- Architektur, Geschichte, Gesellschaft
Terra incognita
(Photos: Philippe Reuter / forum)
Tant que vous n’y êtes pas allé, vous aurez du mal à comprendre – à la fois ce qui distingue ce territoire à l’extrême nord-est de la France et ce qui le rend si semblable au Luxembourg. A découvrir…

Mais commencez plutôt par le sud du Luxembourg. Si vous le connaissez mal, renseignez-vous sur www.visitminett.lu, montez sur les hauts fourneaux de Belval, promenez-vous dans le centre de Rumelange, de Dudelange ou d’Esch-sur-Alzette, faites une halte à la Brasserie de la Kulturfabrik, au Pitcher ou au café Streik. Prenez aussi le temps de vous plonger dans la nature de l’Ellergronn ou du Keeler Poteau, anciennes zones minières devenues réserves naturelles. Consacrez enfin une journée au Fond-de-Gras, avec ses installations industrielles, son train minier et l’impressionant oppidum celtique du Titelberg. Et puis, découvrez Lasauvage, village pittoresque au passé minier singulier. Pour suivre la mémoire vivante de cette région, vous pouvez vous abonner à la lettre d’information trimestrielle de la Fondation Bassin Minier…
Maintenant, vous êtes prêt pour le côté français. Commencez au nord-ouest de la Meuse. Laissez-vous d’abord toucher par la beauté de la basilique d’Avioth, magnifique édifice du XIIIe siècle au milieu des prés…





…puis passez un peu plus loin par la citadelle de Montmédy, forteresse aux remparts impressionnants.








Pendant notre visite de la citadelle, les artistes Isabelle Adeleus et Suran préparaient une exposition dans l’église Saint-Martin, dans le cadre de leur projet « Parcours Façades ».
Poursuivez jusqu’à Marville, remarquable village Renaissance …






… et son étonnant cimetière médiéval.







Dans ce secteur, la frontière luxembourgeoise n’est jamais loin : on circule dans un paysage de champs, de fortifications et de petites cités qui regardent autant vers le Luxembourg que vers la Lorraine. D’ailleurs, ce territoire faisait partie du Duché de Luxembourg jusqu’en 1659.
Puis, gagnez le pays de Longwy et le nord de la Meurthe-et-Moselle, un territoire déstructuré très, très loin de Nancy, dont il dépend administrativement. La désindustrialisation est passée par ici. Les usines sidérurgiques et métallurgiques sont parties, laissant derrière elles d’immenses friches, ainsi que des populations dont les grands-parents ou parents sont venus d’Italie, du Portugal ou du Maghreb, recrutés par la France pour pallier la pénurie de main-d’œuvre dans la sidérurgie et les mines. Quarante ans après la fermeture des usines et les grèves historiques du début des années 1980, la pauvreté et le chômage sont toujours une réalité. Le destin et la politique migratoire des années cinquante et soixante ont piégé ici des hommes et des femmes qui ont pris racine, souvent malgré eux. On vote à gauche, on râle, et on travaille au Luxembourg, qui a pris la place symbolique du « patron ».
Sur les hauteurs de Mont Saint-Martin, vous trouverez une église du XIIe siècle. D’ici, on a une vue magnifique sur le Luxembourg, qui s’étend devant vous et rappelle des réalités bien différentes, le tout sur fond d’histoire commune.


En descendant, vous passerez devant l’hôpital qui dessert tout le Pays-Haut, un territoire de 100 000 habitants situé aux portes du Luxembourg et de la Belgique. Cette infrastructure vétuste est en train d’être modernisée pour un budget total de 19 millions d’euros – une somme qui semble complètement dérisoire pour un lecteur luxembourgeois habitué à des investissements d’une tout autre envergure.




Faute de personnel soignant, cet hôpital a fait venir, il y a quelques années, de nombreux infirmiers et infirmières du Liban. Car les locaux, aussitôt leur diplôme en poche, partent travailler au Luxembourg, où le salaire peut atteindre facilement le double. Arrêtez-vous également à Longwy (15 000 habitants), dont les fortifications de Vauban sont inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco, et prenez le temps de découvrir la tradition des émaux de Longwy.
Vous passerez par Hussigny-Godbrange (4 000 habitants), haut lieu de l’immigration italienne situé directement à la frontière avec le Luxembourg. Parmi les communes frontalières, explorez Saulnes, située en face de Lasauvage, ainsi que Villerupt (10 000 habitants), qui accueille un Festival du film italien dont le rayonnement s’étend à toute la région. Son centre culturel, L’Arche, propose des places de cinéma à moitié prix par rapport aux cinémas luxembourgeois.


Sur ce site, qui jadis accueillait l’usine sidérurgique de Micheville exploitant jusqu’à cinq hauts fourneaux, l’Etablissement Public d’Aménagement Alzette-Belval construit un écoquartier. En attendant le futur « hub de mobilité » qui connectera ce nouveau quartier directement à Belval, vous y accédez en voiture. Voulue comme le pendant français de Belval par le Président Sarkozy en 2016, Micheville est maintenant habité par étudiants, stagiaires, jeunes professionnels et familles ayant besoin de rejoindre rapidement le Luxembourg. Juste à côté, le très beau musée archéologique d’Audun-le-Tiche (7 400 habitants), situé dans un ancien temple protestant, vous raconte la riche histoire romaine et mérovingienne de la région, mais rien n’indique que les immenses terrains vagues que vous voyez partout ont abrité, pendant cent ans, des usines gigantesques.

Entre 1871 et 1918, la frontière franco-allemande passait entre Audun (Moselle) et Villerupt (Meurthe-et-Moselle). Les chercheurs parlent ici d’une sorte de « frontière fantôme » qui expliquerait les différences culturelles entre Aumetz et Villerupt, entre Thionville et Longwy, entre le département de la Moselle et celui de la Meurthe-et-Moselle. Des architectures différentes, bâtiments officiels et cités ouvrières, imprégnées de tradition « allemande » ou « française », en témoignent encore. Des approches différentes aussi envers les conflits sociaux qui sont, semble-t-il, toujours perceptibles1.
Puis, remontez sur le plateau rural qui s’étend au-dessus de milliers de kilomètres de galeries. Faites une halte à Crusnes pour admirer l’église Sainte-Barbe, entièrement métallique, unique en son genre, devenue un symbole du patrimoine industriel lorrain.




L’histoire partagée de cette région vous rattrape également à Thil, où la nécropole nationale de l’ancien camp de concentration, annexe de Natzweiler, vous invite à un moment de recueillement. La mine située au cœur du village est en cours d’aménagement pour accueillir des visites, en collaboration avec le Musée National de la Résistance et des Droits Humains d’Esch-sur-Alzette. Fait peu connu, elle devait, pendant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, recevoir les installations de production des fameuses fusées allemandes V2.
A l’extérieur des villages, vous remarquerez les nouveaux lotissements qui hébergent les familles des frontaliers travaillant au Luxembourg. En effet, c’est désormais l’immobilier, et non plus l’acier, qui structure le territoire. Partout le long de la frontière, les prix ont explosé avec un décalage de dix, voire quinze ans sur le Grand-Duché. Les données disponibles pour la période 2015 – 2025 illustrent l’ampleur du phénomène. Alors que la moyenne nationale française n’a progressé que de 0,5 % sur dix ans (de 3 388 à 3 405 €/m²), les communes frontalières enregistrent des hausses d’une tout autre ampleur. Entre Thionville, Longwy et Audun-le-Tiche, la hausse des prix au mètre carré a atteint de 50 % à 70 % en dix ans2. La pénurie de biens à vendre et la hausse des loyers contraignent une partie de la population à s’installer dans des communes plus éloignées, allongeant ainsi les trajets domicile-travail et accentuant les inégalités territoriales. Le phénomène d’éviction observé au Luxembourg depuis les années 2000 fragilise maintenant le nord de la Lorraine. En jeu : la mixité sociale dans des communes qui peinent à maintenir une offre de logements accessibles à l’ensemble de leurs habitants. Ce mouvement est aggravé par les frontaliers « atypiques », c’est-à-dire des ménages qui quittent le Luxembourg pour pouvoir concrétiser, en France, le rêve de la maison individuelle encore accessible. Pour les communes, ces nouvelles populations posent problème. Il faut financer des crèches, des écoles, des transports publics, des hôpitaux, le traitement et la distribution de l’eau, le déploiement de la fibre optique pour le télétravail, mais sans disposer des recettes fiscales correspondantes…
Le secteur de la santé est particulièrement touché. Trouver un médecin généraliste dans cette partie de la Lorraine, du personnel soignant, un kinésithérapeute, un dermatologue ou un psychologue relève de l’impossible. Ils sont tous partis exercer au Luxembourg. Pour les frontaliers, cela ne pose pas trop de problèmes. Ils peuvent consulter leur kinésithérapeute qui a maintenant installé son cabinet à Dudelange, où il peut s’aligner sur les tarifs de la CNS. Mais pour tous ceux qui ne sont pas assurés via le système luxembourgeois, la désertification médicale en Lorraine pose souvent un problème existentiel. Ils doivent se rendre à Nancy ou jusqu’à Verdun pour se faire soigner. L’inégalité dans l’accès aux soins est flagrante.

Si vous descendez à présent du haut du plateau vers Nilvange dans la vallée de la Fensch, vous plongez à nouveau dans un paysage industriel qui vous parle de minerais, de charbon et de fer. Ici, le patrimoine bâti est spectaculaire. Les cités ouvrières du début du XXe siècle, les usines, les friches et les demeures patronales racontent plus d’un siècle d’histoire sidérurgique. Le Gueulard condense cet héritage. Ce lieu de concert mythique a été créé en 1984 pour redynamiser la vie culturelle de la vallée en pleine crise. Aujourd’hui c’est un café culturel qui propose des concerts acoustiques et laisse au Gueulard Plus, à une centaine de mètres, les concerts de musiques actuelles. A Hayange, l’usine Saarstahl Rail continue de fabriquer des rails, perpétuant ainsi une tradition industrielle séculaire. Les bureaux des Wendel, aux allures de château, rappellent le poids d’une dynastie qui a marqué la vallée pendant des siècles. Les Wendel sont partis pour Paris dans les années 1970, se reconvertissant dans la finance et entretenant aujourd’hui des relations bien différentes avec le Luxembourg qu’au temps des hauts fourneaux.


D’ailleurs, prenez le temps de visiter les vestiges du haut fourneau U4 à Uckange, qui illustrent encore mieux que le monument flamboyant de Belval l’histoire et le fonctionnement de ces monstres d’un autre temps. Du haut de la colline, la Vierge Marie pose un regard immuable sur une vallée marquée par tant de guerres, de souffrances et de grèves, avant de tomber littéralement en ruine dans les années 1970-1980. Hayange est l’une de ces villes de la région qui ont choisi un maire d’extrême droite et anti-européen, alors que (ou peut-être parce que) 66 % des actifs de la vallée travaillent de l’autre côté de la frontière. Lors des dernières élections municipales, en mars de cette année, il a pu renouveler son mandat avec 73 % des voix (49 % des électeurs se sont exprimés). La ville voisine de Fameck se distingue par contre par son Festival du film arabe, événement majeur de la vie culturelle de la région qui fêtera sa 38e édition en octobre prochain.

Thionville est aujourd’hui une belle ville dont le centre piéton rénové invite à la flânerie. Elle a réussi à tirer son épingle du jeu. L’argent et la politique tournent comme au Grand-Duché autour du secteur de l’immobilier, les maisons unifamiliales à 16 boîtes aux lettres sont légion et l’on construit des appartements « de haut standing » pour des expatriés ou des Français venus d’ailleurs, employés dans des banques, des assurances et des cabinets de conseil de l’autre côté de la frontière. Le samedi matin, le marché de Thionville n’a rien à envier à celui de Luxembourg-ville. Autour de la gare, un immense projet d’urbanisation promet un avenir radieux. Pour le moment, on ne voit que le parking à cinq étages, cofinancé à hauteur de 50 % par le Luxembourg. Une très belle passerelle pour vélos et piétons relie maintenant la gare au centre historique, de l’autre côté de la Moselle.
A partir de Metz, l’autoroute A31 fonctionne comme un immense ascenseur qui transporte chaque matin environ 100 000 personnes jusqu’à leur lieu de travail à Luxembourg-ville. Les trains saturés arrivent à transporter une dizaine de milliers de personnes supplémentaires. Les géographes et les planificateurs parlent alors de bassin de vie. Mais les interactions avec les résidents luxembourgeois en dehors du cadre du travail sont plutôt rares. Seuls les jeunes font le déplacement le soir pour aller en boîte, à un concert ou au cinéma au Luxembourg. La langue est toujours un marqueur social. Le français est entretemps mal-aimé au Grand-Duché et l’anglais a remplacé le français comme langue de prédilection d’une classe moyenne luxembourgeoise qui se définit exclusivement par son pouvoir d’achat et non plus par son niveau d’éducation.
A l’est de l’A31, le paysage et les populations changent. Une vaste plaine s’étend le long de la Moselle avec des villages ruraux, les restes de la ligne Maginot et de nouveaux lotissements, le tout dominé par les quatre tours de refroidissement de la centrale nucléaire de Cattenom. Avec ses 1 500 salariés d’EDF et 800 employés permanents d’entreprises prestataires, elle pèse fortement sur l’économie et la politique locale. En forçant un peu le trait, on peut dire qu’EDF remplit ici le rôle de développeur territorial, « un ami qui vous veut du bien », et qui s’assure par là le soutien d’une population reconnaissante.

Dans cette région des trois frontières, il faut voir Rodemack, classé parmi les plus beaux villages de France, Sierck-les-Bains et le château de Malbrouck, qui accueille des expositions et des événements culturels. Ici, tout paraît plus calme : villages très propres, lotissements, campagnes paisibles, et partout cette impression étrange d’un territoire qui, par bien des aspects, semble déjà aligné sur le modèle luxembourgeois.

Ainsi ce n’est pas un, mais plusieurs territoires qui longent la frontière luxembourgeoise, marqués différemment par la géographie et l’histoire. On peut facilement distinguer, à l’ouest, la région de Longwy jusqu’à Villerupt et Audun, qui a du mal à trouver sa place ; au milieu, la région entre Aumetz, la vallée de la Fensch et Thionville, qui profite au maximum de sa proximité avec le Grand-Duché ; et, à l’est, la région de Cattenom, qui constitue un territoire à part, tourné autant vers le Luxembourg que vers la centrale nucléaire, ce non-lieu (d’après Marc Augé) qui, vu du Luxembourg, menace l’existence même de toute la région.
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