La situation religieuse en Russie et en Europe de l’Est
in: La Croix, 25.11.1975
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Comment informer sexuellement sur la situation qui est celle des chrétiens dans les pays de l’Est ? Les démocrates populaires veillent jalousement sur leur monopole de l’information. En Occident, à tous les échelons des médias, le silence règne, justifié au mieux par le légitime désir de ne pas aggraver une situation déjà suffisamment difficile pour les croyants, au pire par le calcul politique : on ne parle pas innocemment de la liberté religieuse à l’Est quand à l’Ouest, des alliances électorales ne sont pas sans rappeler ce qui s’est passé en Hongrie, et, Roumanie, en Pologne, dans l’immédiat après-guerre. Dès lors, toute dénonciation de réalités, il est vrai mal maîtrisées (l’information est rare, fragmentaire, souvent orientée), est taxée « d’anticommunisme primaire ». A l’inverse, les accusations pleuvent sur le journaliste qui refuse de faire écho à des assertions incontrôlables qui révèlent davantage la profonde souffrance des émigrés et des proscrits d’hier que la vie quotidienne des Russes ou des Roumains en 1975.
Libre de toute propagande
Il faut dès lors saluer la parution du livre de Trevor Beeson, Prudence et Courage. La situation religieuse en Russie et dans les pays de l’Est, comme un événement (1). L’auteur est un prêtre anglican qui a su magnifiquement dominer l’abondante moisson de renseignements mise à sa disposition par le « Conseil britannique des Eglises ». Pas une trace d’animosité en ces 328 pages denses mais accessibles à tout public. Au contraire, un souci d’équilibre, de vérification des sources, de sensibilité aux diverses traditions spirituelles : orthodoxe, catholique, baptiste, juive, etc. Une volonté de vérité et de liberté par rapport aux malentendus, aux distorsions de la propagande, quelle qu’en soit l’origine. On pourra certes discuter tel détail historique, relever des omissions (2) — comment n’y en aurait-il pas quand on passe en revue neuf pays et, selon les cas, trente ou cinquante ans d’histoire ?, — la vision d’ensemble n’est aucunement contestable.
Tous les maux qui affectent les Eglises de l’Est ne sont pas à imputer à la dictature marxiste. Le P. Beeson a raison de le rappeler avec force : le poids de l’Histoire, avec ses haines séculaires entre communautés, ses guerres de religion, est lourd. De même, pas plus que leurs sœurs d’Occident, les Eglises de l’Est n’échappent à des phénomènes qui se nomment : sécularisation, urbanisation, évolution des mœurs, réaction contre le conservatisme doctrinal des sociétés religieuses.
L’héritage de Marx
Pourtant, quelle que soit la situation — extrêmement variée — des Eglises, on relève une constante : même en période d’accalmie, l’idéologie athée entraîne l’asservissement des Eglises. Les Constitutions nationales peuvent bien prévoir « la liberté de conscience et de culte » : rideau de fumée que cela ! Dans sa critique de la philosophie du droit de Hegel, Marx a écrit : « La suppression de la religion comme bonheur illusoire du peuple est l’exigence de son bonheur réel. » Il n’est au pouvoir d’aucun parti communiste de corriger Marx. Même si, comme en Bulgarie, une loi (de 1949) reconnaît que « l’orthodoxie est la religion traditionnelle du peuple bulgare ». Le contrôle de
l’Etat communiste sur l’Eglise n’en sera alors que plus grand.
Mais il faut bien en venir aux faits pour montrer combien la propagation d’un athéisme dit scientifique, les restrictions imposées aux cultes, les accusations de menées subversives ou de parasitisme, l’élimination physique des personnes (plus de 1 200 prêtres et 28 évêques de l’Eglise orthodoxe russe sont morts en prison entre 1917 et 1923) ont causé de ravages. Et, aujourd’hui encore, tous les « archipels du Goulag » du monde sont ouverts aux croyants, non seulement au Chili, en Corée, en Guinée équatoriale, mais aussi en Russie, en Ukraine, en Lituanie, en Albanie et ailleurs. Par quelle aberration feint-on de l’oublier ?
L’Union soviétique
Sur l’URSS, mieux que tout commentaire, des statistiques aussi précises que possible. 1914 : 51 105 prêtres, 54 174 églises paroissiales, 1 025 monastères, 57 séminaires de théologie. 1973 : moins de 10 000 prêtres, 7 500 églises, une douzaine de monastères, trois séminaires. Encore faut-il ajouter que les chiffres trahissent la réalité : si la dernière grande vague de persécutions remonte à 1909-1964, la foi n’en est pas moins aujourd’hui encore dénoncée, aville par la propagande officielle. Toutes les sources s’accordent à donner de 25 à 30 millions de pratiquants orthodoxes en URSS (après soixante ans de politique marxiste et de répression !) : ces croyants pratiquent au péril de leur vie souvent, et toujours au détriment de leur insertion sociale et de l’avenir de leurs enfants. L’Eglise orthodoxe russe n’a plus pour force que la célébration de la liturgie. On l’accuse parfois de compromission, elle donne pourtant un témoignage admirable.
Pire encore est la situation des catholiques de rite latin : 7 diocèses et 21 évêques en 1917, 980 églises, 912 prêtres, 4 séminaires ; en 1973, ces chiffres sont : 3 églises, 10 prêtres ; il n’y a plus ni diocèse, ni évêque, ni séminaire. Un pseudo-Synode de réunification a aboli en 1946 l’Eglise catholique de rite byzantin (unistes) qui existait depuis 1596 : aujourd’hui, de 200 à 300 prêtres ukrainiens exerceraient encore leur ministère dans la clandestinité.
Les sectes, les pentecôtistes, les baptistes surtout — que l’on se rapporte pour ces derniers au livre émouvant du pasteur G. P. Vins, qui vient de paraître (3) — n’ont pas connu un meilleur sort.
De la Pologne à la Hongrie
Bien différent est le cas de la Pologne (cf. notre enquête dans la Croix des 30, 31 mai, 3 juin 1975), et surtout celui de la RDA. Dans ce dernier pays, sévit un marxisme doctrinaire, « un marxisme à l’allemand ». Il faut ici parler davantage de pressions politiques et sociales que de persécution. Les chrétiens manifestent un intérêt certain pour une éthique renouvelée, pour le dialogue avec la société socialiste. « Solidarité critique », a-t-on dit des Eglises allemandes. Il n’empêche que les jeunes chrétiens sont harcelés, que la tension est grande dans le domaine de l’éducation, que les Eglises refusent de se cantonner dans le domaine privé.
Après son bref Printemps, Prague connaît un long hiver. Comme hier avec les « prêtres de la paix », le procès du cardinal Beran, la suppression là aussi
des communautés catholiques de rite oriental unies à Rome. Le pasteur Hromadka avait vu dans le socialisme l’expression sociale-chrétienne de l’Évangile : comment aurait-il reçu cette déclaration de Radio-Prague en janvier 1973 : « Le dialogue entre chrétiens et marxistes doit être rejeté » ?
De la Hongrie, où les communistes ont pris le pouvoir en 1945 avec… 16 % des voix, on connaît à la fois l’histoire tragique du cardinal Mindszenty et l’évolution sensible vers la détente depuis l’accord de 1964 entre la Hongrie et le Vatican. Pourtant, après Karl Barth et sa lettre de 1951 au président de l’Église réformée, Trevor Beeson reprend à son compte avec angoisse la question : « L’Église servante ne serait-elle pas devenue l’Église servile ? »
Prudence et courage
L’évolution est aussi nette en Yougoslavie, où la politique est dictée en grande partie par la crainte de résurgencé des nationalismes. Le chemin est grand qui va du procès du cardinal Stepinac en 1946, de la longue persécution de 1945-1955, aux accords partiels avec le Vatican en 1966. Mais l’incertitude demeure.
Alors que le silence total est tombé sur l’Albanie, qui s’est proclamée en 1967 premier État athée du monde (de fait, toutes les institutions religieuses ont été impitoyablement éliminées), on passe avec soulagement à l’examen de la situation religieuse dans deux grands pays orthodoxes : la Bulgarie et la Roumanie. L’orthodoxie est ici intimement liée à la vie de la nation, à ses grandes heures. Le passé et les mérites de l’Église n’ont pourtant pas empêché le stalinisme d’exercer ses ravages. Mais le patriarche Cyrille en Bulgarie, le patriarche Justinien en Roumanie, avec des moyens et des tempéraments
fort différents, ont su obtenir pour leurs Églises une liberté assez remarquable même s’il s’agit d’une liberté surveillée. Il n’en va pas de même, hélas ! pour le catholicisme. Le drame de l’Église uniate de Roumanie (un million et demi de fidèles lors du pseudo-Synode de réunification avec l’Église orthodoxe à Cluj en 1948) est toujours actuel.
Entre la prudence et le courage devant les autorités marxistes, la politique de ces Églises oscille. Les situations locales ne sont pas comparables et surtout il arrive que des évolutions rapides surviennent. Même s’ils sont maigres, on peut penser que l’Ostpolitik du Vatican a porté quelques fruits. De même, l’entrée des Églises orthodoxes russe et roumaine dans le Conseil œcuménique des Églises en 1961 a modifié la situation de ces Églises en les sortant de l’isolement. La Conférence européenne des Églises (« KEK », réunions dites de « Nyborg ») est un autre poumon indispensable à beaucoup de petites Églises des pays de l’Est. Tout cela demeure précaire. Et l’Ouest a beaucoup à apprendre du témoignage chrétien de tant d’Églises qu’il connaît si mal. A cet égard, le livre de Trevor Beeson est indispensable.
Robert ACKERMANN
in: La Croix, 25/11/1975
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