Un règlement de „contes“ fluide, dit solvant

"Miss Mona" de Tullio Forgiarini

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„Miss Mona“ de Tullio Forgiarini

Un règlement de "contes" fluide, dit solvant

Qu’est-ce qu’un roman de gare? Un thriller de deuxième ordre peut-être, dans lequel le commissaire est une femme (utopique!), qui fume des pétards (malsain!), et se fait seconder par un brigadier pédé (impossible!)? Lorsque le tout se déroule à Luxembourg, dont tout le monde sait bien qu’on y lave plus blanc que blanc, ce n’est même plus un roman de gare, ça se doit d’être carrément considéré comme un canard de latrines. Franchement! Comment a-t-il pu oser, Tullio Forgiarini? Qu’est-ce qui lui a donné le droit de déverser tant d’insanités sur le doux pays qui l’héberge, et ses habitants plus souriants les uns que les autres? Un pays où tout le monde va encore à l’église le dimanche, et ne parle jamais à haute voix de sexe, preuve évidente d’innocence et de désintérêt envers toute matière dite lubrique.

Et si tout ça n’était que pur cliché? Si ce pays de cocagne se peuplait de milliers d’excellents acteurs, capables de la meilleure dissimulation? Il suffit d’imaginer.

C’est ce qu’il s’est sans doute dit, l’auteur. Et comme il a du talent, il a concocté un mélange explosif qui certes peut sembler totalement incroyable à celui qui passe ses week-ends à shampoiner sa voiture, mais surprendra plus d’une fois le sceptique qui se pose des questions depuis des années, persuadé que les contes de fées et les pays de rêve, ça n’existe que dans le monde imaginaire des gosses. Surtout que le romancier précise bien dans son arrière-propos que «toutes les anecdotes qui font le charme du petit pays qui est le mien sont malheureusement véridiques, même si j’ai dû les chambouler quelque peu dans l’espace et le temps pour les faire entrer dans mon histoire.» C’est au plus tard à ce moment que le lecteur, la sueur au front, se met à chercher. Il y aurait donc un ver dans la pomme? Son doux pays d’origine ne serait donc pas si innocent que ça? A en croire l’auteur, les acteurs de la farce ne sont pas beaucoup plus gentils que le meurtrier que le com-

Commissaire Martin est censé retrouver. Et les acteurs de la farce, ce sont nos concitoyens. Mais voyons! On pensait se trouver en face d’une Miss Marple, version nouveau millénaire? On l’est. L’intrigue policière est truffée de succulentes petites scènes à suspense. Ce n’est pas ça qui manque. Même le dénouement est aussi surprenant que logique. Qu’à cela ne tienne.

Miss Mona (Jill Bioskop © Bilal)

Mais nous, ce qui nous intéresse, c’est plutôt le côté politico-social, n’est-ce pas? Parce que ça ne nous arrive pas si souvent que ça, de se voir plongés dans l’ambiance d’un roman de gare. On en aura pour nos frais. L’ironie en grat‘. L’auteur a bien trempé sa plume dans le vinaigre. Même si la plupart du temps celui-ci est balsamique. S’il n’épargne pas les autochtones dans sa façon de les caricaturer, il est certain qu’il les aime bien aussi, ses compatriotes au-dessous de tout soupçon, mais parfois aussi de tout remords moral. Un exemple de sa façon grinçante de retourner les choses? Tout d’abord, il prétend que «Luxembourg était jolie, une des plus belles petites villes qu’elle connaisse (Martin)». Mais à peine dix lignes plus tard, le lecteur qui était déjà en train de se com-

complaire dans son statut de premier citoyen du monde, se voit confronté à un autre propos: «Luxembourg trichait. … Les Luxembourgeois avaient le besoin maladif d’épater leurs voisins, sans doute pour prouver, pour se prouver chaque jour qu’ils existaient». Certainement un des passages clé de l’œuvre. Dans laquelle, par ailleurs, nous aurons droit à plus d’une décennie d’anecdotes croustillantes. Concernant le monde de la prostitution dans les environs de la gare, ou même l’avenir de la famille grand-ducale. Il n’y va pas avec le dos de la cuiller, le signore Forgiarini. Mais au moins il nous aura prouvé, avec toute la verve définissant son style, que Luxembourg a, comme chaque autre pays, un côté cour et un côté jardin. Sauf que le Luxembourgeois préfère de loin parler du jardin. Voilà pourquoi la brume qui enveloppe ses charmants bourgs la moitié du temps doit quelque part l’arranger.

Il y en a un autre qui devrait d’ailleurs être en accord total avec cette théorie. Lequel s’appelle Pierre Viallat. Et dont le roman «La foire» (folio) racontait déjà il y a plus de trente ans les péripéties d’une riche famille grand-ducale sortie tout droit du secteur sidérurgique. Ce n’était pas triste non plus. Il serait opportun de ressortir cette autre farce intelligente de notre bibliothèque. En comparant les deux, on constaterait des analogies. Serait-ce suffisant pour affirmer qu’à deux, ils n’ont presque pas pu se tromper? Surtout que l’un est beaucoup plus jeune que l’autre, et que son descriptif se lit comme une suite logique au premier. Allez savoir. Nous n’allons pas nous mouiller. Pas plus que les acteurs des romans. Car finalement, nous sommes leurs proches. Et nous leur devons donc d’être aussi discrets qu’eux. Nous n’en serons pas moins lucides. Car nous avons appris une chose. C’est celle de lire entre les lignes. Atout nécessaire à chaque lecteur pour savourer amplement ce petit bout de littérature délicieusement irrespectueuse. Si vous y arrivez, «Miss Mona» vous séduira. Sinon, continuez à récurer votre bagnole.

Claude Neu

Tullio Forgiarini, Miss Mona. Éditions Baleine – Le Seuil 2000, ISBN 2-84219-245-1, 224 pages, 338,- Luf.

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