L’écriture est d’abord narcissique
"Point" de Jean Portante
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Jean Portante: Point
L’écriture est d’abord narcissique
Jean Portante,
Point. Poèmes,
dessins de
Marek Szczesny.
Echternach, éd.
Phi, collection
Graphiti 27, en
coédition avec
L’Orange bleue
éditeur, 1999.
120 pp., 480 Flux.
Notre époque n’est pas baroque. Ni en peinture, ni en littérature. Elle n’aime pas le superfétatoire, l’esthétiquement jubilant, le gratuitement coruscant. Au contraire, artistes et poètes à la page tendent vers le degré zéro de l’expression et de l’écriture, vers la limite de l’insignifiant. Ils se méfient de tout ce qui, de près ou de loin, pourrait faire songer à des codes, des rites imposés, à une rhétorique du dire et du montrer qui véhiculerait, sous son formalisme conservateur, des présupposés mentaux, voire idéologiques. Comment, sinon, expliquer chez la plupart des créateurs contemporains ce retour vers des formes minimales de communication, des formes dénudées dont la simplicité calculée est censée mettre les choses à plat, retracer sans a priori les voies de la création, ou plutôt, du faire artistique.
Jean Portante, l’homme à tout faire de la littérature francophone grand-ducale qui pratique tous les genres, n’échappe pas à cette évidence de notre temps : l’écriture est d’abord narcissique. Le poète s’interroge sur les conditions de son travail, sur les mots censés habiller des sensations, du vécu, du pensé. Le recueil qu’il vient de publier, Point, participe de cette démarche dont on peut faire remonter les prémisses aux tout
débuts de cet auteur. Né dans le milieu des immigrés italiens du Sud de notre pays, il a grandi dans une polyglossie imposée par les conditions sociales et qui, chez tout autre moins doué pour les langues, aurait pu provoquer des inhibitions durables. Ce poète a su, au contraire, en tirer la substance même de son écriture qui tourne essentiellement autour de la notion d’exil, elle-même liée à celle, plus générale, du cocon linguistique. Italien d’origine, grandissant au sein d’une famille où le père est naturalisé Luxembourgeois tout comme les enfants, mais dont la mère et les grands-parents gardent la nationalité originelle et la langue qui va avec, Jean Portante vit dans l’expatriation linguistique. Sa vraie langue maternelle a été comme oblitérée par d’autres idiomes, le luxembourgeois, le français qu’il pratique avec une égale aisance. Mais elle reste enfouie au fond de sa conscience, prête à faire résurgence. Souvent, la poésie, chez lui, tourne autour de cette question de la langue qui surgit du plus profond de lui et provoque le tremblement identitaire.
Sa méditation autour de la notion de point – le terme ayant de multiples acceptions, généralement négatives ou restrictives – va dans le même sens : il est face aux choses, dont il observe "la houle et le ressac". Plus peut-être que dans ses précédents recueils, il se montre attentif aux rythmes de ses phrases, retrouvant même parfois des mètres classiques, des rejets, des effets d’accélération et de ralenti. Devenu un homme de la ville, des villes, il se souvient que son passé, celui des siens, fut villageois : le cadre de ses poésies semble souvent rural, avec des animaux noirs sur les murs, des cerfs qui viennent rôder autour de la maison, des lingères qui plongent leurs mains dans l’eau de la fontaine devenue océan lointain, des vergers et des vignobles, des mangeurs de fruits, du pain, des oignons, des olives, des amandes. Cette italianité congénitale
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jaillit par intermittence, comme vue à travers un objectif en déplacement, comme derrière un voile, car la "mère versait des louches de silence / dans nos assiettes". La parole semble interdite, recouverte par la nécessité du primum vivere, alors que, pour le poète, vivre c’est d’abord respirer dans et par les mots.
En même temps, l’univers ainsi convoqué, fait de murs, de portes, de balcons, de judas, est à la fois ouvert sur l’ailleurs et fermé sur le repli, symbolisé par la sphéricité. Pour comprendre cette mythologie personnelle, il faudrait pouvoir, derrière le tissu des signifiants, accéder aux signifiés subjectifs, aux connotations. On croit sentir que ce sont là des souvenirs de la prime enfance qui remontent à la surface, viennent parler leur langue propre, qui n’est pas soumise au cartésianisme ambiant et devrait être explorée par la technique de la psychologie des profondeurs. Le poète est habité par des désirs contradictoires, de rêves de départs et d’enracinements inéluctables: en lui, une "autoroute […] goudronne / l’envie de rester". Le thème de la pérégrination et de ses implications mentales est obsessionnel, symbolisé par la valise, les grands cerfs migrants exposés à tous les dangers des routes. Le poète se sent en déphasage par rapport à lui-même, pris dans "la neige cicatrisée de l’enfance", traversé par une colonne – variante du tunnel de la baleine ? – il sent en lui "comme l’air [lui] traverse le larynx et parle" : thème de la parole enterrée vivante. Issu d’une nation de maçons, il "ne [sait] murer / qu’en chantant des airs du sud des nuages", mais "l’humidité chante des airs du nord". Et toujours, au fond de lui, remue le passé resté vivace, implorant l’existence lexicale : "est-ce ainsi qu’ont bougé en moi / l’animal brûlé le sentier carbonisé la forêt calcinée / le retour vers du plus loin avec des mots de charbon". Autre passé qui remonte, celui du père sidérurgiste, avec la fumée de l’usine et "les morts du matin", dans un paysage à "l’herbe noire", où la poussière "encore rouge rouge / déjà grise grise", [assombrit] les regards des maisons". Plus près de lui dans le temps, Paris élargit la vision rétrospective, ville de métissage où domine l’opposition / la complémentarité : "morceau de sucre tombant dans le café noir".
Sept sections rythment cette exploration philosophique autour du "point", dont deux avaient paru isolément$^{1}$. Dans Point de suspension, il évoque les villes où les badauds observent leur salive dans le fleuve descendant vers la mer : image de l’homme en face d’un destin qui le dépasse et qu’il interroge sur "le marché céleste". Dans cet univers dont le sens est comme suspendu, filigrané, le poète se présente comme "mendiant qui
L’Année francophone internationale. An 2000
Alors que la livraison 1998 de la Bibliographie courante de la littérature luxembourgeoise, éditée par le Centre national de Littérature, vient juste de paraître, le volume 2000 de L’Année francophone internationale, couvrant la 2e moitié de l’année 1998 et la première de l’année 1999, est paru il y a deux mois déjà. Il fait le bilan annuel en matière de francophonie dans tous les pays ou régions concernés, et cela pas seulement dans le domaine de la linguistique et la littérature, mais aussi pour ce qui est de la vie politique, de l’économie, de l’enseignement, des sports, du droit, des multimédias etc. sur les cinq continents. D’autres articles font le point sur certains événements ou débats d’idées. La revue est tirée à 15000 exemplaires et est diffusée par La Documentation française (29, quai Voltaire, F-75344 Paris).
Grâce à notre collaborateur Frank Wilhelm, cheville ouvrière du Centre d’études et de recherches francophones (CERF) au Centre universitaire de Luxembourg, le Luxembourg figure depuis 1992 dans L’Année francophone internationale. Dans sa contribution, F. Wilhelm traite surtout de l’afflux de réfugiés du Kosovo, du résultat des élections du 13 juin 1999, des principales expositions artistiques et historiques qui ont eu lieu, des débats autour du luxembourgeois et du statut du français au Luxembourg et bien sûr de la vie littéraire francophone. La bibliographie (qui ne se limite pas non plus à la production proprement littéraire) des ouvrages francophones d’auteurs luxembourgeois parus en 1998-1999 compte quelque trente titres, essentiellement des monographies.
m.p.
rêve que l’ombre / est forcément la face cachée de l’or". L’eau, une fois de plus chez Jean Portante, est chargée de fugacité, la vie est comme un "bateau bavard avec ses hommes mouillés". Un univers en mouvement donc, même si l’auteur, écrivant, met le point de suspension, du recul, de l’interrogation. Car, au lieu d’imposer des affirmations tranchantes, il procède comme à son habitude par questions rhétoriques : "Est-ce ainsi que commence le jour ?" ou "Est-ce vraiment ainsi que tout a commencé ?" La suspension du sens est d’autant plus cruciale que l’écoulement du temps – rythmé par les saisons, la météo – est ressenti comme un abandon : "Ce temps qui tombe comme armé jusqu’aux / dents". Autres marqueurs chronologiques : les traces humaines comme les photos, ces moments coagulés sur papier, alors que les mots deviennent cendres et que, dans la navigation à vue qu’est l’existence humaine, le poète, soucieux de lucidité, ne saurait tout au plus que lancer à la mer "une bouteille / remplie de mots déchiquetés". Plus loin, le voyage immobile à travers sa conscience lui fait traverser des forêts où les "meutes d’arbres" sont les "premières sentinelles" que "les cerfs s’apprêtent à traverser" : "À cet injuste carrefour passent l’enfance / et la mort". La compression du temps et du sens engendre une pérennisation du ponctuel. La même impression de superposition, de strates comprimées, le poète, migrateur réel dans sa vie, l’éprouve dans les avions
qu’il a pris "dans le brouillard de paris la havane luxembourg bruxelles".
À suivre la trajectoire de cet auteur, on se rend compte que, à travers une diversité apparente de textes, une dimension fondamentale semble s’imposer. Ce que le poète lui-même – sans doute son meilleur commentateur – formule ainsi : "Petit à petit se dessine un système dans lequel se sont pris tous mes livres. Il tient essentiellement de l’effacement. Comme la baleine ² j’efface la forme, la langue, ne gardant que l’essentiel : le poumon, l’autre langue, qui elle ne sert à rien (comme le poumon) mais est essentiellement là. Je sens que c’est cela le moteur de mon écriture. Effacer la langue-outil pour arriver à l’impossible langue en jachère. Effacer la langue de l’autre, la langue objet-trouvé, pour me rapprocher de celle du moi, tout en sachant qu’en m’approchant je m’en éloigne et consolide en fait
l’objet trouvé. Dans ce va-et-vient, ce no man’s land, je suis nomade. Entre. En chemin. Rappelle-toi dans Ex-Odes ³ : entrology = science du sentier. Du ne déjà plus et ne pas encore." ⁴
Poésie-voyage au bout de soi en passant par l’infini, dans un perpétuel mouvement matérialisé par une série de points clignotant dans le virtuel.
Frank WILHELM
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