Les dominations dans le milieu palestinien au Ier siècle de notre ère

Journées internationales pour une société dépassant les dominations: texte de discussion

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JOURNEES INTERNATIONALES POUR UNE SOCIETE DEPASSANT LES DOMINATIONS:

LES DOMINATIONS DANS LE MILIEU PALESTINIEN AU IER SIECLE DE NOTRE ERE

Comment Jésus s’est-il situé face aux dominations de la société de son temps? Voilà qui n’est pas simplement d’un intérêt historique ou académique. On prend aujourd’hui de plus en plus conscience de la nécessité d’une telle démarche pour comprendre en profondeur la signification des dires et des pratiques de Jésus et comme source d’inspiration pour la foi et l’action des chrétiens. Il ne s’agit pas d’utiliser des passages isolés de l’évangile en guise d’arguments, mais d’adopter une perspective globale, qui permette de restituer Jésus et son message transcendant dans toutes les dimensions de leur réalité.

I. INTRODUCTION

L’Asie a connu une féodalité de type particulier. Celui-ci est caractérisé par le fait que les paysans vivent en communautés très organisées, centrées sur les rapports de parenté et ayant une cohésion interne fort grande, alors que l’Etat, dirigé par des princes ou des rois, s’approprie le surplus en jouant sur la production par le biais de l’organisation de l’irrigation. Cela est un modèle qui a prévalu dans les régions de culture rizière, à peu près dans tous les cas (1).

Par contre, en Asie Occidentale, (le Moyen Orient), là où l’irrigation n’était pas nécessaire, c’est une organisation quelque peu différente qui se développa. Ces régions sont caractérisées par des guerres perpétuelles, car elles sont les lieux des grandes voies de communication entre l’Orient et l’Occident et entre les grands empires (Babylone, Egypte) et par conséquent il s’est agi la plupart du temps de royaumes à aristocraties guerrières. Cela a amené l’Etat à prélever également une grande part du surplus produit par les activités des gens (à la fois sur le plan de la production agricole et des échanges), afin, notamment, de pouvoir

financer les guerres.

L’empire romain s’est développé selon un autre type social, le mode de production esclavagiste, dû au développement intensif du commerce maritime. A cause de ce dernier, la société avait besoin d’un très grand nombre d’agents producteurs, afin de pouvoir multiplier les échanges. C’est ce qui a provoqué la naissance de l’esclavage, qui caractérise notamment un certain nombre des empires bordant la Méditerranée. C’est d’ailleurs là, en grande partie, l’origine de la notion de propriété privée, développée par la suite dans le droit romain.

La Palestine, après l’exil de la population d’Israël à Babylone, fut toujours soumise aux empires voisins (Perse, Rome, etc.) en même temps qu’elle était dominée intérieurement par la classe des riches propriétaires terriens. Au IIème siècle avant notre ère, lors du processus d’hélénisation, la région connut la révolte des Machabées. C’est l’empire romain, sous le commandement de Pompé, qui en 63 avant notre ère établit un maître sur toute la région et intégra la production économique de la Palestine dans le commerce de l’empire.

La Palestine elle-même a cette époque est divisée en deux régions géographiques bien distinctes. Il y a d’abord la Judée, région située autour de Jérusalem et de son Temple, région montagneuse et caractérisée économiquement par un mode de production sub-asiatique. Les terres sont arides et sèches. On y cultive des olives, des fruits et l’élevage des moutons et des chèvres y est assez répandu. Il y a également des forêts.

Par contre, la Galilée, est traversée par deux grandes voies commerciales, l’une conduisant de Damas à la mer et l’autre de Damas à Jérusalem. C’est un pays très fertile, caractérisé par de grandes propriétés, où l’on cultive le blé et où l’on dispose aussi de grands élevages de bétail. Il y a des pécheurs le long de la mer et des lacs. Les marchands étrangers y ont une influence très grande, ce qui est à l’origine d’une des caractéristiques de la Galilée, celle d’être une terre de sang mêlé et par conséquent tombant dans la catégorie de l’impureté par rapport à la race juive (Mathieu 4-13 : territoire de gentils, peuple qui vit dans les ténèbres). La Galilée fut aussi le lieu d’origine de très nombreuses révoltes de paysans et notamment celle des Zélotes.

Sur le plan de la géographie sociale, il y avait une différence importante entre les villages, qui vivaient en entités autarciques et selon un modèle social de type clanique et d’autre part les villes particulièrement développées en Judée, notamment Jérusalem, aux sociétés stratifiées.

II. LE CADRE HISTORIQUE DE LA PALESTINE DU PREMIER SIECLE

1. L’EMPIRE ROMAIN

L’empire romain a établi sa dénomination, et celle-ci prend plusieurs aspects.

Elle est d’abord de type économique et s’exerce par les exactions qui ont pour but de drainer le surplus produit en Palestine vers le centre romain. Ce drainage se fait tout d’abord officiellement, par les diverses formes d’impôts : environ 6.000.000 de deniers (un denier – un jour de travail pour un ouvrier) sont ainsi transférés chaque année, par le biais du tsibutun (impôt personnel, s’élevant à un quart de la récolte); de l‘annona (impôt en nature ou en travail pour l’armée) et de pubéccum (taxes et accises). Cependant, il y a également un prélèvement inofficiel, exercé par les fonctionnaires romains ou leurs alliées palestiniens.

La domination est également politique et elle s’exerce par le biais d’intermédiaires, recrutés

dans les classes dominantes d’Israël et dans les fonctionnaires "romanisées". C’est ainsi que l’on peut distinguer la pyramide suivante :

Sur le plan politique il y a d’abord le Procureur de Judée, qui est romain, réside à Césarée (probablement pour ne pas être trop visible à Jérusalem), mais qui vient dans cette ville au moment des grandes fêtes. C’est lui qui nomme le grand prêtre, le choisissant dans l’une des quatre familles dominantes de la société de l’époque. Sur la Galilée, c’est le Légai romain de Syrie qui exerce le pouvoir, mais par l’intermédiaire du roi Hérode Antipas.

Le pouvoir romain contrôle indirectement les grands propriétaires et l’aristocratie, par le fait qu’il s’arroge la possibilité d’une destitution arbitraire de leurs droits de propriété. L’intérêt donc de cette classe est de collaborer avec le pouvoir romain.

"Les ouvriers urbains et même la petite bourgeoisie souffrent également des conséquences économiques de la double exploitation romaine et locale. Celle-ci se manifeste notamment par un taux d’inflation important, du chômage, la naissance de bandes armées dans les régions rurales, etc…"

Enfin viennent une série de fonctionnaires intermédiaires, directement appointés par le pouvoir romain et généralement recrutés parmi les anciens du Sanhadzán (Conseil supérieur) et dans les grandes familles. Quant aux publicains, ils sont recrutés dans des milieux moins élevés et sont chargés de percevoir les taxes.

La domination militaire s’effectue par une présence de l’armée romaine en Palestine, recrutés généralement en Syrie et parmi les non-juifs de Palestine. Cette armée est cantonnée le long des côtes.

2. LA HIERARCHIE SOCIALE LOCALE

Il y a une conjonction d’intérêts entre l’exploitation romaine et l’exploitation locale. Cette dernière s’exerce notamment par de très nombreuses contributions à donner au Temple. La conjonction des deux phénomènes a pour effet une grande pauvreté parmi les petits paysans.

Les ouvriers urbains et même la petite bourgeoisie souffrent également des conséquences économiques de la double exploitation romaine et locale. Celle-ci se manifeste notamment par un taux d’inflation important, du chômage, la naissance de bandes armées dans les régions rurales, etc… Par contre, les propriétaires terriens bénéficient de la montée des prix agricoles, tandis que la grande bourgeoisie urbaine tire ses profits de la fonction de Jérusalem comme centre de consommation. Ainsi donc, l’opposition entre les trois groupes sociaux, classe populaire, grande et petite bourgeoisie est objectivement et parfois subjectivement très forte.

III. UNE ANALYSE SYSTÉMIQUE

L’analyse que nous allons faire maintenant de la société palestinienne au moment où Jésus s’y situe comme acteur envisagera l’ensemble social comme une série de systèmes en interaction, qu’il faut à la fois décrire et expliquer.

1. LE SYSTEME ECONOMIQUE

Une grande différence existe entre les régions rurales et urbaines et c’est pour cela que nous divisons cette partie de l’exposé en deux.

a) Les Régions rurales.

Dans les villages, la production est généralement organisée sur la base de petites propriétés terriennes, combinées avec une partie de terres communales, possédées par les communautés villageoises. Ces dernières sont généralement auto-suffisantes sur le plan de la production agricole. Il y a également des petits artisans et généralement les échanges s’établissent sur la base du troc. On ne peut donc parler d’une société de classes dans la vie villageoise. Cependant, depuis l’établissement de la domination de l’empire romain, une paupérisation progressive s’est établie. En effet, non seulement l’Etat palestinien (Le Temple) canalise une partie du surplus : le didrachme pour le Temple, la dîme pour le clergé, les dépenses faites par les familles et les individus pour les fêtes à Jérusalem, mais le colonisateur romain y a superposé également son absorption de surplus.

Par ailleurs, les grandes propriétés, dont la production en Galilée est le blé ou l’élevage de bétail et en Judée les olives, les fruits, les élevages de moutons et de chèvres, sont gérées indirectement par les grands propriétaires, qui habitent généralement en ville où ils font le lien avec l’économie urbaine et avec les grands marchands internationaux. Ces propriétés terriennes vivent dans le circuit d’économie monétaire et même les ouvriers agricoles sont au moins partiellement payés en argent.

b) Le milieu urbain.

Nous pouvons distinguer dans le milieu urbain trois secteurs de l’activité économique : la production, la circulation et la consommation. Sur le plan de la production, les artisans travaillent dans le textile, la production alimentaire, la construction, les parfums, l’orfèvrerie, etc. Un certain nombre de ces secteurs sont très importants pour les pèlerins qui viennent à Jérusalem chaque année. Il y a ensuite les ouvriers, qui essentiellement travaillent dans le secteur de la construction. Il ne faut pas oublier que le Temple a été reconstruit entre 20 avant J.C. et 62 après J.C. et que aussi bien rois et aristocrates locaux que fonctionnaires romains se font construire des palais. On estime qu’en l’an 60, il y avait environ 10.000 ouvriers, rien qu’à Jérusalem.

"Le Temple remplit à la fois la fonction de ce qu’on peut appeler aujourd’hui la Banque Nationale, la Bourse de Commerce et l’Etat dans ses fonctions fiscales."

Sur le plan de la circulation des biens, il y a d’une part les grands marchands, qui possèdent des esclaves et qui font le commerce des matières premières et des produits agricoles. Ils s’inscrivent dans les courants commerciaux passant par ces régions et reliant les grands empires. Par contre, les petits marchands sont souvent artisans eux-mêmes ou appartiennent au même groupe social.

Enfin, sur le plan de la consommation, on peut dire que le Temple est le centre de cette fonction économique. En effet, y affluent d’une part les dons des juifs de la diaspora, les taxes, les revenus du commerce des victimes pour les sacrifices (monopolisés par une des quatre familles où se recrute le grand prêtre) et les revenus des propriétés terriennes. Par ailleurs, le Temple est aussi le pôle de la circulation économique, étant donné

qu’il possède le trésor. En fait, le Temple remplit à la fois la fonction de ce qu’on peut appeler aujourd’hui la Banque Nationale, la Bourse de Commerce et l’Etat dans ses fonctions fiscales.

2. LE SYSTEME SOCIAL

Le système social de la Palestine est assez complexe, car il ne correspond pas uniquement à une société de classes, divisée par des facteurs économiques, mais il est également traversé par d’autres formes de stratification sociale, héritées de situations précédentes et notamment de sociétés claniques.

Le système économique dont nous avons parlé permettait de faire une distinction entre la société rurale et la société urbaine et cela se manifeste également sur le plan du système social, c’est-à-dire, de la position que les groupes sociaux occupent dans les rapports sociaux de production et dans l’échelle des statuts. Du côté rural, il y a les groupes suivants : les grands propriétaires (généralement absents), les petits propriétaires, les artisans, les ouvriers agricoles et les esclaves.

Du côté urbain, on peut dénoter dans la grande bourgeoisie, une triple classification : l’aristocratie sacerdotale, composée des quatre familles dans lesquelles le procureur romain choisit le grand prêtre; les grands marchands et les hauts fonctionnaires. Ces deux dernières catégories forment l’aristocratie laïque. Il y a ensuite une petite bourgeoisie, composée d’artisans, de petits marchands, de fonctionnaires moyens, laïques ou prêtres et lévites. Enfin il y a des ouvriers, généralement attachés au Temple et un certain nombre d’esclaves. Finalement, il faut signaler un prolétariat marginal, non-intégré dans le circuit économique et souvent composé de personnes exclues de l’ensemble social organique pour des raisons autres qu’économiques.

Et c’est ici que nous devons aborder deux autres aspects de la stratification sociale. Le premier est un facteur ethnique. Il y a des juifs purs et impurs, le caractère de légitimité étant notamment assuré par l’appartenance ethnique. C’est ainsi que trois catégories existaient : les légitimes, ceux marqués d’une légère illégitimité et ceux marqués d’une forte illégitimité. Ces derniers étaient exclus de toute participation sociale. Il faut dire que le nombre de juifs non légitimes était plus grand en Galilée, ce qui était à l’origine de la mauvaise réputation de cette province.

Par ailleurs, il y avait également des tabous d’origine religieuse. Étaient considérés comme pécheurs ceux qui avaient d’une manière ou d’une autre transgressé la loi : cette qualification était généralement transitoire, mais manifestait une sanction de type religieux légaliste. Étaient ensuite considérées comme impurs, les personnes atteintes de certaines maladies, notamment les malades mentaux (considérés comme possédés par le démon) et les lépreux. C’est la raison pour laquelle ces personnes vivaient en marge de la vie sociale et culturelle palestinienne.

3. LE SYSTEME POLITIQUE

Une fois de plus, nous allons distinguer la société rurale de la société urbaine.

Dans la société rurale, l’autorité est liée à la "maison" ou au lignage. C’est ainsi que le chef de famille était le représentant mâle le plus âgé du lignage et que ce dernier faisait partie du conseil des anciens du village, exerçant collectivement l’autorité dans la micro-société rurale. Cependant, pour pouvoir faire partie du conseil des anciens, il fallait être juif ou de race pure. Il y avait également dans chaque conseil un prêtre. Il n’y a donc pas à une division de classes, mais une hiérarchie de statuts, très proche de la société de type clanique.

Sur le plan urbain, la société est évidemment plus complexe. Il y a d’abord dans la plupart des villes des conseils d’anciens, auxquels n’appartiennent que les familles aristocratiques, les grands propriétaires, etc. Ces conseils monopolisent le pouvoir politique et économique et manifestent donc déjà l’établissement d’une société de classes (même si le concept de classe ne s’applique pas encore totalement à ce genre de stratification). Sur le plan de l’Etat, c’est-à-dire de Jérusalem, la situation du système politique est encore plus élaborée.

"Les liens politiques avec l’empire romain colonisateur s’établissaient par le biais de la hiérarchie politique existante."

L’Etat est composé de deux organes principaux : le Sanhedrin et le grand prêtre.

  • Le Sanhedrin a des fonctions différentes sur la Judée, la Galilée et la Diaspora. En Judée, il constitue le pouvoir politique suprême et global. Par contre, en Galilée, le roi Hérode gouverne sous le contrôle romain et les juifs de la Diaspora appartiennent à des Etats divers. Dans ces deux derniers cas, le Sanhedrin joue le rôle de Tribunal Suprême et de pouvoir idéologique. Par conséquent, la superstructure que représente l’Etat se trouve située dans le Temple. Le Sanhedrin est composé de 71 membres, appartenant essentiellement à deux partis, celui des sadducéens (les familles des grands prêtres et les anciens des familles aristocratiques) et le groupe de la petite bourgeoisie, composé des scribes, des pharisiens, des prêtres.

  • Le grand prêtre a remplacé le roi depuis l’exil de Babylone. La fonction était héréditaire, mais depuis l’établissement de la colonisation romaine, le titulaire est appointé par le procureur romain. Alors que le Sanhedrin représente une autorité qui s’exerce occasionnellement, le grand prêtre représente l’autorité suprême permanente, s’exerçant au départ du Temple, à la fois sur le plan politique, administratif et économique.

Autour du Temple se trouve la communauté sacerdotale, qui est chargée de l’organisation du culte et de la police, exerçant cette dernière fonction par l’intermédiaire des lévites. C’est un prêtre qui est le trésorier et qui exerce la fonction financière. Il y a ensuite une série de fonctionnaires, à la fois prêtres, lévites et laïques.

On ne peut pas parler du système politique, sans faire allusion à la stratification politique des groupes. En voici une nomenclature, qui cependant ne tient compte que de l’aspect politique. Il est évident que nous retrouverons ces groupes dans le système religieux, car nous ne pouvons oublier que celui-ci est dominant dans la société palestinienne.

Les sadducéens constituent l’aristocratie juive et ils sont liés par leurs intérêts économiques avec le pouvoir colonial.

Les pharisiens sont des membres de la petite bourgeoisie urbaine : artisans, petits marchands, scribes, etc… : leur pouvoir politique s’est nettement accru depuis les Macchabées.

Les cétates sont un groupe ayant opté pour une solution de guérilla contre les romains, mais également contre les exactions de certains grands propriétaires. Leur groupe semble avoir diverses sources d’inspiration : Judas le Galiléen; un certain Saddog, pharisiens, mais aussi des courants d’origine hellénique. L’idéologie qui l’oriente est assez typique de celle des pharisiens, car elle envisage la restauration de l’Etat juif dans sa dimension théocratique, dans la ligne d’un messia-

nisme davidien. Le recrutement des combattants semble cependant effectué dans la classe des petits paysans, qui précisément souffrent tout particulièrement de la double exaction coloniale et locale. Déjà avant le temps de Jésus, la répression romaine contre des mouvements semblables avait été particulièrement brutale. C’est ainsi que Varius, le légat romain de Syrie, avait fait crucifier 2.000 personnes. Les zélotes, animés par l’idéologie politico-religieuse décrite plus haut, arriveront au pouvoir en l’an 68, après avoir tué le grand-prêtre en exercice. Ils établirent un nouveau grand prêtre, qu’ils choisirent dans une des familles traditionnelles et lorsque les Romains intervenirent contre leur prise de pouvoir, en 70, ils défendirent le Temple, comme siège de toute la symbolique religieuse, jusqu’au dernier homme. C’est ce cela qui provoqua la chute de Jérusalem. Le mouvement des zélotes, qui est parfois présenté comme un mouvement de guérilla destiné à établir une société où la division de classes serait abolie, n’avait donc guère ce caractère. Les petits paysans entraînés dans la lutte armée, y étaient présents en raison de leur situation désespérée, mais non sur la base d’une idéologie représentant leurs intérêts objectifs.

Il faut enfin ajouter que les liens politiques avec l’empire romain colonisateur s’établissaient par le biais de la hiérarchie politique existante. C’est ainsi que le grand prêtre était nommé par le procureur romain, que les membres de l’administration romaine supérieure étaient recrutés dans l’aristocratie ou en Galilée parmi les Hérodiens, que les publicains, d’origine juive, étaient chargés de la collecte des taxes. L’ensemble de ce réseau permettait donc une articulation entre les deux modes de production, celui de l’empire romain et celui de la société de la Palestine.

4. LE SYTEME IDEOLOGIQUE ET RELIGIEUX

Nous traiterons du système idéologique et religieux comme d’un tout, parce que dans les sociétés du type que nous connaissons en Palestine, il n’y a guère de différence entre les deux. En effet, l’idéologie que nous définissons comme l’explication et la justification des rapports sociaux et politiques, est essentiellement religieuse. Nous avons vu que les actes religieux et le symbole religieux que représente le Temple jouaient un rôle très important sur le plan économique, social et politique. La raison et la médiation de cette action se situent sur le plan idéologique.

Il est évidemment difficile de décrire en quelques lignes le fond même de l’idéologie socio-religieuse d’Israël au 1er siècle.

En résumé, on peut dire que la croyance en un Dieu unique, c’est-à-dire le monothéisme du peuple d’Israël, lui-même fruit d’une longue évolution, est à la base de tout le système idéologique. Dieu conduit son peuple et Israël doit lui être fidèle. Cela s’inscrit dans un développement de pensée très fondamental, qui situe en Dieu l’origine du monde et de l’homme et exprime la relation entre les deux notamment par le mythe de la chute et l’introduction du mal dans le monde. Elle y joint aussi une interprétation de l’origine du peuple d’Israël, lié autour de ses ancêtres Abraham, Isaac et Jacob. L’histoire d’Israël apparaît comme la

formation d’un peuple, qui est celui de Jahvé, le Dieu devenu unique.

La conquête de Canaan est interprétée comme l’accomplissement et la continuation de la bénédiction de Dieu à son peuple pour l’avenir, à condition qu’il obéisse à la loi.

De sociétés tribales on est passé à la monarchie, qui est devenue dans la littérature prophétique un des symboles du mal, de l’exploitation et de ce

"L’interprétation de l’Évangile ne peut se faire qu’en tenant compte de la connaissance anthropologique et sociologique de la société dans laquelle l’acteur Jésus a vécu et du type de dominations existant à cette époque et contre lesquelles il a pris parti,"

qu’on pourrait appeler en langage moderne de l’apparition d’une société de classes. D’où la réaction des prophètes, manifestant un espoir messianique, l’idée d’une nouvelle alliance entre Dieu et son peuple, celle d’une nouvelle Jérusalem, incluant une destinée collective du peuple, mais à l’intérieur même de l’histoire.

Ce qui est intéressant de relever, c’est la relation qui existe entre l’idéologie religieuse et les différents groupes dont nous avons déjà parlé. Ainsi, les sadducéens, représentant le groupe le plus conservateur, s’appuient surtout sur la thora, la loi originelle d’Israël et s’opposent aux courants eschatologique et apocalyptique, de même qu’à l’idée de la résurrection des morts.

Par contre, les phariséens forment le centre même de la production religieuse eschatologique et apocalyptique. Certains développent une certaine idée pessimiste sur l’homme, débouchant sur l’importance de l’autre monde, qui doit être obtenu par une stricte observance de la loi. Leur idéologie est assez typique d’une classe urbaine, qui centre sa conviction religieuse sur le salut individuel.

Les scribes étant les spécialistes de la législation religieuse et du code pénal ont quasiment le monopole de la connaissance de l’hébreu et par conséquent ils disposent d’un contrôle idéologique assez important sur les masses : ce sont eux souvent qui opèrent dans les synagogues le jour du sabbat. Ils partagent dans une grande mesure également le courant eschatologique et en fonction de cela ils s’opposent au groupe des prêtres.

Les prêtres, faisant partie d’un groupe ethnique, les 24 lignages de la tribu d’Aaron, sont divisés en haut clergé et bas clergé et ont le monopole du langage rituel, c’est-à-dire du culte. Ils sont aidés, comme on l’a déjà dit, par les lévites, appartenant également à une tribu.

Les Esséniens forment un groupe de type monacal, qui résout le problème par une vie recluse du monde et un retrait de la société.

Les zélotes enfin formant un groupe essentiellement politique, pratiquant la guérilla, mais idéologiquement centrés sur la restauration du messianisme davidique.

Comme on le voit, ces quelques traits, qui devraient être approfondis, montrent que les divers groupes sociaux s’approprient de manière différente l’idéologie religieuse.

Il faut se rappeler enfin que Dieu réside dans le Temple, faisant de ce dernier le signe et la réalité de la garantie divine donnée à l’ensemble de la société d’Israël.

IV, QUELQUES CONCLUSIONS

Cette analyse rapide de la société palestinienne permet de se rendre compte que dans une société comme celle de la Palestine de cette époque, la fonction du religieux dépasse évidemment ce que nous appelons aujourd’hui la réalité

religieuse. En effet, le surnaturel est présent partout et le Temple, symbole et lieu de la présence divine, est également le centre du pouvoir politique et du pouvoir économique. Par conséquent, il faut se replacer dans cette situation pour comprendre les événements du temps. Nous ne pouvons juger de la société palestinienne et des acteurs sociaux et religieux qui y ont rempli un rôle, sans avoir cela en mémoire. Il n’y est pas possible d’agir sur le plan religieux, sans agir également sur les autres plans. Les distinctions que nous connaissons entre les plans temporels et spirituels, entre le politique et le religieux, entre les institutions spécialisées dans les différents domaines des activités humaines, n’existaient pas de la même façon dans les sociétés de type pré-capitaliste. Interpréter l’action d’un acteur, tel que Jésus en fonction d’une référence purement religieuse, dans le sens dont nous l’entendons aujourd’hui, serait par conséquent erroné.

Cela ne veut pas dire qu’il faille chercher dans les paroles et les actes de Jésus des justifications immédiates pour une action de type politique dans les sociétés contemporaines. Mais, cela signifie que l’interprétation de l’Évangile ne peut se faire qu’en tenant compte de la connaissance anthropologique et sociologique de la société dans laquelle l’acteur Jésus a vécu et du type de dominations existant à cette époque et contre lesquelles il a pris parti.

Ainsi par exemple, lorsqu’il prend position en faveur des pauvres, est-il nécessaire de savoir qui étaient les pauvres dans la Palestine du temps. Une interprétation purement spirituelle de leur position serait bien dangereuse. L’opposition au groupe des sadducéens et des phariséens, plus qu’une signification purement religieuse. Le choix des Apôtres est également symboliquement signifiant, par rapport à la société du temps. Le fait d’annoncer un messianisme, qui n’est pas celui de la restauration du davidisme, est évidemment plein de signification sociale. La condamnation radicale du pouvoir religieux a également des dimensions de type politique et économique.

La subversion du système symbolique et idéologique est aussi importante. Il s’agit notamment du renversement des codes idéologiques fondamentaux, du pur et de l’impur, du riche et du pauvre, de la foule et du puissant. Tout cela replace dans une société traditionnelle de type pré-capitaliste, revêt une dimension sociale et politique précise. Le fait de lire les impératifs religieux d’en bas plutôt que d’en haut de l’échelle socio-religieuse, comme c’est le cas de l’attitude de Jésus vis-à-vis du Sabbat, vis-à-vis du Jodne, vis-à-vis du nouveau vin que l’on ne peut pas mettre dans les vieilles outres, doit aussi être remis dans son contexte général.

L’idée exprimée de la destruction du Temple ne peut passer sous silence sa signification comme symbole fondamental de toute la société et pas seulement comme symbole religieux.

Il est évident que le Christ s’est situé fondamentalement dans le champ religieux, mais ce champ religieux dans la société palestinienne avait une résonnance bien autre que celle du champ religieux dans nos sociétés contemporaines.

Il faut enfin noter que la mort de Jésus a été le résultat d’une coalition entre les forces de l’empire romain, l’élite sociale juive (grand prêtre, sadducéens), les pharisiens et même la foule qui choisit Barrabas. Il semble donc bien que le message de Jésus ait été au-delà de tous les projets que pouvaient avoir ces différents groupes sociaux et que la subversion de l’ordre social que signifiait son message et sa pratique, bien comprise par les différents groupes qui l’ont mis à mort, allait plus loin, non seulement qu’une référence à des croyances religieuses mais même qu’une réorganisation de l’ordre existant. Ne pourrait-on dire à ce sujet que le projet fondamental du Christ allait dans le sens d’une utopie, que l’on peut exprimer, en langage moderne, par la création d’une société sans classes ?

(1) Ce texte s’est inspiré de plusieurs sources, mais particulièrement d’un chapitre de l’ouvrage de Fernando Belo, "Lecture matérialiste de l’Évangile de Marc", Le Cex, Paris 1974. Une étude plus poussée a été produite par le Centre de Recherches socio-religieuses de l’U.C.I.

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