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FILM:
L‘ ETAT SAUVAGE
de Francis Girod
Au départ, un livre-choc de Georges Conchon, datant de 1964, prix Goncourt de l’époque. L’auteur, partant de son expérience comme secrétaire général de l’Assemblée Nationale en République Centre-africaine, dressait un violent réquisitoire contre le racisme de tout bord et de tous horizons.
- Le film, tout en gardant l’action à la même époque, une journée d’octobre 1959, reprend les données du roman et les élargit.
Voulant faire un film sur l’intolérance et sur le refus de la différence, Georges Conchon et Francis Girod ont eu souci surtout de trouver au racisme tel qu’ils le montrent, certaines explications, le rôle de la politique notamment et tous les jeux
d’influence qui s’exercent ici autour de gisements d’uranium, en y ajoutant, pour faire bonne mesure, une solide manipulation par les mass-média. C’est un peu beaucoup sans doute, car la charge contre le racisme que recélait le film en sort affaiblie.
Pour les besoins de la cause, le sujet quant à lui est ramené à ses données essentielles. Laurence, qui a quitté son mari, Avit, pour suivre dans un pays d’Afrique noire francophone Gravenoire, aventurier et marchand d’occasions, s’y éprend d’un troisième homme, noir cette fois, Patrice Doumbé, Ministre de la Santé de ce pays. Cet amour, réel, mais fou, impossible, véritable défi envers tout le monde, se révèle aussi être une erreur impardonnable. Il suffit qu’arrive, envoyé par l’Unesco, le mari délaissé, pour que les événements se précipitent. Doumbé, défenseur lucide et décidé de l’indépendance nouvellement acquise de son pays, sera liquidé. Gravenoire, manipulé par tout ce qui compte profiter de la situation, prend une dérisoire revanche. Laurence, livrée à tous, Blancs et Noirs déchaînés, ne pourra compter que sur son mari, Avit, et sur un commissaire de police blanc, Orlaville, pour s’en tirer tant bien que mal.
Sur cet arrière-fond d’histoire passionnelle, Francis Girod greffe beaucoup de choses. Nous l’avons dit, ce qu’il dénonce surtout, c’est le racisme, qui n’est jamais un accident, qui rarement non plus est le fait d’un seul bord, qui, d’une façon ou de l’autre est toujours actuel et vivace. L’une ou l’autre histoire récente en France – et ailleurs – le dit assez, y compris la polémique très révélatrice autour de l’affaire Darquier de Pellepoix. Le réalisateur ici n’y va pas de main morte. Il met tous les crabes dans le même panier, secoue solidement et presque personne n’en sort indemne.
Même fort schématisé, l’aspect le plus intéressant du film me semble être la description de ce nouvel état des choses qu’est l’indépendance d’un pays anciennement colonial. Les structures autochtones sont en place et même fonctionnent. Belle apparence seulement, car tous les fils sont soigneusement tirés par la puissance ex-colonisatrice, afin de continuer à maintenir pour son compte le profit maximum. A ce jeu, tous les moyens sont bons, pour éliminer les uns, maintenir ou placer les autres au pouvoir dans le sens de l’orientation politique la plus sage et la moins provocatrice possible. On joue constamment les uns contre les autres. Et, dans l’ombre, toutes les magouilles et ‚bonnes affaires‘ restent possibles. Dans l’ombre aussi grandit, et parfois éclate, la rancœur d’une population qui, elle, n’a pas gagné au change puisqu’elle reste incapable d’infléchir le sens de ce jeu cruel et intéressé dont elle fait les frais, pour le meilleur profit de quelques-uns et d’un pays protecteur étranger.
L“Etat Sauvage‘, dont le seul titre évoque différents sens possibles, se joue dans ce climat et l’intrigue romanesque et passionnelle fait surgir au grand jour tout un complexe de sentiments peu ragoûtants et de mythologies suspectes où la jalousie, la vengeance et la sexualité se placent au premier rang, révélatrices de tant de choses mal assumées dans l’histoire personnelle de chacun ou celle, collective, de groupes plus importants, au bord constamment de l’explosion. Un rien, surtout voulu ou provoqué, la met en route.
Il y avait là un grand sujet. Car, pour chaque peuple à l’indépendance nouvelle comme pour tout peuple dominé du Tiers-Monde, il y va de son avenir. Jusqu’où et comment un pays, une société peuvent-ils accepter les progrès introduits de l’extérieur sans compromettre leur identité et leur survie, leur capacité de maîtriser et d’ordonner leur propre histoire en se fondant sur leurs ressources à eux pour avoir une chance d’échapper à une totale détermination par l’extérieur? Sans refuser les interdépendances et les changements quasi inévitables, comment faire pour ne pas tomber dans la dépendance unilatérale, perdre peu à peu toute adhérence à un système de valeurs propres et se retrouver dans un monde quotidien où l’ensemble des comportements sociaux et individuels obéissent à des stéréotypes décidés ailleurs?
L“Etat Sauvage‘ répond à cette question par la négative, en montrant que tout est pratiquement joué et dans le mauvais sens. La réalité est moins simple. Mais le mérite de Francis Girod, Georges Conchon aidant, est d’avoir au moins soulevé le problème et posé un certain nombre de questions. Pas toujours avec les nuances voulues, mais généreusement et en y mettant toute la gomme, car le film est puissant et percutant, servi par des interprètes remarquables. Michel Piccoli, dans le rôle du commissaire Orlaville, blasé mais pas entièrement pourri, s’est mis deux ans durant dans la peau du personnage. Claude Brasseur est un Gravenoire ignoble à souhait et pourtant pathétique, manipulé sans le savoir. Jacques Dutronc, le mari délaissé, Avit, est égal à lui-même dans une espèce d’air de ne pas être là et d’y être tout de même. Doura Mané est un Patrice Doumbé étonnant et voulu par les auteurs comme référence vivante à Patrice Lumumba. Dans un rôle difficile, Marie-Christine Barrault, blanche et blonde, stéréotype de la femme européenne, malmenée par une histoire qui la dépasse, s’y découvrira un courage insoupçonné.
Le film est spectaculaire, nous l’avons souligné, efficace et démonstratif. Il cherche à dépasser le cas particulier pour déboucher sur une vision critique d’une situation donnée. Mais en gommant par trop l’analyse historique proprement dite, en se contentant d’allusions, en laissant les éléments dramatiques prendre parfois le dessus, il en résulte une simplification peu heureuse d’un propos généreux et ambitieux, qui risque d’ouvrir la porte à pas mal d’ambiguïtés, qui aussi peut pousser à la démobilisation, qui surtout permet de se dégager du film en constatant que le voisin a pas mal de choses malodorantes à balayer devant sa porte, mais en oubliant de nettoyer devant la sienne.
Un peu dommage, assurément, mais cela ne devrait pas empêcher d’aller voir l“Etat Sauvage‘ qui a le mérite de traiter avec vigueur et talent des problèmes actuels et très réels, mais trop souvent occultés. Pour une meilleure approche, cependant, des vrais problèmes que posent l’après-colonialisme et la difficile accession à l’indépendance de tous ces pays en cause, il faut se tourner vers tout un cinéma, peu ou pas assez connu, africain et du Tiers-Monde.
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