Le dialogue des cultures n’aura pas lieu

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Corina Ciocârlie

Écrivains de tous les pays, réunissez-vous… Échangez, fraternisez au nom du sacro-saint dialogue des cultures, socialisez coûte que coûte (aux organisateurs)…

On sait pertinemment que le dialogue des cultures n’aura pas lieu, et pourtant on s’en fait les porte-parole. Mieux encore, on se réclame sans cesse d’une soi-disant culture du dialogue, qui rappelle un peu le fameux anticyclone des Açores : tout le monde en parle, personne ne l’a vu (à l’œuvre).

Une chose est sûre, ce jeu-là se joue toujours à deux, ou à plusieurs. Pour qu’il y ait des auteurs invités, il faut qu’il y ait des instances invitantes. Dans quel but et avec quels moyens monte-t-on donc, encore et encore, la comédie de la tolérance, du partage, de l’ouverture ? Qui tire les ficelles dans ce marché de dupes ? Les pages qui suivent tenteront de répondre, preuves romanesques à l’appui, à ces questions insidieuses minant de l’intérieur le prestige des innombrables « rencontres » – littéraires, musicales, etc. – qui représentent aujourd’hui, dans l’Europe des vingt-sept mais pas seulement, la tarte à la crème du politiquement correct. […]

Yougos, polacks, ruskoffs…

À l’ombre du Mur écroulé, les clichés prolifèrent et mutent comme des virus. Lorsque le premier livre de Dubravka Ugresic est sorti en Angleterre, un critique a terminé son analyse par cette question faussement rhétorique : « est-ce vraiment de cela que nous avons besoin ? ». C’était en fait une bombe à retardement : « Je n’ai compris que plus tard le sens de cette interrogation. Au cours de mes voyages, je n’avais pas remarqué que je traînais avec moi l’étiquette Made in Balkans. Et quand quelqu’un vient des Balkans, on n’attend pas de lui ou d’elle une qualification en littérature, mais une confirmation du stéréotype balkanique. » L’Europe grouille d’ex-Yougos – tous pa-

pa-reils, on connaît la chanson ! – et leur « qualification », littéraire ou autre, ils peuvent « l’attacher à la queue d’un chat ».

L’Europe, bien sûr… mais pas seulement, car ils sont partout. Le narrateur de l’Homme de neige de David Albahari, venu des mêmes contrées balkaniques, se retrouve aux premières loges dans une université nord-américaine, mais on le lui fait payer au prix fort. « Ha ! » s’exclame le professeur de sciences politiques, en le voyant apparaître à la porte de son bureau. « Voilà une ponctualité, a-t-il dit, à laquelle on ne s’attendait pas de la part de gens des pays dont je venais, mais, vu que j’étais originaire d’une région frontalière, il estimait que j’avais probablement combiné en moi des qualités différentes, atténuant celles qui étaient typiques et accentuant les inhabituelles. » Le lendemain matin, muni de feutres, l’écrivain ex-yougoslave s’applique à tracer sur les cartes d’un vieil atlas – offert d’ailleurs par ce même expert en sciences politiques – les frontières en question. D’un geste ferme, pour qu’au moins on sache de quoi on parle, il sépare « le monde civilisé du monde barbare, les Illyriens des Slaves, l’Orient de l’Occident, les Arabes des Juifs. »

Selon Jean Baudrillard, de toute manière, il n’y a pas de bon usage de la différence – et l’œcuménisme humanitaire (partagé par les fondations pour écrivains du monde entier) ne cesse de nous le prouver : « L’Autre radical est insupportable, on ne peut pas l’exterminer, mais on ne peut pas l’accepter : il faut donc promouvoir l’autre négociable, l’autre de la différence. » Telle est la situation absurde de notre « compréhension » altruiste, qui n’a d’égal que le mépris profond qu’elle dissimule : « Nous respectons votre différence » – sous-entendu : « vous qui êtes

Corina Ciocârlie est née à Timișoara en Roumanie et travaille comme journaliste et critique littéraire. Elle vit entre Luxembourg et Lyon.

sous-développés, c’est tout ce qui vous reste, n’allez surtout pas vous en défaire (les signes du folklore et de la misère sont de bons opérateurs de la différence). » (La Transparence du Mal)

En d’autres mots : l’autre négociable n’a pas à être ponctuel au rendez-vous, car le négociateur en chef a décidé qu’il en serait incapable. Ses origines frontalières pourraient lui servir d’alibi ou de circonstance atténuante, mais le plus pratique, ce serait encore de jouer sagement le jeu de la différence et d’arriver avec une bonne demi-heure de retard…

Ludmila Oulitskaïa (ou cette romancière qui lui ressemble) participe à un colloque d’écrivains à Paris, dans les années 80. Une table ronde avec plusieurs écrivains qui viennent de pays « exotiques » – c’est en tout cas ce que pense chacun d’entre eux, puisque ces pays sont « l’Égypte, le Portugal, la Russie… »

Sa tâche consisterait à expliquer comment les gens voient la perestroïka en Russie, mais elle préfère ne pas, comme Bartleby ou comme Cioran, tout simplement parce qu’elle ne saurait parler en leur nom : « je ne peux représenter personne d’autre que moi-même car par ma culture, je suis russe, par mon sang, je suis juive et, par ma religion, je suis chrétienne. » Ensuite, on pose des questions au Portugais, qui évoque son travail au Mozambique. Pour finir, on interroge l’Arabe – sur les relations entre Arabes et Israéliens, évidemment – et figurez-vous qu’il répond ceci : « Vous comprenez, je suis arabe par mon sang, chrétien par ma religion, et ma première langue a été le français, l’arabe n’est que la seconde… Je ne suis pas du tout quelqu’un de représentatif. » Ayant trouvé une âme sœur sur les bords de la Seine, la juive russe s’en va aussitôt embrasser le chrétien arabe francophone : « Nous nous comprenions tellement bien que l’on ne saurait rêver mieux. Nous avons bu un verre de quelque chose qu’on nous a proposé, et nous nous sommes quittés pour toujours. C’est dommage, j’ai oublié comment il s’appelait. Ces noms arabes sont impossibles à retenir. »

À Santa Maddalena, la Baronessa Monti della Corte demande à son invitée Brina Svit de ne plus parler à ses domestiques – un cuisinier marocain, un jardinier-chauffeur berbère, une femme de ménage albanaise – de peur qu’ils n’oublient, les malheureux, « quelle est leur place ici ». En réalité, constate la romancière, leur place est toute trouvée : à Florence, la pelouse devant l’église Santa Maria Novella est « une sorte de Champ de Mars, le champ extracomunitario. Si on ne comprend pas bien ce mot avec lequel les Italiens désignent les étrangers de deuxième classe, il faut venir ici. La pelouse en est noire : Albanais, Arabes, Africains, Tziganes… » Assis, étendus,

couchés, tous ces venus d’ailleurs bavardent, fument, boivent, jouent aux cartes, ne font rien, comme s’ils s’étaient juré de confirmer jusqu’au dernier des préjugés de leurs hôtes agacés.

Bien évidemment, les extracommunautaires ne détiennent pas le monopole des stéréotypes. Andrzej Stasiuk voyage lui aussi et son Allemagne ressemble à un pays de Grand-Guignol réputé pour la culture des asperges. Son récit est plein de préjugés et il n’a guère l’intention de le dissimuler, car les clichés ne quittent jamais l’attaché-case du commis-voyageur. Quand on passe un certain nombre d’heures à l’aéroport de Francfort ou au Dom-Hotel d’Aix-la-Chapelle, n’est on pas en droit de se poser quelques questions inquiètes sur le destin des peuples et des civilisations ? « Les Chinois devraient ressembler à des Chinois, point barre. Les musulmans orthodoxes ont quand même plus de classe. De même que les Russes. »

La plupart de ses hôtes se sentiront sans doute vexés, mais il maintient : les Allemands sont des Américains « qui ont eu Hitler et qui, pour cette raison, sont moins crâneurs. » Un jour, ils achèteront les Baléares et les Canaries et emploieront des Turcs, des Slaves et des Asiatiques pour diriger leur pays, « tandis qu’eux-mêmes prendront enfin du repos – parce que, quoi qu’on en dise, c’est quand même eux, les Allemands, qui ont le plus travaillé dans l’Histoire, comparés à tous les Européens ».

En parlant de son Allemagne, le Polonais de service finit tout de même, comme ça arrive souvent, par en venir au « grand frère ». L’Allemagne et la Russie sont comme « la vodka et le sirop, un Laurel et Hardy géopolitique », tempère-t-il, avant de lancer une autre flèche empoisonnée : « Qui serions-nous si nous n’avions qu’un seul voisin et, de l’autre côté, la mer, par exemple, ou le grand-duché de Luxembourg ? Nous ne serions rien ni personne. » À méditer, par temps de crise et de réchauffement climatique… ♦

Extraits de
Il n’y a pas de dîner gratuit.
Petit abécédaire de la
rencontre en littérature,
ultimomondo, 2011.
Dessins : Dan Perjovschi

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