Existe-t-il un déterminisme de la très petite dimension?
Dieser Inhalt wurde anhand eines gescannten Dokuments mithilfe von optischer Zeichenerkennung (OCR) und künstlicher Intelligenz (KI) digitalisiert. Er kann Fehler oder Ungenauigkeiten enthalten.
Nous avons demandé à Monsieur Fernand Reinesch, l’auteur du mémoire "Fonctionnement d’une micro-économie: analyse théorique et application au Grand-Duché de Luxembourg" (Faculté des Sciences économiques et sociales, Namur 1983) de résumer et d’actualiser les conclusions de son étude pour "forum".
Plus un pays est petit, plus il est probable que la base des ressources naturelles et des facteurs de production dont il dispose est quantitativement trop limitée et qualitativement insuffisamment diversifiée pour pouvoir servir de soubassement à une structure de production assez diversifiée, qui serait à même de rencontrer l’ensemble des besoins nationaux variés qui s’expriment à travers la demande nationale, aussi bien finale qu’intermédiaire.
De surcroît, la demande nationale, en raison de la population fort peu nombreuse, est forcément trop réduite par rapport à la capacité de production minimale techniquement requise pour assurer la rentabilité économique, eu égard à la présence d’économies d’échelle qui se définissent comme une diminution du coût de production unitaire au fur et à mesure que la quantité produite s’accroît.
Le très petit pays risque donc fort de souffrir doublement de sa taille minuscule étant donné que premièrement, il est trop petit pour pouvoir produire tout dont il aurait besoin et que, deuxièmement, il est trop petit pour pouvoir absorber le volume total des biens et services qu’il produit.
Une situation de dépendance
Cette combinaison de la concentration relative de la production et de la diversité de la structure de la demande constitue une contrainte particulièrement serrée pour une très petite économie (que nous appellerons désormais micro-économie ou micro-Etat) dans le cas où elle est fermée aux échanges extérieurs. La conséquence inéluctable est un niveau de vie comparativement peu élevé, car, d’une part, la population ne peut pas consommer toute une gamme de produits et, d’autre part, elle doit payer, pour les produits disponibles, un prix supérieur aux prix en vigueur dans d’autres pays.
Le palliatif à ce désavantage, in fine inhérent à la petite taille, réside dans l’ouverture sur l’extérieur qui s’avère à la fois indispensable et inévitable. En effet, les exportations deviennent inévitables eu égard à la production qui ne peut pas être écoulée sur le marché intérieur réduit et indispensables pour financer les importations de biens et de services qui ne peuvent pas être produits dans le pays, où seulement à des coûts trop élevés.
Il n’est pas téméraire de conclure que plus le pays est petit, plus son degré d’ouverture tend à être grand et à revêtir un caractère structurel. Il en découle une disparité quasi absolue, entre, d’une part, une structure de production fortement concentrée et spécialisée dont les débouchés se trouvant majoritairement à l’étranger et, d’autre part, une structure de la demande qui est largement satisfaite par des biens et services provenant de l’étranger, abstraction faite dans tout ceci des activités non-marchandes.
C’est donc l’offre nationale qui engendre la demande nationale étant donné que c’est l’exportation de la production nationale qui permet de financer les importations destinées à la demande nationale.
Les exportations s’apparentent donc à un facteur de production on ne peut plus polyvalent puisqu’elles rendent possibles l’échange d’un produit national donné contre n’importe quel autre bien ou service dont les acteurs nationaux ont besoin.
Comme l’offre de la micro-économie, bien que abondante par rapport au marché domestique, ne satisfait qu’une partie minime de la demande mondiale et que sa demande n’absorbe qu’une part minuscule de l’offre mondiale, la micro-économie ne peut pas peser lourd sur les équilibres économiques du reste du monde et, de ce fait, n’a guère voix au chapitre dans le concert international.
Les relations internationales d’un tel mini-Etat ne se caractérisent donc pas par l’interdépendance, mais plutôt par une situation de dépendance, voire de satellisation, aussi bien par rapport aux partenaires commerciaux et financiers principaux que vis-à-vis d’un certain nombre de facteurs de production étrangers dont par ailleurs l’importance relative sur le territoire d’un pays est fonction inverse de sa dimension.
Tandis que l’ampleur des retombées internationales des décisions économiques d’un grand pays peut être significative, elle est nulle dans le cas d’une micro-économie intégrée dans des marchés étrangers à un degré tel qu’en raison de la faible rétroaction sur les grands pays, ceux-ci ont moins d’intérêt à prendre totalement en compte les objectifs des petits …"(A. Steinherr).
Un grand pays peut, à la limite, s’interroger s’il faut "maintenir l’autonomie ou accepter joyeusement l’interdépendance" (W. Wallace), tandis que cet arbitrage est hors de la portée de la micro-économie qui se voit plutôt confrontée au problème de savoir où se situe la limite inférieure de la viabilité d’une collectivité politique en tant qu’Etat indépendant" (P. Pescatore).
Comme la majorité de la production de cette dernière est exportée, les grands pays peuvent être considérés comme une locomotive qui tire sa conjoncture, à condition pourtant qu’elle arrive à s’accrocher lors du démarrage.
Les cycles conjoncturels, dont l’ampleur et la durée peuvent varier, sont alors largement "importés". De plus, le degré d’ouverture prononcé fait que les fuites du pouvoir d’achat par le biais des importations sont énormes, empêchant ainsi les effets du multiplicateur de se développer dans le sens d’une augmentation directe et induite de la production nationale. Une politique de relance de l’économie nationale par la demande
ne fera donc pas long feu.
Dans une optique plus structurelle, il faut se rendre compte que la micro-économie peut être heurtée de plein fouet par les changements de structure de la demande internationale, finale ou dérivée. Ceux-ci peuvent être déclenchés par des modifications des goûts des consommateurs ou par le progrès technologique qui se manifeste soit par l’apparition de nouveaux produits (product innovation) soit par la mise en place de nouveaux procédés de production (process innovation).
De tels changements sont susceptibles d’être à l’origine d’une baisse des prix des exportations, d’une perte de compétitivité ou d’une disparition de certains débouchés extérieurs contraignant la micro-économie à une restructuration de ses lignes de production. Ces modifications apparaissent souvent de façon soudaine et inattendue et l’adaptation doit être rapide. En effet, contrairement à des économies plus grandes qui possèdent une structure de production complexe où coexistent à tout moment des branches qui sont en expansion et des branches qui sont en déclin, le phénomène de la compensation, qui rend le changement de structure plus continue et moins grave, ne joue guère dans la micro-économie.
Un tel état de dépendance est incontestablement à l’origine de multiples avantages non seulement parce qu’il restreint la marge de manœuvre du micro-Etat, mais également parce qu’il le rend particulièrement vulnérable en l’exposant à des chocs extérieurs conjoncturels et structurels qui échappent à son contrôle et qui perturbent ses équilibres intérieurs, par ailleurs souvent fragiles de par la structure de production relativement concentrée.
La croissance de la micro-économie et donc l’évolution de son niveau de vie dépendent ainsi de tout un ensemble de variables externes sur lesquelles elle n’a pas d’emprise comme les termes de l’échange, la croissance mondiale ou les changements de structure extérieurs.
Mais conclure de l’ensemble de ces facteurs à l’impossibilité pour la micro-économie de faire mieux ou du moins d’égaliser avec un grand pays,
est un pas qu’il faut prendre garde de ne pas franchir à la légère.
Certes, la mini-dimension est à l’origine de désavantages, mais il ne faut pas perdre de vue les avantages qu’elle peut comporter.
La petite dimension comme garde-fou
D’abord, il n’est pas exclu que la faiblesse de ne pas pouvoir entreprendre telle ou telle action ne finisse pas par être un atout. L’impossibilité pour la micro-économie de mener l’une ou l’autre politique économique peut éviter qu’on ne la pratique de façon inefficiente. La petite dimension est alors un garde-fou contre la présomption, car "The citizens of large countries often appear to over-estimate the power conferred upon them by the size of their country. To have neither power nor be under the illusion of having it, may be a better state of affairs than to act as though one has more power than one possesses in fact." (B. Hindley).
Ainsi une micro-économie dont le droit de seigneurage (le droit de battre monnaie c’est-à-dire de faire tourner la planche à billets) est restreint risque moins de succomber à la tentation de s’engager sur la voie de la facilité qui consiste à financer ses dépenses publiques par une création monétaire, politique à laquelle de nombreux pays ont et ne cessent de recourir de façon excessive pour s’enfoncer par après dans des déficits budgétaires croissants.
Dans cet ordre d’idées, il est également quasi exclu qu’elle va s’enfermer dans un protectionnisme outrancier et qu’elle va être enclin à la "pratique de certaines folies dans lesquelles des pays plus grands se laissent entraîner" (R. Triffin). Elle n’a rien à y gagner parce qu’il n’y a rien, ou presque rien, à protéger.
Monnayer la souveraineté
Ensuite, non pas seulement est-il parfois important d’être impotent, mais il peut également s’avérer important de ne pas être important. Être une quantité négligeable, aux yeux des autres pays, peut permettre de profiter de certaines institutions ou infrastructures sans contribuer à leur financement. (p. ex. politique de la défense). Dans ce cas, il est possible à la micro-économie de jouer le free rider (Trittbrettfahrer), comportement qui est toléré par les autres pays parce que le coût à supporter pour modifier cet état des choses est supérieur au bénéfice que ces pays en retireraient.
Il s’agit donc pour le mini-Etat d’atteindre le seuil d’insignifiance, qui lui permet de jouir d’exceptions de droit ou de fait aux règles internationales du jeu politique, commercial et financier.
Dans ce contexte, l’on peut également évoquer la possibilité ouverte à la micro-économie de retirer facilement les bénéfices d’une politique économique pratiquée et financée par d’autres. En ne participant par exemple pas à un programme coordonné d’expansion par la demande, elle n’en tirera pas moins parti tout en ne courant pas le risque de devoir supporter les frais d’un éventuel échec de cette politique.
in: Public-Forum
Puis, la micro-économie peut également valoriser, voire "n’ayant pas peur du mot, monnayer sa souveraineté". (R. Goebbels) Comme elle a la mainmise sur son cadre législatif et fiscal, elle peut utiliser sa souveraineté pour attirer des facteurs de production (capital, travail etc) étrangers en leur offrant des avantages réglementaires, concessionnaires, fiscaux ou autres que seul un Etat peut concéder, décider ou créer. La souveraineté est donc un capital dont on peut tirer un rendement.
Le choix délibéré de ne pas prendre tel ou tel règlement au sens large est également un choix de politique économique. Il peut contribuer au développement dans "une mer de plus en plus réglementée" d’une "île d’échéance" suffisamment attrayante pour entraîner la localisation de nouvelles activités économiques.
A la merci des grands
Il ne faut pourtant pas se leurrer. Une micro-économie ne peut bénéficier d’un tel état des choses qu’à condition que les grands pays le tolèrent et ils ne le tolèrent que si, directement ou indirectement, ils en tirent également un avantage ou que le désavantage qui en résulte pour eux est tellement insignifiant qu’ils ne se sentent pas lésés.
Une telle politique qui consiste à exploiter la souveraineté nationale risque, tôt ou tard, d’aboutir à un dilemme puisque, entre l’intérêt de la poursuite de l’intégration économique nécessaire à la garantie des débouchés et des sources d’approvisionnement et le danger d’un évincement progressif du facteur de production, "souveraineté nationale, le choix peut finir par s’avérer difficile.
De plus cette politique repose inévitablement sur une base qui est précaire parce qu’elle est éliminable à tout moment par les autres pays. Pour qu’elle puisse porter ses fruits à long terme, il faut que la micro-économie cherche à ce que les décisions de localisation prises à l’origine sur base des "legislative-based comparative advantages" finiront pas reposer sur des "economically-based comparative advantages", une fois révolue une certaine période d’apprentissage.
Et, en fin de compte, la micro-économie bénéficie d’avantages comparatifs dans certains domaines
de la politique économique. Il lui est par exemple plus facile de pratiquer, en cas de besoin, une politique d’austérité et de redressement. Ceci est le cas pour deux raisons.
D’une part, la réduction de la demande qui peut résulter d’une telle politique n’a qu’un effet déflationniste fort limité. Au lieu d’entraîner une diminution de la production nationale, elle se traduit plutôt par une réduction des importations.
D’autre part, la souveraineté, dont dispose la population peu nombreuse, lui donne la possibilité de prendre des décisions en fonction de ses propres intérêts qui, de surcroît, sont assez homogènes, tandis que, dans des pays plus grands, les intérêts d’une région à dimension identique et avec des problèmes semblables à la micro-économie risquent d’être évincés au niveau du pouvoir central.
Toutes autres choses égales par ailleurs, les facteurs cohérence nationale et consensus social sont inversement liés à la dimension d’un pays c’est-à-dire "Given the need for rapid and far-reaching social change to take advantage of potentials of modern economic growth, the small states are likely to have easier task because of the closer ties among the members of their small population." (S. Kuznets)
A titre d’exemple d’un autre avantage exploitable par la micro-économie, il faut mentionner la possibilité de mettre sur pied des solutions à la tête du client. Une telle façon de procéder est difficilement envisageable dans un grand pays, où subsiste un ensemble hétérogène d’entreprises rendant délicat la prise en considération des intérêts spécifiques de chacune.
Une marge de manœuvre réduite, mais spécifique
Car, d’un côté, un tel système ne serait guère gérable institutionnellement et s’accompagnerait de coûts administratifs exorbitants, et, d’un autre côté, ce système entraînerait des distorsions de la concurrence sur le marché domestique même de ces pays.
Au sein de la micro-économie, par contre, où une branche se réduit souvent à une firme et où de plus la concurrence sur le marché intérieur est absente, la prise en compte des intérêts particuliers, qui en fin de compte deviennent les intérêts de la nation, est concevable.
Au terme de ces réflexions, une remarque finale s’impose. Une micro-économie ne peut pas se payer le luxe de développer des projets de prestige national trop coûteux ou de pratiquer une politique dogmatique. G. Kirsch n’a-t-il pas conclu au grand rôle de l’Etat dans un petit pays en notant que "la tâche principale d’un (mini-Etat) est de prévoir, de préparer et de mettre en oeuvre, et de faciliter en tout cas, cette adaptation dictée par les échanges extérieurs." Pour réussir, elle ne peut que veiller à la qualité de la gestion et s’efforcer de mettre en oeuvre une politique pragmatique, psychologiquement bien dosée, transformant ces faiblesses en atout, et évitant toute vantardise pour ne pas susciter des convoitises.
Dans le domaine du développement technologique qui est d’une importance capitale pour la croissance future, cela signifie que la micro-économie n’a pas intérêt à s’efforcer à être plus inventive que les autres, et à briller par des grandes découvertes scientifiques, tentative, qui ne peut qu’être vouée à l’échec. Par contre, comme la technologie est très mobile, elle doit chercher à importer cette dernière et à être un parfait imitateur, inventif dans l’inclination à rendre plus efficaces et à diversifier dans leur application les innovations des autres.
Compte tenu de l’ensemble des considérations qui précèdent, on ne peut que conclure à l’impossibilité, de dégager – par une réflexion théorique purement déductive qui part des caractéristiques spécifiques de la mini-dimension – une conclusion sans équivoque sur la question de savoir si les effets de la dimension finissent par se solder par un avantage ou un désavantage net.
La micro-économie subit inévitablement plus de contraintes qu’un pays plus grand. Mais les quelques degrés d’action qu’elle possède et les instruments à sa disposition ont la particularité qu’ils lui sont souvent propres parce que inhérent à la dimension réduite.
Il en résulte que la marge de manœuvre de la micro-économie, sans aucun doute restreinte, se se distingue toutefois qualitativement de celle d’économies plus grandes ce qui rend impossible une réponse claire et nette sur l’impact définitif de la très petite dimension. Cette conclusion est cependant beaucoup moins anodine qu’elle ne paraît dans la mesure où elle porte à croire qu’il n’existe pas nécessairement un déterminisme de la très petite dimension.
Gaston REINESCH
Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.
Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!