La musique au Luxembourg : entre richesse culturelle et fragilité structurelle ?

La musique : un bien commun sous-estimé

Omniprésente dans la vie quotidienne, la musique s’impose comme une évidence. Elle accompagne les gestes les plus anodins, tout comme les émotions les plus fortes. Cette facilité d’accès dissimule toutefois une réalité complexe : celle d’un secteur dont la création est essentielle, mais dont la valeur reste fragile. Cette tension est d’autant plus perceptible dans un petit territoire comme le Luxembourg, où la richesse artistique se heurte à des contraintes de taille, de visibilité et de structuration.

Une dynamique de création bien réelle

Avec plus de 1 800 membres affiliés à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM), le Luxembourg abrite une communauté musicale active et diversifiée. En 2024, plus de 1,5 million d’euros ont été redistribués à plus de 600 créateurs du pays. Parallèlement, la SACEM Luxembourg autorise l’utilisation de la musique auprès de quelque 7 000 clients : des événements musicaux aux commerces, en passant par l’Horesca, les radiodiffuseurs, les opérateurs de télécommunications ou les institutions publiques. Cette diversité reflète la pluralité des usages actuels de la musique dans la société luxembourgeoise.

Cette dynamique s’inscrit dans un environnement singulier. En 2024, la SACEM Luxembourg a autorisé près de 2 000 concerts et plus de 1 300 manifestations musicales sur le territoire, illustrant un dynamisme constant. La qualité des infrastructures publiques et privées, combinée à la présence de nombreux festivals, fait du Luxembourg un marché intéressant pour les tournées internationales. Sa position centrale en Europe, ce à quoi s’ajoute un public multilingue, multiculturel et aux goûts éclectiques, en renforce encore l’attractivité. Si le pays disposait de lieux avec des capacités plus importantes, il est probable que des événements de plus grande envergure pourraient aussi y voir le jour. Ce rayonnement repose également sur un réseau vivant d’initiatives associatives, souvent portées par des personnes engagées et bénévoles, qui contribuent activement à la vitalité culturelle et sociale du pays. Mais cette dynamique soulève une question centrale : quelle place reste-t-il pour la production locale dans un paysage dominé par l’offre internationale ? Si la présence d’artistes locaux est bien réelle, elle mérite d’être renforcée afin que la création nationale puisse pleinement s’inscrire dans un paysage musical en mutation.

Un tissu professionnel encore fragile

Malgré l’engagement des artistes et des organisateurs, le Luxembourg manque encore de structures intermédiaires essentielles au développement des carrières. Labels, éditeurs, producteurs, managers
– autant d’acteurs qui restent trop peu nombreux pour permettre à la scène locale de se structurer durablement. Dans un territoire aussi restreint, les possibilités de diffusion s’épuisent vite. Et lorsqu’il s’agit d’exporter leurs projets, les artistes se trouvent en concurrence directe avec des marchés bien plus vastes et professionnalisés.

Plutôt que de transposer des modèles industriels conçus pour des marchés de grande échelle, souvent incompatibles avec la taille et la structure du Luxembourg, il serait pertinent de lancer une réflexion collective sur ce que pourrait être une « valeur ajoutée luxembourgeoise ». Celle-ci pourrait combiner les spécificités culturelles du pays – multilinguisme, proximité géographique, diversité associative – avec des leviers économiques adaptés : par exemple, des incitations fiscales pour les artistes professionnels, un soutien à l’investissement dans la création ou encore des instruments inspirés de dispositifs déjà appliqués dans d’autres domaines culturels, comme les crédits d’impôt pour la production audiovisuelle, qui favorisent l’investissement privé dans des projets ambitieux. Ce type d’approche permettrait de valoriser la création locale, en s’appuyant sur un positionnement culturel singulier, fondé sur les spécificités du pays et capable de concilier attractivité, innovation et viabilité économique.

Streaming : abondance globale, retour local limité

Le streaming est aujourd’hui le principal canal d’écoute musicale. Son accessibilité et sa commodité ont radicalement modifié la manière dont la musique est consommée. Toutefois, son modèle économique repose sur une logique qui questionne la place accordée au contenu par rapport à l’accès. Elle reflète un modèle où l’accès est valorisé bien davantage que le contenu lui-même.

Les droits reversés par les plateformes sont en croissance, mais leur répartition reste très inégale. Pour les auteurs et compositeurs qui ne dépassent pas un certain seuil de visibilité, les revenus restent limités. La concentration des revenus au profit d’une minorité d’artistes surexposés laisse la grande majorité d’entre eux dans l’ombre.

© Carlo Schmitz

Comme le souligne Will Page dans Tarzan Economics1, le streaming est l’un des rares secteurs culturels à ne pas avoir ajusté ses tarifs, alors même que l’offre s’est multipliée de manière exponentielle. Pour 12 euros mensuels, un utilisateur a aujourd’hui pratiquement accès à l’ensemble du répertoire musical mondial. Cette facilité d’accès donne l’illusion que la musique est infinie et disponible sans effort, mais elle masque une réalité plus dure : la plupart des œuvres, notamment celles d’artistes indépendants ou issus de petites structures, peinent à trouver une véritable reconnaissance et une juste rémunération.

Bien que le streaming ait transformé l’accès à la musique, au Luxembourg comme ailleurs, il reste difficile pour les artistes locaux et de taille moyenne d’y trouver une place. L’absence d’un écosystème professionnel développé – peu de labels, d’éditeurs, de managers ou de producteurs – oblige les musiciens à fonctionner comme des micro-entreprises. Ils doivent assurer eux-mêmes leur visibilité, suivre les tendances, comprendre les logiques des algorithmes et optimiser leur présence en ligne. Autant de compétences qui viennent s’ajouter à leur travail de création, souvent sans accompagnement adéquat.

Comme le souligne le Groupement européen des sociétés d’auteurs et de compositeurs (GESAC)2, une réforme du streaming devrait inclure une meilleure reconnaissance de la valeur créative, une visibilité accrue pour les répertoires indépendants et un cadre plus équitable dans la répartition des revenus. Plus largement, c’est un modèle équilibré et démocratique qu’il convient de construire, afin que chaque artiste – quelle que soit sa taille ou sa notoriété – puisse avoir une chance d’être entendu et reconnu.

Buy-out : dépossession silencieuse

Autre symptôme d’une perte de contrôle par les créateurs : la montée en puissance des contrats dits buy-out. Ce type de contrat implique que l’auteur cède l’ensemble de ses droits patrimoniaux contre une rémunération forfaitaire. Longtemps ancrés dans les pratiques contractuelles anglo-saxonnes, ces procédés se généralisent aujourd’hui en Europe sous l’influence du pouvoir croissant des grandes plateformes de diffusion. Ces dernières imposent fréquemment ces contrats aux auteurs, qui n’ont souvent d’autre choix que de les accepter pour accéder à la diffusion. Il est d’autant plus préoccupant que l’on retrouve désormais ces clauses dans des contextes publics ou institutionnels, où l’exemplarité devrait pourtant primer.

Le modèle du droit d’auteur, qui place la personne humaine au cœur de la création, se retrouve fragilisé par une logique issue du copyright anglo-saxon, centrée sur l’exploitation de l’œuvre comme bien commercial.

Une étude commandée par la Commission européenne en 2023 (Contractual Practices Affecting the Transfer of Copyright3) alerte sur ces dérives. Elle met en lumière le fait que ces pratiques ne concernent pas uniquement les petits marchés, mais qu’elles constituent un risque généralisé pour l’ensemble des créateurs en Europe. Le modèle du droit d’auteur, qui place la personne humaine au cœur de la création, se retrouve fragilisé par une logique issue du copyright anglo-saxon, centrée sur l’exploitation de l’œuvre comme bien commercial. Préserver la spécificité du droit d’auteur européen permettrait non seulement de rééquilibrer les rapports entre plateformes et auteurs, mais aussi de garantir la diversité culturelle européenne – une richesse fondamentale dans le climat géopolitique actuel, où les valeurs démocratiques et culturelles sont mises à l’épreuve. Ces pratiques contribuent à un glissement où la création tend à être considérée comme une simple prestation, plutôt que comme un acte fondamental de valeur et de sens.

L’intelligence artificielle : accès illimité, valeur diluée

La dernière évolution majeure dans le secteur est l’émergence de l’intelligence artificielle (IA) générative. En utilisant des œuvres préexistantes pour en créer de nouvelles, l’IA transforme profondément le processus créatif et remet en question le rôle de l’auteur humain. Selon une étude de la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et de compositeurs (CISAC) de 20244, le marché de la musique générée par l’IA pourrait représenter 16 milliards d’euros par an d’ici 2028. Ce phénomène soulève un problème majeur : il industrialise la création musicale et crée une concurrence déloyale, exploitant les répertoires des auteurs sans leur consentement ni une quelconque rémunération, fragilisant ainsi leurs droits.

Face à cette réalité, il est essentiel de rappeler que ce sont les créateurs et les créatrices qui ont très souvent été les premiers à intégrer des nouvelles technologies dans leurs processus de création. Leur inventivité a permis une évolution constante des formes, des esthétiques et des supports, repoussant sans cesse les limites de l’expression artistique. Cependant, cette intégration de l’IA nécessite un contexte clair et rigoureusement encadré, pour garantir une utilisation éthique des œuvres existantes, avec consentement et rémunération des créateurs.

Dans ce contexte, l’AI Act européen constitue un outil crucial pour encadrer l’utilisation des œuvres préexistantes, tout en protégeant les droits des auteurs dans un monde où la technologie évolue rapidement, à condition que les différentes parties prenantes respectent le droit commun. Le Luxembourg, qui ambitionne de se positionner comme un acteur clé de l’IA en Europe, pourrait jouer un rôle exemplaire5.

Encadrer l’IA ne signifie pas freiner l’innovation, mais s’assurer que cette innovation profite à tous, et en particulier à celles et ceux qui, par leur travail, leur sensibilité et leur vision, nourrissent la création artistique.

Pour une économie musicale durable

La musique au Luxembourg est à un carrefour. Les infrastructures existent, les talents sont là, les dynamiques internationales s’accélèrent. Mais il reste à construire un véritable environnement professionnel qui permette aux artistes de vivre de leur travail, aux structures d’accompagner les carrières, et au public de découvrir le répertoire national et de reconnaître la valeur de ce qu’il écoute.

Cela suppose une action coordonnée entre les pouvoirs publics, les acteurs culturels, les médias et le public. Une telle collaboration doit renforcer la visibilité des répertoires nationaux, valoriser la création locale et en faciliter l’accès. Tout en évitant de verser dans un discours identitaire, il est crucial de reconnaître la richesse de notre patrimoine musical, tant sur le plan linguistique que culturel. Découvrir et soutenir la création locale devient alors un acte citoyen et culturel. Les créateurs locaux méritent d’être rémunérés de manière juste et équitable, dans une perspective de valorisation véritable de leur travail. Cela implique également un soutien à la professionnalisation de la scène musicale luxembourgeoise, en créant un environnement fertile et ouvert qui mette en valeur la création locale. Tous les acteurs impliqués doivent partager cette vision pour assurer un épanouissement durable du secteur. Quant aux médias, leur rôle est essentiel. En accordant une place significative à la création locale dans leurs programmations, ils renforcent leur implication dans la vie culturelle du pays et soutiennent l’industrie musicale luxembourgeoise. En mettant en avant le répertoire national et en lui offrant une visibilité accrue, nous pouvons profiter de l’internationalisation du marché, tout en renforçant la place de la musique luxembourgeoise sur les scènes nationale et mondiale. Il ne s’agit pas seulement de défendre la musique comme bien culturel, mais de lui redonner toute sa place dans une économie, une société, un avenir.


1 Will PAGE, Tarzan Economics: Eight Principles for Pivoting Through Disruption, New York, Simon & Schuster, 2021.

2 GESAC, 10 points for a more sustainable and author-friendly music streaming market at EU level, 2023. https://authorsocieties.eu/content/uploads/2023/05/infographic-10-points-music-streaming.pdf (toutes les pages Internet auxquelles il est fait référence dans cette contribution ont été consultées pour la dernière fois le 8 mai 2025)

3 European Commission, Study on contractual pratices affecting the transfer of copyright and related rights and the ability of creators and producers to exploit their rights, 2023.
https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/library/commission-publishes-study-contractual-practices-affecting-transfer-copyright-and-related-rights

4 CISAC, Study on the economic impact of Generative AI in the Music and Audiovisual industries, 2024. https://www.cisac.org/Newsroom/news-releases/global-economic-study-shows-human-creators-future-risk-generative-ai

5 Gouvernement du Luxembourg, The AI4Gov initiative, 2024. https://gouvernement.lu/en/dossiers.gouv2024_mindigital%2Ben%2Bdossiers%2B2021%2BAI4Gov.html


Marc Nickts est le gérant de la SACEM Luxembourg, où il a commencé à travailler en 2006. Sa passion pour la musique et son implication dans l’écosystème musical lui ont donné l’opportunité d’être nommé gérant en 2010. Société civile sans but lucratif, créée en 2003, la SACEM Luxembourg gère les droits des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique du monde entier au Grand-Duché.

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