Geschicht vu Lëtzebuerg 963-2025

Failure3

Jérôme Bloch est un piètre historien, mais un bon commercial. Début octobre 2025, sa société 360Crossmedia Editions a lancé une bande dessinée (BD) intitulée Geschicht vu Lëtzebuerg 963-2025, en luxembourgeois, français et anglais – il est d’ailleurs intéressant de noter que la langue allemande, probablement au grand regret des germanophiles de l’ADR, n’a pas été retenue. L’album distribué par bon nombre de librairies connaît un succès phénoménal au Luxembourg. Au moment de la rédaction de cet article, Jérôme Bloch avançait le chiffre de 7 000 exemplaires vendus1. On peut supposer qu’au moment de la parution de ce numéro de forum – après les fêtes de Noël –, ce chiffre aura encore fortement augmenté. La demande pour l’histoire (du Luxembourg) est donc forte. C’est un phénomène qui ne se limite pas à Luxembourg, mais qui se vérifie aussi au Grand-Duché.

Un mauvais manuel d’histoire

D’un point de vue historiographique, le récit proposé est daté et paresseux. On croirait lire un mauvais pastiche du XIXe siècle, une resucée poussiéreuse centrée sur quelques souverains héroïsés, destinée à persuader le lecteur que la nation luxembourgeoise existe depuis la nuit des temps – fable folklorique de l’origine du Luxembourg en 963 incluse, recyclée ici sans la moindre distance critique. On se demande sérieusement si le scénariste a ouvert un seul des ouvrages qu’il cite comme « sources principales » (p. 48). Que ce soit Une histoire contemporaine du ­Luxembourg de Denis Scuto2 ou le About de Pit ­Peporté3, ces travaux proposent exactement l’inverse de ce qui est mis en avant dans ce produit éditorial. A la fin du volume, le scénariste semble à court d’idées et présente un pot-pourri composé de ponts, de châteaux, d’architecture, entrecoupé d’une page dédiée à ­Mélusine. La « ­chronologie détaillée » (p. 54-55) s’arrête sans raison apparente avec Conrad Ier en 1086.

Lorsque Jérôme Bloch confie au micro de 100,74 qu’il souhaite voir sa BD entrer à l’école – et dans la tête des enfants –, on peut seulement espérer qu’aucun enseignant lucide ne prendra cette envie pour autre chose qu’une tentative de propagande en carton.

Une mauvaise BD

Populariser l’histoire d’un pays à travers une BD est une pratique centenaire. Ce sont d’ailleurs les milieux conservateurs et catholiques qui, dans l’espace franco-belge, ont « inventé » la BD pour en faire un outil d’édification morale : Bécassine, la servante bretonne sans bouche pour inculquer la docilité aux petites filles françaises du début du XXe siècle ; Tintin, pour célébrer colonialisme et anticommunisme auprès des petits garçons belges de l’entre-deux-guerres.

Sauf que, depuis, la BD a évolué. Elle a prouvé qu’elle pouvait être un espace d’expérimentation narrative et historiographique – qu’on pense à la remarquable série Histoire dessinée de la France (collaboration entre La Revue dessinée et les Editions La Découverte) ou à l’œuvre de Marc Angel, où l’articulation texte-image ouvre un véritable espace critique sur les imaginaires nationaux. Rien de tel ici. Les dessinateurs, même pas mentionnés, sont relégués au rang de tâcherons anonymes – comme à l’époque où DC Comics (notamment éditeur de Superman et Batman) effaçait volontairement ses artistes derrière la marque dans les années 1930. On est au niveau zéro de la BD : pas de phylactères, une narration figée, plate, illustrative, rappelant les pratiques dépassées d’avant Hergé. Une BD qui n’a gardé que l’apparence de la bande dessinée, mais en a évacué tout ce qui fait son intelligence, sa force et sa spécificité.

Et les historiens ?

Mauvais livre d’histoire. Mauvaise BD. Mais le succès de la BD est aussi une gifle retentissante pour les historiens professionnels au Luxembourg. Les ventes massives montrent une appétence réelle du public pour des formes populaires d’histoire – mais qui, ici, se tournent vers une version aseptisée, passéiste et idéologiquement régressive. Ce phénomène dépasse largement le Luxembourg : qu’on observe le succès tonitruant d’un Stéphane Bern ou du parc d’attractions du Puy du Fou, tous deux œuvrant dans le même sillon conservateur et mythifiant que la BD de Bloch. Dans une récente émission sur France Culture, l’historienne Laurence De Cock, autrice d’une Histoire populaire de la France : d’il y a très longtemps à nos jours5, a lancé un appel aux historiens à ne pas abandonner le terrain de l’histoire vulgarisée, en soulignant l’importance de « prendre les gens là où ils sont » – probablement auprès de Mélusine, de Jean l’Aveugle et de la grande-duchesse Charlotte – pour les conduire vers d’autres histoires du Luxembourg. Espérons que le succès de cette BD encourage les historiens à retourner sur les terrains des histoires populaires.

Histoire du Luxembourg 963-2025, Luxembourg,
360Crossmedia Editions, 64 p., 19,50 euros.

Benoît Majerus est enseignant-chercheur en histoire à l’Université du Luxembourg, où il donne e. a. un cours sur l’histoire de la bande dessinée.


1 Bernard THOMAS, « Vive ! Vive ! Vive ! », dans d’Lëtzebuerger Land, 14 novembre 2025, p. 7.

2 Denis SCUTO, Une histoire contemporaine du Luxembourg (en 70 chroniques), Luxembourg, Fondation Robert Krieps, 2019.

3 Pit PEPORTE, About… the History of Luxembourg, Service information et presse du gouvernement luxembourgeois, Luxembourg, 2022.

4 https://100komma7.lu/show/Moiesstudio/202511030850/episode/BD-History-of-Luxembourg (consulté le 18 novembre)

5 Laurence DE COCK et Fred SOCHARD (ill.), Histoire de France populaire : d’il y a très longtemps à nos jours, Marseille, Agone, 2024.

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