amour nous est présenté dans un emballage qui va de pair avec le genre, avec certains comportements et certaines attentes. On apprend à être qui on est. Nous sommes des animaux sociaux, nous nous conformons aux attentes et aux normes. Nous continuons à croire au conte de fées selon lequel on ne s’épanouit vraiment qu’en se mariant. Mais le conte de fées s’arrête à l’instant du mariage. Mon film est resté à l’affiche en Lettonie pendant deux mois et demi, il a été présenté dans des festivals aux États-Unis, et nous l’avons projeté en Inde, au Japon, en Australie et bien sûr en Europe, ainsi qu’en Israël. Après chaque projection, des femmes sont venues me dire : « Même si le film parle d’une culture qui n’est pas la mienne, vous avez raconté mon histoire. » D’une certaine manière, c’est très flatteur, car cette histoire est spécifique à la culture dont je viens. Mais en même temps, j’ai le sentiment qu’elle est suffisamment universelle pour que beaucoup de femmes puissent s’y reconnaître. »

© Studio Locomotive, The Marriage Project, Antevita Films

Contrairement à la série Teat Beat of Sex[i] dans laquelle la description du sexe est très explicite, Signe Baumane s’est retenue dans ce nouveau film. « Le sexe produit toujours un effet de choc. Teat Beat of Sex fait rire. Mais c’est un sujet que j’ai beaucoup traité. Je me suis dit que je pouvais réaliser un film sans sexe. J’aime le sexe et c’est un sujet très important. Ici, je parle d’intimité. Je me disais que je pouvais le faire sans scènes de sexe explicites. Zelma et Bo (Matthew Modine) font l’amour tout le temps, mais il n’était pas nécessaire de montrer pour cela la pénétration et tous les détails graphiques de leur vie sexuelle. On est davantage dans le côté magique et romantique de l’amour. »

Le deuxième mari de Zelma finit lui aussi par révéler une facette inattendue de sa personnalité : il aime s’habiller en femme. « C’est arrivé tout naturellement dans l’histoire. Je parle de genre et je pose la question : c’est qui, l’autre ? Si vous ne vous conformez pas aux normes, si vous êtes différent, vous serez repoussé aux marges. Dans le premier mariage de Zelma, les rôles sont répartis de façon très rigide entre le mari et la femme. Et dans le deuxième, ils sont renversés, Zelma devient presque abusive. Pour moi, c’est un revirement intéressant. Ce n’est qu’en comprenant et en acceptant l’autre qu’elle va apprendre à se comprendre elle-même. C’était cela l’idée, que l’empathie et la compréhension de l’autre ont un pouvoir thérapeutique. En acceptant la personnalité de son deuxième mari, elle a appris une leçon très importante et cela la transforme. C’était important pour moi. C’est l’un des messages du film. »

My Love Affair With Marriage est aussi une comédie musicale. Pour Signe Baumane, ce choix est indissociable du contenu. « Quand j’ai commencé à écrire le scénario, je savais que je voulais inclure des chansons. Notre concept de l’amour nous a été inculqué par les chansons, les émissions de télé, les films. Je voulais utiliser les chansons pour illustrer la pression sociale, le conditionnement culturel et toutes les attentes que cela produit. Comment en arrivons-nous à espérer certaines choses de l’amour ? Mais je ne savais pas comment faire jusqu’au jour où j’ai imaginé ces personnages qui apparaissent tout à coup et se mettent à chanter. »

© Studio Locomotive, The Marriage Project, Antevita Films

Le film a été produit en deux langues, l’anglais et le letton, avec des effets légèrement différents selon la réalisatrice : « Les gens qui ont vu les deux versions disent que la version lettonne est plus imagée. L’anglais est un peu plus… je ne dirais pas stérile mais plus sobre. Les Lettons utilisent des expressions et des métaphores très singulières. J’ai l’impression que les gens rient davantage dans la version lettone. »

Signe Baumane explique aussi comment elle en est arrivée à chercher un coproducteur au Luxembourg. « Pendant la production, on était tout le temps à court d’argent. A un moment donné, on ne savait plus comment continuer. Il était impossible de demander de l’argent dans les pays européens parce qu’ils exigent que ces fonds soient alors dépensés dans le pays en question. Mais nous, on avait besoin d’argent en Lettonie. On nous a dit qu’il y avait un pays européen qui permet de dépenser une certaine somme dans un autre pays et c’est le Luxembourg. Par hasard, je connaissais un producteur luxembourgeois, Paul Thiltges. Il ne pouvait pas nous aider lui-même à ce moment-là, mais il m’a proposé de contacter Raoul Nadalet d’Antevita Films. »

La cinéaste parle avec enthousiasme du travail réalisé au Luxembourg sur la post-production son. Aux Etats-Unis, beaucoup de studios travaillent surtout pour la télévision, mais le studio Philophon à Bettembourg est spécialisé dans les projets cinématographiques et constitue une référence dans le milieu : « Philophon est un des meilleurs studios son en Europe et Loïc Collignon, notre mixeur, est tout simplement divin[ii]. Il avait plus de mille pistes à organiser. Quand vous regardez le film, il y a toujours une présence du son. Vous regardez consciemment l’image mais le son est perçu par votre subconscient. Vous ne vous en rendez pas toujours compte, mais il provoque des émotions en vous. On a eu une longue discussion avec Loïc sur les basses. Quand les gens roulent en voiture en écoutant de la musique, l’ensemble de la voiture vibre. Et ils ressentent quelque chose. J’ai donc demandé si on pouvait faire ressentir des émotions aux spectateurs par la vibration. Dans les parties sur la biologie, on a ajouté un son de tambour. On cherchait quelque chose ressemblant aux tambours chamaniques, quelque chose d’archaïque, de souterrain. Dans une salle de cinéma, vous sentez les vibrations vous traverser. Pour mon prochain film, je veux à nouveau travailler avec Loïc ! »

Prochaines séances : 

4 avril – Ciné Utopia

9 avril – Ciné Utopia

11 avril – Ciné Utopia

17 avril – Ciné Starlight 


[i] Trois épisodes sont en ligne sur Vimeo https://vimeo.com/13605859

[ii] Loïc Collignon a reçu pour ce film le Prix de la meilleure contribution créative dans une œuvre d’animation au 10e Lëtzebuerger Filmpräis. Voir également : Fabriquer le silence https://www.forum.lu/2022/09/02/fabriquer-le-silence/

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