Memento, homo

Extrait de: "Pour une politique de la culture"

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Le Mercredi des Cendres, au lieu du Memento, homo, qui rappelait l’homme à sa cendre future, le prêtre dit maintenant : Change ton cœur, et tu vivras. Pour qui réfléchit, ces deux expressions se réfèrent à une même réalité, dont la mort et la résurrection sont les deux phases. A un même acte, oserai-je avancer. Parce que je crois à la vertu des symboles, je ne vois nulle indiscrétion à proposer celui-ci à des non-chrétiens. Change ton cœur : cette intimation à ressusciter (l’analogue du Lève-toi et marche qui m’émerveille et me terrifie à la fois parce que le paralytique ne peut pas se lever et pourtant reçoit l’ordre de faire cet effort impossible, qui est le prix qu’il doit payer pour marcher), ce commandement reçu donc en plein cœur m’est adressé à moi en même temps qu’à cette foule d’autres. Changer son cœur, c’est changer sa vie : accomplir ensemble ce changement, c’est changer la vie. Je ne puis pas changer mon cœur sans modifier toutes mes relations avec mon milieu, où j’introduis par là même, si peu que ce soit en apparence, un facteur de changement. En fait, ce n’est pas moi tout seul que je change, pour quelque égoïste salut : c’est le vieil homme qui commence à tomber en poudre, et l’homme nouveau qui naît. Memento, homo : toi, l’homme que tu es ; mais indivisiblement toi, homme. Cette injonction à l’homme en ma personne me retire de ce néant, l’individu. Changer mon cœur, c’est cesser de dire : moi je. C’est dire : je comme un acte de foi dans l’homme. Affirmation radicale de l’être libre, le pronom je l’est aussi du lien social. Il n’y a pas de vrai je sans nous. C’est ce qu’apprend aux chrétiens le Notre Père, appelé justement prière universelle ou sacerdotale, qui est, entre autres choses, une célébration de la communauté humaine, une charte, à quelque niveau qu’on les situe, des rapports entre les hommes.

Pierre EMMANUEL,

Pour une politique de la culture.

(Ed. du Seuil.)

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