- L'éducation artistique et culturelle: (en)quête de sens.
L’utopie citoyenne à l’œuvre dans l’EAC
Regards d’un artiste-intervenant sur les projets d’EAC en milieu scolaire
Dans la continuité de la série sur l’éducation artistique et culturelle (EAC), cet article s’attache à des projets destinés à des enfants et des adolescents, menés au sein d’institutions scolaires du primaire et du secondaire. Ces projets d’EAC sont le plus souvent portés par un ou plusieurs artistes intervenant dans l’école, sur des temps spécifiquement dédiés.
Pour le volet consacré à l’EAC en tant qu’utopie citoyenne, je me suis posé les questions suivantes : comment les artistes et les enseignants se saisissent-ils de la notion d’utopie dans les dispositifs d’EAC ? Comment les notions d’utopie et de citoyenneté s’articulent-elles au sein de ces projets ? Mon article ne prétend pas apporter de réponses définitives. Il s’agit plutôt d’une contribution à une réflexion déjà engagée, dans un champ de recherches toujours en mouvement, constitué de récits d’expériences, d’analyses de pratiques et de dispositifs ainsi que de propositions de politiques publiques.
L’utopie citoyenne : une catégorie pertinente pour penser l’EAC ?
Si l’on doit parler d’éducation, comme le suggère l’acronyme, il convient de rappeler que, dans le contexte de l’EAC, celle-ci repose sur la mise en place d’un projet. Autrement dit, et à l’inverse de nombreux autres enseignements dispensés par l’école, l’EAC occupe un temps limité, intégré aux temps et programmes scolaires. Sous la forme de projet, l’EAC se conçoit ainsi comme un supplément au système scolaire dont l’une des missions principales est l’enseignement de savoirs et de compétences, en phase avec la réalité sociale des jeunes.
Le débat autour des missions de l’école et de ses priorités est toujours d’actualité dès lors que le terme « éducation » est employé. L’articulation entre les problématiques liées à l’enseignement et celles liées à l’éducation demeure complexe. Il en va forcément de même pour l’EAC, puisque le terme même d’éducation est inscrit au cœur de cette appellation. Nous pourrions donc formuler l’hypothèse suivante : aujourd’hui, l’EAC est une forme d’enseignement artistique et culturel visant une éducation à et par l’art et la culture, et ouvrant des perspectives sur des enjeux liés, entre autres, à la citoyenneté.
Si nous partons du principe que l’EAC est un temps où pratique et réflexion forment un laboratoire dans lequel se rejouent des formes de citoyenneté entre les individus, alors nous pouvons effectivement penser l’EAC – selon le lieu, son but, ses objectifs et les publics concernés – comme une expérimentation révélatrice d’enjeux sociaux, notamment liés à la citoyenneté. Dans ses fondamentaux, l’EAC s’adresse à un grand nombre d’élèves. Parce qu’il s’agit d’initiatives collectives, il est donc logique que celles-ci soient traversées par des mécaniques comportementales, sociales et sociétales.
A mon sens, si nous devons interroger l’utopie citoyenne que peut susciter l’EAC, nous devons observer différents types de projets existants. Je m’appuierai ici sur mon expérience en tant qu’intervenant artistique en France, à partir de plusieurs dispositifs expérimentés sur une dizaine d’années. Je distingue trois types de projets.
- Le projet EAC « commande » : une utopie de l’égalité d’accès à la culture ?
Souvent, cette commande est à l’initiative d’un établissement, d’une direction et de quelques professeurs. Elle s’organise autour d’un contenu du programme scolaire. Dans le contexte du théâtre, par exemple, il s’agira généralement d’une demande pour un travail de mise en scène d’extraits d’une pièce, classique ou contemporaine, rattachée au cours de français ou de langues. La commande est donc très claire : le but du projet sera une représentation jouée par les élèves. Les objectifs peuvent être multiples : faire découvrir et utiliser la pratique théâtrale pour créer, familiariser les élèves avec l’art de la mise en scène et les différents éléments qui s’y rattachent, amener les élèves à considérer l’œuvre autrement à travers des temps de pratiques. Il s’agit également de sensibiliser les élèves à la pratique du théâtre et, enfin, de démontrer que la pratique artistique et l’enseignement scolaire peuvent être complémentaires.
Dans ce type de projet, l’enseignant a le choix de s’associer ou non à l’artiste durant les temps d’atelier. Il peut aussi dialoguer avec ce dernier hors des ateliers, au sujet des réactions et propositions des élèves, de l’avancée du projet ou de l’impact de celui-ci sur ses cours. Souvent, les ateliers se font à un rythme hebdomadaire, sur un trimestre ou une année, ce qui permet d’instaurer une régularité dans le travail et de créer un lien de confiance avec les élèves, renforçant l’idée que la pratique artistique – au même titre que toute pratique – s’inscrit sur le long terme.

A mon sens, la première utopie citoyenne défendue dans ce type de projet relève d’une volonté de démocratisation culturelle, qui vise à faciliter l’accès aux œuvres littéraires ou artistiques au plus grand nombre. La seconde s’inscrit plutôt dans l’idée de démocratie culturelle, qui intègre l’artiste à l’école pour y proposer une pratique artistique adaptée aux élèves. La conviction qui anime ces projets est le développement d’appétences pour l’art et le monde de la culture.
Ce type de projet sous forme de « commande » peut sembler laisser peu de place aux libertés artistiques puisque la base du projet, en l’occurrence l’œuvre, impose un cadre. Dans la réalité, l’artiste sera toujours libre de proposer une forme de réécriture ou de retraduction du matériau de départ, grâce aux échanges entre les élèves. Toutes les œuvres, passées ou contemporaines, peuvent résonner avec l’actualité, et tout projet peut évoluer au fil du temps et garder une certaine souplesse. Cependant, il arrive que cette transformation soit discutée, voire discutable, du point de vue des commanditaires. Non pas qu’elle soit inintéressante, mais parce que ce processus ne satisfait plus aux attentes initiales de la commande.
Cette réflexion m’amène au second type de projet d’EAC.
- Le projet EAC « laboratoire » : une utopie de la citoyenneté par la création collective ?
Ce type de projet peut être initié soit à la demande d’un établissement, de sa direction ou de plusieurs enseignants, soit par des artistes et des collectifs souhaitant travailler auprès de publics scolaires. Il est important de préciser qu’une politique culturelle peut aussi encourager l’engagement de la jeunesse autour de différents sujets de société. La base du projet est alors un grand thème ou sujet vaste relié à des valeurs sociétales, à des préoccupations actuelles ou à des questions d’actualité : le monde, la technologie, l’environnement, etc.
Dans ce cas, le rôle de l’artiste est double. Il sera à la fois le récepteur des mots et des réflexions des élèves sur le(s) sujet(s) abordé(s), tout en étant celui qui apportera des matériaux artistiques, pédagogiques et théoriques propres à susciter la créativité et la réflexivité des élèves. La restitution de ces projets d’EAC peut être envisagée en amont, mais elle sera largement influencée par les élèves et leurs propositions. De ce fait, artistes et enseignants doivent accepter une part d’inconnu quant à la finalité du projet. Dans les ateliers, le mot d’ordre sera l’expérimentation, qui met en valeur un processus propre à la création artistique.
Quand ce type de projet a lieu, il peut arriver que des élèves, comme des enseignants, se sentent perdus ou n’identifient pas les liens entre l’école, les ateliers, l’établissement et ses missions, ou encore la vie scolaire. Ce type de projet défend pourtant le principe que les pratiques artistiques et créatives ne sont pas une compétition visant une performance finalisée par une note. Elles sont un vecteur d’engagement et de réflexion sur des sujets qui peuvent parfaitement être réinvestis dans le cadre des cours. Libre aux enseignants de s’en saisir ou non. L’engagement dans un tel projet est une aventure collective, semée d’embûches, d’essais, d’échecs et de succès. C’est avant tout une expérience dans laquelle se jouent des enjeux liés à la vie, dans ce qu’elle offre de plus essentiel : communiquer, écouter, entendre, se sentir responsable, imaginer, tenter, oser, réfléchir ensemble.
Ce type de projet rend l’élève acteur de la création, à condition qu’il puisse s’y reconnaître. L’artiste y occupe une position d’accompagnateur, au service de l’élève et du projet, en mobilisant son expérience au profit du collectif. Il aide à l’organisation des contenus tout en leur donnant une forme finale, laquelle peut convoquer plusieurs domaines d’expression artistique : théâtre, danse, musique, vidéo, peinture, écriture, etc. En ce sens, le projet montre qu’une variété de prismes artistiques offre différents regards sur des sujets qui nous interrogent. L’inscription du projet au sein de l’école – dans l’espace et le temps scolaires – repose sur la conviction que l’art et ses vertus sont des modes d’expression bénéfiques au bon développement de la pensée et de l’esprit critique des jeunes.
Je pense que l’utopie citoyenne défendue par ce type de projet d’EAC se joue à trois niveaux.
Le premier consiste à constater que les élèves impliqués dans ces dispositifs font corps, et ce faisant, font société. Ils s’organisent, réfléchissent, débattent et créent ensemble dans un but commun qui les fédère. A la fin du projet, il s’agit bien de leur création, leur vision, leurs mots.
Le second niveau réside dans la légitimation de la place de l’artiste au sein de l’établissement scolaire, comme accompagnateur et référent du projet, en reconnaissant l’utilité de sa présence au cœur du système, à l’articulation entre éducation et enseignement.
Enfin, le troisième niveau est d’assumer une valeur éducative – au sens métaphorique d’éveil –, rendue possible par les pratiques artistiques auprès des jeunes, lesquelles dépassent alors la seule question de l’accessibilité culturelle à la pratique artistique pour engager – au sens politique – les individus à défendre l’art et la culture comme vecteurs de messages sociétaux.
- Le projet EAC « social et éducatif » : une utopie réparatrice des pouvoirs de l’art ?
Ce type de projet est inhérent à tout type d’actions d’EAC. C’est une initiative louable mais toujours sensible, car elle n’est pas toujours visible ou clairement formulée. Cependant, certaines situations la rendent vraiment importante. Elle devient alors l’un des objectifs principaux du projet, ce qui élargit encore le débat sur les utopies que peut générer l’EAC. J’emploie ici sciemment les termes de « social » et d’« éducatif » pour décrire ce type de projet et les attentes qu’il véhicule.
Dans mon expérience d’intervenant, j’ai été confronté à des projets d’EAC où, lors des temps préparatoires avec la direction d’un établissement et les enseignants, le but premier n’était ni l’éveil aux pratiques artistiques ni la création par les élèves. Ces dimensions restaient présentes, mais pour l’établissement, elles n’étaient pas une « priorité ». Dans ce cas, pourquoi faire appel à un artiste et à sa pratique ?
Certains établissements et enseignants peuvent considérer l’EAC comme un remède ou une solution à des maux contre lesquels ils manquent d’actions et de moyens concrets. Ces difficultés sont souvent liées à des problématiques tenant aux rapports qu’entretiennent les élèves avec l’institution scolaire. Certains enseignants reconnaissent des limites, tant dans leur formation et leur rôle que dans le système scolaire tel qu’il est conçu aujourd’hui. Le projet d’EAC « social et éducatif » trouve alors son origine dans des observations et des constats issus du quotidien des enseignants, de la vie des élèves au sein de l’établissement, du déroulement de certains enseignements et du face-à-face pédagogique entre enseignants et élèves.
Il m’est arrivé, en amont du projet d’EAC, d’entendre de la part des enseignants ou d’une direction d’établissement des phrases telles que : « Pourriez-vous faire en sorte que les élèves se parlent mieux entre eux, qu’ils aient plus confiance en eux, qu’ils se respectent davantage, qu’ils se comportent mieux, qu’ils soient plus à l’aise à l’oral, qu’ils se sentent plus apaisés ? » Ces demandes révèlent des attentes précises quant au rôle de l’artiste et de sa pratique. Si certaines peuvent interroger, elles témoignent néanmoins d’une reconnaissance de l’art comme ressource et outil jugés utiles. Autrement dit, on suppose que la pratique artistique puisse aider l’élève à se sentir mieux psychiquement et corporellement, à améliorer ses prises de paroles, à être plus à l’aise en société, à s’exprimer davantage et à dépasser certains jugements. Tout ceci relève de l’espoir, voire du vœu, mais l’EAC ne peut être réduite à ces seuls objectifs relevant de savoir-être.
Dans ce type de projet, les attentes résultent aussi de stéréotypes persistants attachés à la figure de l’artiste, supposé être confiant, sûr de lui, pédagogue, capable de toujours trouver les mots justes et de maîtriser tous les arcanes du bien-être.
Tous ces attributs peuvent conférer à l’artiste, consciemment ou non, un rôle d’éducateur – mais est-ce à lui de le revêtir ? Est-ce à lui de répondre aux injonctions d’une école qui attend des élèves qu’ils se plient à des normes susceptibles de gommer leurs singularités ? Est-ce le rôle de l’artiste d’aider à améliorer les performances scolaires ? A mon sens, la réponse est non.

L’un des objectifs premiers de l’EAC doit rester la légitimation et l’accessibilité des pratiques artistiques aux élèves. Quant à l’artiste, il se doit d’expliquer que les singularités, les doutes, les peurs, les craintes et les tourments sont des éléments à part entière de l’art et de la création.
Par expérience, je crois qu’il existe bel et bien une utopie citoyenne dans ce type de projet. Mais doit-on obligatoirement répondre au désir, parfois non dissimulé, d’un monde « parfait » ? L’EAC que je qualifie de « projet social et éducatif » doit servir à faire comprendre qu’être « bon » à l’école n’est pas un prérequis pour créer et avoir accès à la culture. Un tel projet doit accueillir tous les élèves, sans restriction. Il doit reposer sur la libre adhésion des élèves, pour garantir un esprit d’ouverture. Proposer cette liberté permet à l’élève d’être acteur de son propre choix. Le rôle de l’enseignant consistera alors à communiquer clairement sur la présence de l’artiste au sein de l’école et à valoriser la démarche des élèves qui choisissent de s’inscrire d’eux-mêmes dans un projet, peu importe le résultat final.
D’après mes observations, je crois que l’utopie citoyenne de cette forme d’EAC se situe d’abord du côté de certains enseignants et directions d’établissement, qui perçoivent les pratiques artistiques comme dotées d’un « pouvoir social » magique, capable de métamorphoser les élèves. Du côté de l’artiste, l’utopie citoyenne serait de penser que tout artiste doit jouer un rôle éducatif pour pallier les fragilités d’un système scolaire qui, dans ses fondations, se doit d’être repensé au contact de la jeunesse, dans toute sa diversité.
L’utopie citoyenne de l’EAC : un horizon critique à maintenir !
Après plusieurs années d’interventions dans plusieurs dispositifs et de nombreuses rencontres avec des élèves, des enseignants et différentes directions d’établissement, je continue de m’interroger sur l’EAC. Comme utopie citoyenne, ne suscite-t-elle pas plus de questions chez celles et ceux qui l’accueillent, la pensent et la font, que du côté des publics qui y participent ?
Est-ce que l’une de ces utopies citoyennes ne consisterait pas déjà simplement à croire que les établissements scolaires, les artistes, les institutions culturelles et artistiques puissent réussir à travailler ensemble, en se considérant comme égaux indispensables au bon développement des jeunes ?
Je crois qu’il est bon de se rappeler qu’avant d’être des professionnels de l’art ou de la culture, nous avons toutes et tous été des amateurs intrigués par le monde de l’art et de la culture. Nous avons fréquenté durant plusieurs années ce lieu que l’on appelle l’école ou le lycée ; et ces années ont souvent été déterminantes pour les personnes que nous sommes devenues.
Nous attendions de nos enseignants qu’ils nous transmettent leurs savoirs mais aussi qu’ils nous proposent d’apprendre autrement. A titre personnel, ce sont les projets d’EAC et leurs temps de création, d’apprentissage et de découverte qui ont marqué ma scolarité, mon parcours jugé par l’école comme moyen, si ce n’est médiocre. Je sais ce que je dois à ces dispositifs, qui ont éveillé chez moi le désir d’être à la fois artiste et enseignant.
Aussi loin que je m’en souvienne, ce sont ces opportunités déployées dans les établissements scolaires qui m’ont permis d’évoluer en tant qu’enfant, puis adolescent. Je reste convaincu que l’école joue un rôle important dans la diffusion de l’EAC. Loin d’être une utopie, elle donne à l’établissement une identité, une couleur, une orientation, celle où l’on reconnaît que l’artiste, dans ses fonctions et son métier, peut ouvrir le champ des possibles et même susciter des vocations.
Contrairement à certains discours, l’EAC n’est pas une illusion. C’est un dispositif profondément concret, qui défend l’importance du collectif tout en offrant la possibilité de dialoguer entre des mondes qui, parfois, peuvent nous sembler éloignés les uns des autres. Par leur nature, les projets d’EAC rebattent les cartes de certaines hiérarchies bien établies, au profit d’un projet commun où chacune et chacun apporte sa pierre à l’édifice.
Romain Ravenel est comédien, enseignant vacataire à l’Université de Lorraine et à l’Université du Luxembourg, intervenant artistique et cadre de formation responsable de l’enseignement de la médiation éducative, culturelle et artistique à l’IRTS de Lorraine.
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