La toute-faiblesse de Dieu

Extraits du livre: "Qui est Dieu?"

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Jean-Claude Barreau et le problème du mal

Suite à l’article de Hubert Hausemer concernant le problème du mal, paru au dernier numéro, des lecteurs -surtout des jeunes- nous ont priés d’approfondir de tels sujets existentiels. Aussi imprimons-nous ci-dessous des extraits concernant le même problème tirés de l’excellent ouvrage de Jean-Claude BARREAU, Qui est Dieu, Le Seuil 1971. D’autres suggestions sont bienvenues.

D’ordinaire, quand on parle d’un Dieu tout-puissant, on imagine une sorte de dictateur qui peut tout faire et donc est responsable de tout. Il y a là, à mon avis, une des racines de l’athéisme moderne. Ce Dieu manœuvrerait l’homme comme une marionnette. Jean-Paul Sartre le souligne quand il prête à Gœtz cette fameuse phrase : « Si l’homme existe, Dieu n’existe pas ; si Dieu existe, l’homme n’existe pas ! » Avec ce Dieu-là, l’homme n’est plus rien.

Mais il y a plus grave : avec ce Dieu-là, c’est Dieu qui est coupable de tout le mal du monde puisqu’il pourrait l’empêcher et ne le fait pas. C’est bien ce que pensent la majorité des gens et même la majorité des croyants et c’est la raison pour laquelle le problème du mal est une si grande cause d’athéisme pour les uns et de malaise pour les autres. Et ils le pensent à cause d’une fausse idée de la toute-puissance de Dieu. Comment ne se révolterait-on pas contre un Dieu qui fait souffrir l’innocent ?

Dans le roman d’Albert Camus la Peste, l’un des personnages principaux, le docteur Rieux, s’exclame : « Je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés ! » et comment lui donner tort ?

L’attitude de soumission à ce qu’on croit être la volonté de Dieu, attitude fondamentale dans l’Islam (le mot « islam » vient du mot « soumission ») mais qu’on rencontre aussi chez tant de chrétiens, cette attitude, je n’en conteste pas la noblesse : ce n’est pas forcément une attitude servile ; l’homme peut sans se diminuer reconnaître la complexité infinie de l’univers et la transcendance d’un Dieu dont les voies sont impénétrables. Mais je dois avouer que cette attitude m’est étrangère. Je vois avec plaisir dans la Bible que les croyants de l’ancienne alliance ne se soumettent pas tant que ça. Ils rouspèrent, ils protestent. Pensons à Job qui accuse Dieu « de faire périr de même justes et coupables et, quand un fléau mortel s’abat soudain, de se rire de la détresse des innocents » (Job, 9, 22-23). Pensons

aux psalmistes : « Jusqu’à quand, Seigneur, vas-tu nous abandonner ? Jusqu’à quand ? » (Psaume 13, 2-3.) En vérité, si je croyais que Dieu veut la guerre du Vietnam ; si je croyais que Dieu veut la mort d’un enfant ; si je croyais que Dieu a voulu les horribles catastrophes dont les journaux me parlent ces temps-ci (cent quarante jeunes gens brûlés vifs dans un bal de l’Isère, des centaines de milliers de paysans noyés comme des rats par un ouragan aux embouchures du Gange) ; si je croyais tout cela, je pourrais peut-être admettre que Dieu existe, mais alors je le détesterais.

A un tyran tout-puissant et sadique qui pourrait empêcher l’horreur et ne le fait pas, on se soumet comme un esclave ou bien on le tue. Je suis du côté de ceux qui veulent le tuer. Là aussi un certain athéisme moderne fut libérateur. (pp. 21-23)

La toute-puissance de Dieu n’est pas celle que nous imaginons avec nos idées de la puissance calquées sur la puissance temporelle des tyrans et des rois. Comme l’a bien compris Simone Weil, Dieu se comporte exactement à l’inverse de la loi jadis énoncée par Thucydide quand il écrivait : « Nous croyons par tradition au sujet des dieux et nous voyons par expérience au sujet des hommes que toujours par une nécessité de nature, tout être exercé tout le pouvoir dont il peut disposer. » Il n’en est pas ainsi du Dieu de Jésus-Christ et Simone Weil le souligne avec force : « Ne pas exercer tout le pouvoir dont on dispose, dit-elle dans la Pesanteur et la Grâce, c’est supporter le vide ; il est vrai que c’est contraire à toutes les lois de la nature ; mais la grâce, elle, le peut ! » ; et les Pères de l’Église méditaient ce mystère d’un Dieu qui semble s’être retiré du monde pour faire de la place à la liberté humaine, d’un Dieu devenu le mendiant de ses créatures.

Ce que nous demandons à Dieu dans une prière de type magique, Dieu n’a que nous pour le faire, comme le souligne Evely dans son livre la Prière de l’homme moderne. En conséquence, et c’est la grande révélation des évangiles bien que cela soit difficile à admettre (« Cette parole est dure, qui peut l’écouter ? » (Jean 6, 60) disaient les auditeurs de Jésus), Dieu n’est pas responsable du mal. Le mal vient du cœur de l’homme. Nous arrivons à le comprendre quand il s’agit de maux qui sont la conséquence de la méchanceté de l’homme : Dieu ne peut pas empêcher la guerre du Vietnam, par exemple, ou plus exactement il ne le peut que

si les cœurs s’ouvrent à son Esprit, comme nous le verrons. Nous le comprenons plus difficilement quand il s’agit de catastrophes naturelles. Et pourtant Dieu sans l’action des hommes semble impuissant à modifier les lois d’une nature qu’il anime pourtant de l’intérieur. Et nous avons vu, et il faut savoir gré à Jacques Monod de l’avoir rappelé, que les lois naturelles sont insupportables pour l’homme. Dieu ne peut pas empêcher les inondations du Pakistan oriental, ou plus exactement il ne le pourrait que si les hommes agissaient au souffle de l’Esprit. Saint Paul a bien saisi cette dépendance réciproque de l’homme et de la nature; la nature est inachevée sans l’action des hommes et, en retour, cet inachèvement écrase l’homme: « La création est soumise à la loi de la corruption par l’homme… elle gémit dans les douleurs de l’enfantement. » (Romains 8, 20-22.)

Il ne faut pas tirer de cette impuissance de Dieu, devant le mal, sans la collaboration de l’homme, la conclusion que l’homme n’a aucun besoin de Dieu et que son action seule arrachera les racines du mal. Nous verrons que sans la force de l’Esprit l’homme semble incapable bien plus encore de se débarrasser du mal et de la mort qui collent à sa peau comme une tunique de Nessus et pervertissent ses meilleures intentions. Il faut au contraire comprendre que s’il y a tant de mal dans le monde c’est précisément parce qu’il y a peu de possibilités pour Dieu d’y agir. Dieu n’agit pas sans nous, parce qu’il nous aime il mendie notre réponse sans jamais se décourager, et cette réponse est souvent négative. Dieu nous demande de le laisser agir, de le laisser entrer. Certes son action est alors puissante, comme nous le verrons. Il agit en nous « à mains fortes et à bras étendus » selon l’expression biblique; mais seulement si nous nous ouvrons à lui. Et comme l’a bien noté Evely, ce n’est pas tellement nous qui prions Dieu, c’est lui qui nous prie.

Il faut comprendre à quel point Dieu est dépossédé, Dieu est faible, Dieu est mis à la porte de sa création par ses créatures.

La première chose que doit faire le croyant, c’est donc de s’ouvrir à ce Dieu mendiant, à ce Dieu mendiant d’amour qui ne cesse de frapper à la porte de notre cœur jusqu’à ce qu’on lui ouvre: « Voici, je suis devant la porte et je frappe; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je souperai avec lui. » (Apocalypse 3, 20.)

Les deux images les plus populaires du christianisme occidental illustrent tellement ce que j’ai appelé ailleurs la « toute-faiblesse » de Dieu qu’on s’étonne que tant de croyants aient pu rester prisonniers d’une fausse conception de la toute-puissance.

Quelles sont ces deux images?: un enfant couché dans une crèche, et un torturé pendu à une croix.

(…)

Il faut bien comprendre que la seule justification de Dieu en face de la souffrance de l’innocent, c’est qu’il vit lui-même la souffrance de l’innocent: Dieu, c’est le torturé, le méprisé, l’écrasé, l’enfant qui meurt; Jésus nous le dit: « Chaque fois que vous avez fait quelque chose au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Matthieu 25, 31-46), et la croix nous le confirme.

La seule justification de Dieu, c’est d’avoir pris le mal sur la figure, d’être écrasé et anéanti lui-même, mis à la porte et tué par notre péché. Et pourtant cela ne le décourage pas. Il nous appelle toujours malgré la croix que nous dressons perpétuellement sur sa route.

En face de tous ces misérables qui deviennent sans que ce soit leur faute comme des choses, la seule justification de Dieu c’est le crucifié qui est devenu lui aussi comme une chose, qui a vécu ce que nous pouvons vivre de pire: l’angoisse, le sentiment d’être abandonné et que rien n’a plus de sens: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (Marc 15, 34), a hurlé Jésus. Je sais bien que les exégètes s’efforcent de minimiser la portée de ce cri en y voyant simplement la citation d’un psaume, le psaume vingt-et-un qui se termine d’ailleurs comme un acte d’espérance. C’est possible, mais je préfère y voir le témoignage de la « descente aux enfers » de Jésus de Nazareth qui partagea en tout notre condition d’homme excepté le péché. Si le Christ n’avait pas été tenté par le désespoir, comment pourrait-il parler au cœur des désespérés?

Il nous faut bien comprendre, tout en luttant de toutes nos forces pour faire reculer le mal et la mort, qu’au cœur même de l’enfer il y a le Christ qui vient à notre rencontre et qui ne nous demande pas la vertu mais d’abord la confiance.

(pp. 53-64)

Politique américaine

La politique américaine acquiert avec le temps une précision si forte qu’elle peut désormais, un an à l’avance, annoncer ses erreurs et leurs conséquences.

Ainsi venons-nous d’avoir connaissance, dans la même journée, d’une décision prise par le Pentagone d’apporter une aide militaire au Maroc dans sa guerre saharienne et d’un rapport de la C.I.A. prévoyant la chute du régime marocain d’ici un an.

Rien n’est logique comme une certaine incohérence: les cliniciens appellent même cela la paranoïa. On ne voit en effet pas pourquoi le roi du Maroc survivrait davantage que son cousin le chah d’Iran à une aide militaire américaine. Diem, Thieu, Lon-Nol, Park, y ont-ils survécu? Seuls quelques Etats de l’Europe de l’Ouest semblent avoir une mauvaise santé de fer appropriée à ce genre de traitement.

PHILIPPE DE SAINT-ROBERT.
in: Le Monde, 28-29/10/1979

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