« Toutes les manières de voir le monde sont bonnes pourvu qu’on en revienne.1 »
Lorsque l’on parle de voyage avec des personnes qui se considèrent comme des voyageurs, la discussion s’oriente forcément vers le présumé antagonisme entre tourisme et voyage. S’il est vrai que l’on utilise rarement le mot « touriste » pour en dire du bien, le terme « voyageur », en revanche, porte en lui des horizons insoupçonnés de liberté, d’aventure et de rencontres.
Nous connaissons bien sûr les clichés : celui du touriste-vacancier qui s’offre une semaine all-inclusive au Club Med, symbole du non-lieu qui pourrait se trouver n’importe où, pourvu qu’il y ait la plage et le soleil ; s’y oppose l’image du touriste-
baroudeur qui arpente des semaines durant les routes poussiéreuses d’Asie du Sud, en solo, et avec le sac à dos et les punaises de lit comme seuls compagnons. Mais au-delà des clichés, la différence entre ces deux termes n’est certes pas flagrante et si les deux extrêmes ci-mentionnés justifieraient, quant à eux, bien une distinction, une vaste majorité de touristes-voyageurs évolue sans doute quelque part au milieu de ce spectre. Ne pouvons-nous pas être à tour de rôle touristes quand nous utilisons ponctuellement dans le temps l’organisation et l’infrastructure touristique (transports, hébergements, restauration…) et voyageurs quand nous usons de notre liberté face à un système qui nous semble trop balisé ?
Quoi qu’il en soit, cette distinction n’échappe pas au soupçon d’élitisme et on en vient vite à se demander si le voyageur n’est pas finalement un touriste comme les autres. Car il y a une condition qui unit le touriste et le voyageur, dès lors qu’ils voyagent au-delà de leur territoire national : tous deux sont, par un choix plus ou moins conscient, finalement des étrangers. Ce qui soulève une question bien plus intéressante : pourquoi voyager si cela constitue une forme d’aliénation ?
« La vertu d’un voyage c’est de purger la vie avant de la garnir.2 »
Cette question sert bien évidemment de prétexte pour se pencher de plus près sur la nature du voyage et, donc par ricochet, du voyageur. L’écrivain Guy Helminger, dans une interview récente sur le thème du voyage3, a fait remarquer que le vacancier pose le « moi » au centre de ses préoccupations (« Je veux me reposer, je veux voir ceci et cela, je veux vivre des aventures »), alors que le voyageur au long cours s’extrait de soi pour favoriser une rencontre de cultures, de socialisations et de personnes différentes. Avec tout le bonheur, toute la désolation, tous les conflits que ces rencontres impliquent. Ce n’est pas forcément que « l’ailleurs serait meilleur » ‒, mais la promesse du voyage est inséparable de l’idée que le « moi, ici, maintenant » sédentaire doit laisser place à quelque chose de moins connu, de plus risqué. L’écrivain Stefan Zweig y a vu juste : « Nous voulons interrompre une vie où nous ne faisons que végéter pour vivre pleinement.4 »

Cette extraction du propre microcosme met le voyageur dans la situation de l’étranger qui a perdu la boussole : « En route, le mieux c’est de se perdre. Lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises et c’est alors, mais alors seulement que le voyage commence.5 » Cet état de désorientation n’est nullement l’apanage du prétendu voyageur par opposition au touriste : il peut se produire dans n’importe quelle constellation, car il s’agit d’une question de perception. L’écrivain et psychothérapeute Andrea Bocconi le dit ainsi : « Il y a ceux qui voyagent toujours et ne partent jamais ; il y a ceux qui partent et vont loin sans avoir besoin de voyager ; il y a ceux qui partent et voyagent et il y a ceux qui ne partent pas et ne voyagent pas.6 »
Le voyage représente donc une occasion de s’extraire des murs que l’on construit autour de notre moi le plus intime, au risque de subir de plein fouet la réalité telle qu’elle se présente.
Selon l’écrivain et explorateur Lodewijk Allaert7, le « voyageur de demain célébrera le voyage immobile, il sera comme les arbres, s’affranchira de l’espace pour embrasser le temps, il regardera passer les saisons qui sont elles-mêmes des voyages, il trouvera des lointains sous le ciel étoilé de son jardin et de l’exotisme dans l’attention portée aux détails ». « Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles », nous dit Christian Bobin8. Le voyage s’associe ici à une émotion dont on tend à perdre la trace : l’émerveillement. L’émerveillement est le fait de se déconnecter du « moi » égoïste pour se connecter au « soi » universel. Le voyage est un fabuleux moyen de cultiver notre curiosité et de nous émerveiller de la diversité du monde. En explorant de nouveaux horizons et en découvrant de nouvelles expériences, il est possible de s’ouvrir à de nouvelles idées et perspectives, quelle que soit la destination choisie.
Mais jetons maintenant un bref regard en arrière pour mieux cerner la question, car l’émerveillement a besoin de compagnons de route pour se manifester. Au Moyen Âge, les voyages étaient avant tout des pèlerinages : des déplacements donc au long cours et au rythme lent, lors desquels la marche à pied jouait un rôle prépondérant. D’autres éléments caractérisent le pèlerinage, encore de nos jours, si on pense par exemple au célèbre Camino de Santiago, avec toutes les mutations qu’il a subies les dernières décennies. Parmi ces éléments, il y a l’acceptation d’un certain inconfort : le voyage est souvent pénible ‒ ceci est évident dans le cas d’un voyage à pied. Mais on retrouve cet élément dans d’autres formes du voyage : se déplacer de longues heures ou même des journées en train, en bus ou en avion est fatigant. Outre l’effort physique, le voyage fait éprouver une sorte de réduction ; privé de son cadre habituel, dépouillé de ses habitudes comme d’un volumineux emballage, le voyageur se trouve ramené à de plus humbles proportions et à une forme de fragilité. Plus ouvert aussi à la curiosité, à l’intuition, au coup de foudre.
Le voyage représente donc une occasion de s’extraire des murs que l’on construit autour de notre moi le plus intime, au risque de subir de plein fouet la réalité telle qu’elle se présente. C’est ce sentiment de perte et de réduction que Nicolas Bouvier formula ainsi lors d’un séjour au Sri Lanka : « On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels.9 » Il en découle une autre évidence : le vrai voyage s’affronte seul. Tout comme le pèlerinage, qui comporte une dimension spirituelle et une recherche d’une certaine transcendance, le voyage procède dans une double réalité : l’extérieur et l’intérieur. Si ces deux mondes s’accordent entre eux, le voyageur peut entrer dans un état de flow, concept élaboré par le psychologue Mihály Csíkszentmihályi10. Il se pose alors la question suivante : comment prolonger cet état et comment éviter de tomber dans cet autre phénomène, le « choc du retour11 » ? Des écrivains-voyageurs, dont l’inéluctable Nicolas Bouvier, et plus récemment Ingrid Thobois12, ont trouvé la parade : le voyage se prolonge par l’écriture, mais il se prépare aussi en amont, par la lecture de celles et ceux qui nous ont précédé.
Lire, voyager, écrire ‒ ce tryptique devient dès lors un mantra qui permet d’inscrire le voyage dans la durée et en même temps de « boucler la boucle ». Ingrid Thobois écrit à ce propos que « l’écriture est aussi redimension et recadrage puisqu’elle procède avant tout d’un choix (tout ne peut pas s’écrire, tout ne peut pas s’écrire à la fois), déstructuration, restructuration, décomposition, recomposition, retouche, réexposition. Le réel est cette glaise que l’écriture modèle à l’infini, non pour le faire mentir mais au contraire pour en extraire l’essence véritable […]13 ». Si l’on considère le voyage sous cet angle – et il ne faut nullement s’autoproclamer écrivain-
voyageur pour le faire –, on ne tarde pas à constater que tout voyage, qu’il soit de courte ou longue durée, nous amène sur les hauts-plateaux de l’Himalaya ou au fond du jardin, suffit à lui-même : « On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait.14 »
1 Nicolas BOUVIER, L’usage du monde, Paris, Payot, 2006.
2 Loc. cit.
3 https://www.tageblatt.lu/kultur/lecriture-de-lailleurs-un-miroir-du-monde/
(toutes les pages Internet auxquelles il est fait référence dans cette contribution ont été consultées pour la dernière fois le 15 avril 2025.)
4 Cité dans Bertrand LEVY, « Voyage et tourisme. Malentendus et lieux communs », dans Le Globe. Revue genevoise de géographie, n° 144, 2004,
p. 123-136.
5 Nicolas BOUVIER, op. cit.
6 Andrea BOCCONI, Viaggiare e non partire, Portogruaro, Ediciclo Editore, 2024.
7 https://www.tageblatt.lu/kultur/lecriture-
de-lailleurs-un-miroir-du-monde/
8 Christian BOBIN, Tout le monde est occupé, Paris, Editions Mercure de France, 1999.
9 Nicolas BOUVIER, Le poisson-scorpion, Paris, Editions Gallimard (folio), 1996.
10 Mihály Csíkszentmihályi, Flow: The Psychology of Optimal Experience, New York, Harper Perennial, 1990.
12 Ingrid THOBOIS, Lire, rêver, voyager, écrire, Editions Livres du Monde, 2024.
13 Loc. cit.
14 Nicolas BOUVIER, L’usage du monde, op. cit.
Robert Weis est scientifique, écrivain et éditeur. Son dernier livre en date, le recueil poétique Les Chemins de Buachaille Etive Mòr (Michikusa Publishing, 2025), s’articule autour de lieux géographiques, rêvés ou réels.
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