Roger Garaudy: „Nous n’avons pas besoin de foi pour expliquer le monde, nous avons besoin d’elle pour le changer“
Interview paru dans: La Croix 27.4.1976
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Nr.5 29.5.1976
erausgin vum
gesellschaftspoliteschen aarbechtsgrupp
an der jugendpor lëtzebuerg
"Une sphère qui court après son centre", c’est ainsi que Roger Garaudy-étudiant se définissait. "Depuis, j’ai appris que le centre, c’est cette course même", ajoute-il aujourd’hui.
On n’a pas fini d’être interrogé par l’itinéraire de cet ancien responsable communiste, l’une des têtes pensantes du marxisme.
"Je suis chrétien": c’est la profession de foi qui marque Parole d’homme [ un ouvrage qui atteint déjà 150 000 exemplaires].
Son dernier livre politique le Projet Espérance est fondé, en quelque sorte, sur ce postulat évangélique. Chacun de ces ouvrages constitue un événement et marque une étape dans la démarche de l’universitaire, du militant politique et du poète, qu’il est tout à la fois.
Liée au projet d’une société autre, d’un monde qu’il faut construire, la foi chrétienne du militant Garaudy déconcerte certains, amène parfois objections et réserves.
Quelle est cette foi au juste? Comment est-elle vécue?
Ne fallait-il pas le lui demander? Et même si l’on ne se reconnaît pas dans ce credo et cette vision de l’Eglise insolites, on peut se laisser interroger par la foi de cet homme, dont la sincérité n’est pas à démontrer. Cette foi, qui n’a jamais cessé d’être l’un des problèmes majeurs de sa vie et qu’il a tenté de traduire non en termes théologiques, mais humains.
- "Je suis chrétien", c’est la dernière ligne de votre livre Parole d’homme; c’est, en quelque sorte, la signature de cet ouvrage, mais
c’est aussi la signature d’un itinéraire. Un itinéraire, semble-t-il, marqué par des hésitations. Vous refusiez, par exemple, dans l’Alternative, de faire un acte de foi, car c’est au terme d’une vie, estimiez-vous, que l’on peut dire si une foi s’est traduite en actes.
Alors, qu’est-ce qui vous a conduit à faire cette profession de foi si peu d’années après?
- Cette approche de la foi n’est pas une manière de prendre mes distances à l’égard de la politique. C’est au contraire, une manière de donner à la politique sa véritable dimension.
Si je voulais résumer les raisons de ce cheminement, je dirais qu’à aucun moment, nous n’avons besoin de Dieu pour expliquer la réalité. A aucun moment nous n’avons besoin de lui pour nous assurer une vie après la mort. Nous n’avons pas besoin de la foi pour expliquer le monde, nous avons besoin d’elle pour le changer. (Et ici, je pastiche volontiers la formule de Marx sur la philosophie.) (suite page 2)
ROGER GARAUDY:
« Nous n’avons pas besoin
de foi pour expliquer le monde,
nous avons besoin d’elle
pour le changer »
Voilà pourquoi, cet acte de foi est pour moi, dans le prolongement de ma vie militante, indivisiblement acte de foi en l’homme et acte de foi en Dieu. Ceci n’a rien à voir avec une conception du monde. L’obstacle fondamental dans les discussions entre marxistes et chrétiens, c’est la tendance à ne voir dans la foi qu’une conception du monde, une idéologie. Bien sûr, toute foi s’exprime nécessairement dans le langage et la culture d’une époque, mais elle ne s’y réduit pas.
Ce qui me paraît essentiel, c’est d’exister d’une manière telle que je n’existe plus par moi-même et pour moi-même. Et celui qui nous l’a appris, c’est Jésus.
— Certains en ont fait un révolutionnaire…
— Cela me paraît une idée absurde. Jésus n’était pas un révolutionnaire, au sens où il serait devenu le chef d’un mouvement de guérilleros, organisant la libération d’Israël de l’occupation romaine. Cela aurait limité sa conception de la révolution à une époque donnée, en un lieu donné; alors que l’impact révolutionnaire de Jésus tient à ce qu’il met en cause fondamentalement les principes sur lesquels était fondé l’Empire romain.
« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » : le seul fait de reconnaître que l’ordre politique n’était pas le tout de l’homme dans l’empire romain où César (l’empereur) était dieu faisait du Christ un personnage subversif. Et ceci est vrai à toute époque. Par conséquent, je crois que Jésus, d’un point de vue historique, n’a pas été injustement condamné à mort. Il a subi le sort que
subissent à toute époque, les auteurs d’affirmations prophétiques, mais subversives.
C’est là que nous pouvons puiser la force de changer le monde. Car si, d’un point de vue historique, l’aventure du Christ se termine par un échec, il a montré que l’efficacité pouvait résider chez le plus démuni…
Moi, ce qui me frappe le plus dans la vie du Christ, c’est que c’est un raté. Il n’a même pas été roi des Juifs, il s’est incarné à la base, dans la vie d’un ouvrier sans pouvoir, sans avoir et même sans savoir, sans cette orgueilleuse sagesse des Grecs et des Romains. Un raté, que par dérision on a abreuvé d’injures, de soufflets, que l’on a châtié du supplice des esclaves. Bref, un marginal que les passants injuriaient, que personne n’a essayé de sauver de la mort. Même les historiens de son temps ne font pas mention de lui.
Et pourtant, depuis cette époque, les conquérants, les rois, sont morts, sans laisser de trace dans notre vie. Il n’y a que lui, le raté de Nazareth, qui continue à nous interpeller et à marcher sur notre terre des pas d’éternité.
— Vous dénoncez la tendance à ne voir dans la foi qu’une conception du monde. Vous, vous y voyez uniquement une praxis (1) ?
— Pour moi, Dieu est acte. Cela me gêne quand on dit qu’il est être. Un acte ne passe que par des hommes, des consciences, des mains d’hommes. Dieu se taira toujours, si nous ne lui prêtons pas notre bouche. Dieu n’agira jamais, si nous ne lui prêtons pas notre main. C’est un rappel de responsabilité. C’est en ce sens que la foi peut ne pas être un opium mais, au contraire, un levain.
— Dieu s’est, par conséquent, fondu dans la praxis humaine ?
— Il ne s’est pas fondu. Il a grandi notre exigence.
Le message du Christ, c’est d’avoir présenté au monde l’exigence radicale de Dieu, y compris dans la politique. Et c’est ce qui me fait comprendre aussi ce qu’est l’Amour. Oui, il est universel. Oui, il faut aimer tout le monde. Mais, aimer le riche, c’est lui faire lâcher prise à cette richesse qui s’est coagulée dans ses mains, comme du sang. Richesse qui l’ailène et qui le défigure. Il faut lui faire lâcher, fût-ce avec ce fouet de corde qui chassait du temple les marchands. Aimer l’esclave, ce n’est pas le consoler, c’est obliger son maître à le relâcher.
Autrement dit, aimer c’est appeler chacun à ce qui est le plus difficile, s’arracher au rôle longtemps accepté et monter vers l’humain.
— Pour vous, c’est ça l’incarnation ?
— Absolument. Qu’est-ce qu’une Eglise qui prie pour les opprimés sans désigner les oppresseurs ? Je dis franchement : c’est une Eglise désincarnée.
L’incarnation, c’est ce qui me rappelle que mon corps est ce qui m’insère dans le monde pour le transformer, pour habiter pleinement l’histoire. Cette incarnation, elle a commencé il y a bientôt deux mille ans, mais elle n’est pas achevée. Elle ne le sera que lorsque nous aurons fait, par nos efforts, du monde un seul corps où tout sera partagé, où le travail ne sera plus servitude, exploitation, mais liberté et poème.
— Le royaume de Dieu n’est pas, selon vous, dans un au-delà de l’histoire ? Il n’est pas non plus dans un autre monde ?
— Il n’y a pas d’au-delà de l’histoire. Pour moi, il n’y a pas ce monde et l’autre, pas plus qu’il y a le corps et l’âme. Ce sont nos vieux dualismes qui ressortent. L’autre monde, c’est le monde devenu autre.
— Certains (je pense plus précisément à André Frossard et Maurice Clavel) disent avoir rencontré Dieu. Et c’est ce qui est à l’origine de leur foi, disent-ils. Vous, il semble que vous vous médez de cet aspect affectif et relationnel de la foi ?
— Clavel et Frossard ont rencontré Dieu, comme on rencontre un platane ! Pour moi, la foi se situe à l’intérieur d’une action et dans la recherche de ses fondements… et non en se cassant le nez dessus.
— Pour vous, Dieu, c’est le poète intérieur à l’homme. Comment concevez-vous une relation avec ce Dieu ? Il semble qu’il n’y ait pas cette altérité, cette présence de l’autre. Ce qui fait que l’on ne voit plus la raison d’être de la prière.
— Mais si, il y a une altérité !
Ce qui me paraît essentiel, je vous le répète, c’est que je ne peux vivre par moi-même et pour moi-même. Je dois constamment être prêt à cet accueil de l’imprévisible… Ce qu’on appelait autrefois l’inspiration poétique, ce qu’on peut appeler la grâce.
Pourquoi je n’emploie par le mot de Dieu et je me réfère si souvent à Jésus ? Parce que nous ne pouvons rien dire et rien connaître de Dieu, si ce n’est que ce qui nous a été révélé par la vie, par la mort et par la résurrection de Jésus-Christ. Tout le reste, c’est de la littérature.
« Tout ce que je dis de Dieu, c’est un homme qui le dit », disait Barth. C’est une façon de relativiser : je ne peux pas prétendre être un fonctionnaire de l’absolu, qui parle au nom de Dieu. Ou alors, je me transforme tout de suite en inquisiteur ou en stalinien.
— On a dit que vous avez tenté une réconciliation, une synthèse du marxisme et du christianisme ?
— C’est faux… Je n’essaie pas de faire une synthèse, en ce sens que je ne crois pas qu’on puisse faire un système des deux. Je demande simplement que l’on mette en présence un marxisme ouvert avec un christianisme ouvert.
— C’est-à-dire ?
— Un marxisme « ouvert », c’est un marxisme qui n’a pas la prétention de répondre à tous les problèmes. Par exemple, on ne peut pas déduire des principes d’économie politique ou même de la philosophie marxiste la valeur absolue de la personne humaine. Cela ne veut pas dire que c’est inconciliable avec le marxisme. Au contraire.
Quand Marx définit le socialisme, il ne le définit pas par ses moyens, mais par ses fins. Il dit que c’est une organisation des rapports économiques, politiques et culturels qui permette à chaque enfant qui porte en lui le génie de Mozart de devenir Mozart. Je pense qu’un chrétien pourrait dire : permettre à chaque homme de devenir un créateur à l’image de Dieu.
— Le marxisme est pourtant aussi d’une certaine façon une cosmologie (2), voire peut-être une ontologie (3) ?
— Chez Marx, il n’y a pas du tout cette cosmologie ni cette ontologie. C’est pourquoi il est « ouvert ». Et je définirai de la même façon un christianisme « ouvert » : l’on ne peut pas déduire des textes bibliques et évangéliques une doctrine sociale. A mon avis, c’est l’erreur monumentale qui a été commise par l’Eglise pendant longtemps.
Est-ce que cela signifie pour autant que c’est incompatible avec le christianisme ? Pas du tout. Il se situe sur un autre plan et, par conséquent, je crois qu’il peut y avoir non pas une synthèse du marxisme et du christianisme, mais une fécondation réciproque.
— Vous fendez votre engagement politique sur l’espérance. C’est à dessein que vous avez donné cette connotation évangélique à votre livre : le Projet Espérance ?
— L’espérance est à la fois une dimension évangélique et marxiste. Le marxisme et le christianisme travaillent, l’un et l’autre, à ce que j’appelle l’émergence poétique de l’homme. L’avenir n’est pas un scénario déjà écrit. Nous sommes pleinement responsables de notre histoire.
Ce qui est contraire à la fois au véritable esprit du marxisme et du christianisme, c’est la futurologie au sens où l’entendent les positivistes américains : une simple extrapolation à partir du présent et donc une guerre préventive contre l’avenir.
Cette complémentarité du marxisme et de la foi chrétienne fait de chaque homme un centre d’initiative et de création à tous les niveaux de l’économie, de la politique, de la culture. Un homme à l’image de Dieu.
— Il semble que vous êtes — outre les nombreuses amitiés personnelles — un homme seul, Roger Garaudy ? Vous vivez votre engagement politique en dehors de tout parti. Vous vivez votre foi chrétienne en dehors de toute Eglise. Pensez-vous que l’on puisse être chrétien, hors de l’enracinement d’une communauté ?
— Ce que je conteste absolument, c’est l’idée que je suis seul. Il me semble que l’on n’est pas seul en politique sous prétexte que l’on n’est pas dans un parti. Je vais même plus loin. Je considère, à l’heure actuelle, que la notion de parti est une conception désuète de l’organisation politique. Par conséquent, il faudra trouver des formes d’organisation politique qui n’agissent pas par délégation : « Votez pour nous et nous vous ferons le socialisme. »
Si nous voulons donner à chaque individu sa responsabilité personnelle, il faut procéder autrement… Parole d’homme atteint 150 000 exemplaires, c’est-à-dire 500 000 à 600 000 lecteurs ! J’ai reçu plus de 450 lettres personnelles… Ce n’est pas être seul cela.
De même, d’un point de vue chrétien, je ne suis pas seul. C’est vrai, je ne me pose pas la question de savoir si je suis catholique ou protestant. Je vais être brutal : je dirai que c’est un problème du xvi$^{e}$ siècle, qui peut intéresser l’historien, mais qui ne m’intéresse pas comme militant. Le problème n’est pas de se définir par rapport à une Eglise, mais par rapport à Jésus-Christ.
— Mais est-ce que vous adhérez aux signes visibles qui font une communauté ou une communion chrétienne ?… Par exemple, que représente une eucharistie pour vous ?
— D’abord, on a contre soi le bon sens, qui consiste à dire le vin n’est pas du sang, le pain n’est pas de la chair ; ce qui est évident.
Mais ce qui me paraît plus évident, c’est que le pain et le vin ne sont pas des choses à la manière d’un caillou, d’un nuage ou d’un fleuve. Le pain et le vin n’existent que dans une communauté humaine, dans une communauté de travail et d’échange… Depuis le grain qu’on a semé jusqu’au pain partagé, toute la geste du pain nous rappelle que l’homme est à la fois travail et amour. Et je me dis en écoutant une messe : le Christ n’est pas dans le pain, il est dans le pain partagé. Il n’est pas dans l’être du pain, il est dans l’acte de le partager.
Seulement, ceci nous interpelle aussi parce que le pain en réalité n’est pas partagé. Il ne l’est que dans un rite symbolique : la communion. Il est mis partout ailleurs sur le marché qui recrée la jungle des fauves : « Si mon voisin a faim, tant mieux ; je lui vendrai plus cher mon blé. »
Ce marché, c’est le contraire du partage, c’est le contraire de l’amour. Dans cette cérémonie, ce qui m’a frappé, et ce qui alimente la vie du militant, c’est que l’on prend conscience que ce pain n’est pas une chose, c’est un acte. Celui de le produire, celui de le répartir. Et cet acte peut être générateur de violences lorsqu’il est concurrence. Mais il peut être un acte d’amour, lorsqu’il est partagé. Le partage seul est humain, est divin.
L’eucharistie implique donc, selon moi, une exigence militante : lutter contre l’économie de marché, c’est-à-dire lutter pour que tout le pain et tout le vin, et toutes choses soient partagés et non vendus. L’exigence de la foi est en même temps une exigence politique.
Interview recueillie par Jean-Claude Escaffit
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