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par L. FANCHELIEU et W. ZAFANOLLI
Depuis quelque temps, un coin de voile se soulève sur la répression en République populaire de Chine. Il aura fallu attendre la mort de Mao, la chute de ses plus fidèles héritiers (ceux que l’on nomme à présent la « bande des quatre »), l’apparition d’un mouvement démocratique, pour que la presse officielle, mais surtout les revues underground commencent à fournir quelques informations tout à fait partielles qui peuvent cependant donner une idée, quoique très vague, de l’ampleur de la répression qui a frappé pendant trente ans le quart de la population du monde.
Le voyageur qui se promène en Chine sans être accompagné par les cerbères de la Liazingshe (1), se rend immédiatement compte de l’atmosphère de terreur qui règne dans l’Empire du Milieu « libéralisé » de 1979. Ses interlocuteurs hésitent à parler dans les lieux publics, et lorsqu’il se rend à leur domicile, c’est en baissant la voix et en mettant la radio à fond que les Chinois commencent à parler de leur vie concrète. Dans les rues, les trains, les restaurants, en rencontre souvent des hommes jeunes, en pleine forme physique, vêtus strictement, souvent d’un
pantalon vert, qui s’intéressent beaucoup aux conversations entre Chinois et étrangers. A l’occasion, ils interpellent, ou envoient un agent en uniforme interpeller le Chinois qui avait cru que les mots d’ordre incitant les cadres de la République populaire à étudier auprès de l’étranger s’appliquaient aussi aux simples citoyens. La Sécurité publique, en civil ou en uniforme, reste omniprésente. Pourtant, il est évident que la situation s’est améliorée depuis deux ans. Dans ces conditions, il est difficile d’imaginer ce qu’ont vécu les habitants de la Chine entre 1966 et 1976.
Donnons quelques exemples, bien sûr très partiels, mais qui fournissent cependant un ordre de grandeur : en Mongolie intérieure, au cours de la révolution culturelle, trois « affaires » (2) ont fait plusieurs centaines de milliers de victimes, dont des dizaines de milliers de morts (3). Rappelons que la Mongolie-Intérieure comptait, selon les estimations de 1977, 6 240 000 habitants. Un autre exemple, à l’autre bout du pays : au Guangxi, près de la frontière vietnamienne, entre 1967 et 1979, les quelques « affaires » organisées par le responsable du comité provincial.
M. Wei Guoqing (4), ont fait 63 000 morts. Le destilac qui n’était cette information donnait un certain nombre de précisions atroces sur les tortures qu’ont
endurées les victimes avant de mourir. Ainsi, l’un des principaux plaisirs des bourreaux était de couper les seins des femmes (5).
Le bombardement d’un village
Toujours dans la même région, au Yunnan, la minorité musulmane (Hui) s’est révoltée, en 1975, contre les autorités qui voulaient leur imposer d’élever des porcs, en application de la directive du Centre, « prendre le porc pour base ». Au lieu de réfléchir à l’absurdité de cette mesure, le comité central a décidé d’envoyer l’armée bombarder les villages abandonnés par les hommes et peuplés uniquement de femmes, d’enfants et de vieillards (6). Selon certaines sources (7), le responsable ne segait autre que… M. Hua Guofeng lui-même, alors ministre de la Sécurité publique, à qui l’on avait confié les pleins pouvoirs.
Dans le Liaoning, province méridionale de l’ancienne Mandorourie, l’homme fort de la région entre 1969 et 1974, le général Chen Xilian, a lui aussi organisé ses « affaires » (clique antiparti, clique contre-révolutionnaire) qui ont fait 44 000 victimes, dont 20 000 morts. Pendant son règne, 62 800 personnes furent condamnées pour crime politique (8).
Ces campagnes ne représentent pas l’ensemble des mouvements qui ont agité la Chine de 1969 à 1976. Il est encore impossible de donner un chiffre d’ensemble, mais il est certain que les victimes se chiffrent par dizaines de millions. Lors de chaque campagne politique, les autorités centrales ou provinciales fixaient un pourcentage de la population à condamner (9). Dans ces conditions, la culpabilité ou l’innocence du prévenu importent peu aux juges, ceux-ci ne se préoccupant que de remplir les quotas d’« ennemis de classe », de « contre-révolutionnaires », d’« espions » qui leur ont été impartis.
Le tableau serait incomplet si on ne mentionnait pas les persécutions des intellectuels : le cas du fameux romancier et dramaturge Lao She, que des gardes rouges ont jeté par la fenêtre de son appartement en 1966, est connu, mais est loin d’être unique. Il faut se souvenir que des grands écrivains communistes comme Ai Qing, Ding Ling et des milliers d’autres moins connus ont été déportés pendant vingt ans au Xinjiang ou au Heilongjiang pour avoir osé, en 1956-1957, critiquer le P.C. qui leur avait demandé d’exprimer, sans crainte de représailles, leur opinion sur la situation. Enfin, rappelons que le sort connu par des millions de jeunes déportés à la campagne, sous prétexte de « se faire
réduquer par les paysans pauvres et moyens pauvres », n’était guère plus enviable que celui des personnes ayant fait l’objet de condamnations pour crime politique.
En matière de répression, la Chine de Mao n’avait rien à envier à l’U.R.S.S. de Staline, mais sous des formes assez différentes. Au cours des dernières années, les brutalités policières ont atteint un tel degré que les réformistes qui exercent le pouvoir effectif depuis 1977 se sont vus contraints de créer des personnages modèles d’un type nouveau, les martyrs victimes de la dictature « féodolasciste de la « bande des quatre » et de Lin Biao », qui ont préféré mourir sous la torture plutôt que d’abjurer leur foi dans le « véritable marxisme-léninisme ». Le plus marquant et aussi le plus populaire de ces héros est Zhang Zhixin, cadre des organes de propagande du comité de parti du Liaoning et membre du P.C. « Contre-révolutionnaire » démasquée pendant la révolution culturelle, elle fut arrêtée pour « trahison et hérisse » en 1969 (10). Son calvaire dura six ans, durant lesquels elle eut à subir des tortures incessantes. Pour la faire « avouer son crime », les agents de la Sécurité allèrent jusqu’à organiser un simulacre d’exécution. On la traîna un jour en compagnie de deux criminels condamnés à mort que l’on menait au terrain d’exécution. Lorsque les fusils claquèrent, ses deux compagnons d’infortune s’écroubèrent, mais elle était indemne. Finalement, en 1975, Mao Yuanxin, le neveu de Mao, Chen Xilian, ancien commandant de la région militaire du Nord-Est, et le comité provincial à l’unanimité, décidèrent de la passer par les armes. Les agents de la Sécurité chargés de l’exécution la violèrent à quatre reprises et, pour l’empêcher de crier, lui coupèrent les cordes vocales en lui entaillant la gorge.
Contrairement à la plupart des héros mis en avant par le parti, Zhang Zhixin est véritablement populaire dans le peuple parce que son refus de plier devant les pressions et les tortures de ses bourreaux n’a pas été inspiré par les directives d’un quelconque « leader clairvoyant », Mao Tse-tong, Chou En lai, Hua Guofeng ou Deng Xiaoping, mais était motivé par une révolte contre l’arbitraire. Cet arbitraire ne se limite pas aux organes chargés de « l’application de la dictature du prole-
« Einar von Euch, Genossen, treibt die Öffnung nach dem Westen zu weit! … »
tariat », mais c’étend à tous les domaines de la société. Il en va ainsi des « classes d’études de la pensée-mastestouing », constituées dans la foulée de la révolution culturelle pour « résoudre les contradictions du sein du peuple » et élever le niveau de conscience des larges masses. En principe, chaque unité (dénoué) de quelque importance dispose de sa propre classe d’études animée par des moniteurs permanents.
Quelles sont les méthodes pédagogiques utilisées dans ces institutions éducatives ? L’expérience de l’un de ces moniteurs a été relatée récemment dans le journal Minghao (11). Dans un « district modèle » du Liaoning, mis en avant pour ses performances politiques, chaque commune avait créé une « classe d’études », accueillant les paysans ayant commis des infractions mineures, non passibles des tribunaux : trop grand son accordé au loisir privé, vente abusive de derrées au marché libre, ou plus simplement, conflit personnel avec les cadres de l’équipe de production. Selon le témoignage de cet ancien moniteur, dans la journée, les « étudiants » accomplissent des travaux pénibles pour le compte de la commune. Ce n’est que le sort que les études proprement dites commencent. Après avoir sonné le rassemblement, le chef de « classe » sort des rangs et fait un rapport sur la journée de travail au cadre-lintructeur, désignant le meilleur élément et aussi celui qui s’est le plus malcompté. Ce dernier est convoqué au bureau d’instructeur
qui, comme entrée en matière, gueule un grand coup et le frappe. Puis, invariablement, il se somme d’« axouer ».
Lors de la première séance d’« études » à laquelle assiste l’auteur du témoignage, le « mausais élément » tente de se justifier, mais le cadre ne lui est laissé pas le loisir et le frappe à coups de pied et de poing, puis à coups de bâton, jusqu’à ce qu’il se sente exténué. Cette pédagogie douce ne permettait pas d’extorquer des aveux au mauvais « élève », l’instructeur a alors recours à des moyens plus persuasifs. Il traîne sa victime ensanglantée dans un réduit, lui donne l’ordre de monter sur un tabouret, lui attache les pouces à un crochet fixé au plafond et retire le tabouret de dessous les pieds du malheureux. Au bout de cinq minutes, l’élève, définitivement convaincu de la réalité de son crime, avoue. L’instructeur attend encore quelques minutes avant de décrocher son « élève ». Puis, lui entravant les pieds et les mains avec des messotres, il le renvoie dans son dortoir. La séance d’études est terminée, elle a duré trois heures et demie.
Suivant le même témoignage, chaque séance se déroule de la même manière. Il affirme que ces « classes d’études » continuent d’exister. Et effectivement, lors de la dernière session de l’Assemblée nationale, M. Hua Guofeng a déclaré que la « rééducation idéologique » n’était pas du domaine de la loi et que c’était un devoir du parti de continuer à la mettre en œuvre.
Dans une commune modèle de Pékin
Dans certains cas, il arrive que cette « rééducation » provoque des « accidents ». Ainsi, le malheureux Bun Jingu, ouvrier de vingt et un ans d’une usine de la banlieue de Pékin (district de Haidian), a eu le malheur de l’absenter deux semaines en juillet 1977. Pour rendre à ce fois de la classe ouvrière, maître du pays, le goût du travail « socialiste », on l’a envoyé le 10 août dans la classe d’études de la pensée-mastestouing de la commune populaire « Vertes » (Quatre – Saisons) (12). Le 12 août, les services de sécurité avisent son père que son fils s’est donné la mort. En fait, comme l’explique celui-ci, photographies à l’appui (13), le corps présentait de nombreuses traces de sévices : visage tuméfié, épaule et coude démis, parties génitales écrasées, etc. En interrogeant des témoins, le père apprendra que son fils, déjà sérieusement blessé, a été jeté dans une mare puis achevé à coups de briques. Si cette affaire s’est produite dans une commune modèle de Pékin, que se passe-t-il dans les endroits que les vénérables « hôtes étrangers » ne peuvent visiter ?
Ce n’est pas uniquement par la persistance des méthodes de rééducation que se manifeste la continuité avec la période maolite. Comme le montre l’histoire de cet ouvrier relatée par la revue Beijing Zhukum (de Priatempa de Pékin) (14), les services de sécurité n’ont guère changé leurs méthodes depuis la chute de la « bande des quatre ». Lors de l’incident du 5 avril 1976, l’ouvrier
Chen Xuehong avait participé à la manifestation de la place Tiananmen et y avait déclaré des poèmes de sa composition, ce qui lui avait valu de passer plusieurs mois en prison et de perdre son emploi. En novembre 1978, lors de la réhabilitation de la manifestation, ses poèmes ont été publiés par le Quotidien du peuple, et l’ancien contre-révolutionnaire s’y transforme en héros. Il a été élu secrétaire de la ligue de la jeunesse de son usine, malgré l’opposition du secrétaire du comité du parti. A la suite d’une
alleviation avec les dirigeants de l’usine, le secrétaire a adressé Chen et, lui a mordu les doigts jusqu’au sang. Ensuite, prenant les devants, il est allé dénoncer. Chen au service de sécurité de l’unité, affirmant que ce dernier l’avait frappé.
Le 24 mars 1979, la police s’est saisie de Chen et l’a transféré au centre de détention de la ville de Pékin. Les geôliers, se souvenant de son premier passage en prison, se sont mis à l’insulter, affirmant qu’il ne s’en sortirait pas aussi bien que la fois précédente. Ils l’ont traité en récidiviste, alors que le comité central avait affirmé que son comportement avait été héroïque le 5 avril 1978. Un jour, sous un prétexte futile, les geôliers l’ont envoyé au cachot surnommé la « ventouse », un réduit en forme de cheminée de le prisonnier se trouve glacé jusqu’aux os dès qu’il y pénètre.
Auparavant, on a pris soin de lui mettre des menottes qui le serraient tellement que ses membres enflèrent. Comme il protestait contre la brutalité de ses geôliers, ceux-ci l’ont traîné dans une autre pièce, l’ont frappé, puis, lui liant ensemble les pieds et les mains derrière le dos, l’ont bourré de coups de poing et de coups de pied. Au bout de dix jours, Chen a quitté la prison, les membres ankyloses, et corps couvert de cicatrices, et est retourné à l’usine pour y apprendre que ces dix jours avaient été retenus sur son salaire. Le secrétaire du parti, quant à lui, est encore aujourd’hui en congé de maladie. Cet événement a eu lieu au moment de la libéralisation du régime, alors que les dirigeants proclament sur tous les toits qu’ils ont étaint un nouveau code devant lequel tous les citoyens sont égaux !
Quand la police rafte la main-d’œuvre
Après trente ans de « dictature du prolétariat », les services de la sécurité publique ont pris un certain nombre d’habitudes dont il est difficile de se débarrasser. Le 12 juin 1979, l’autobus numéro 15 de Wuhan attend l’heure de partir. A l’arrêt, une longue file de voyageurs attend. Dans la voiture se trouvent le conducteur, deux contrôleurs et un chef de station qui vient de finir son travail. Soudain, deux jeunes gens en civil, membres de la Gonganju (15) de Wuhan, montent dans le bus par la porte centrale. Les employés leur intiment l’ordre de descendre et de faire la queue comme tout le monde, et ils doivent s’exécuter. Une fois montés dans l’autobus après avoir fait la queue avec les autres passagers, ils cherchent noise au chef de station et contrôlent à plusieurs reprises son permis de travail. Les voyageurs prennent cependant parti pour l’employé, et les deux jeunes gens doivent se calmer. Mais, prétextant que le contrôleur ne les a pas prévenus qu’ils étaient arrivés à leur station, ils exigent que l’autobus s’arrête pour les laisser descendre.
Les employés refusant de s’exécuter, l’un des jeunes agents sort un revolver de son sac et tire sur l’un des contrôleurs qu’il tue sur le coup. Puis, tous deux descendent du bus, criant qu’ils ne craignent pas d’être inquiétés. L’émotion provoquée par cet incident est profonde. Les deux voyous n’ayant pas été inquiétés, les ouvriers de la compagnie d’autobus se mettent en grève pour exiger que l’assassin soit puni. Ce n’est qu’après l’intervention de Pékin que celui-ci sera exécuté et que les ouvriers reprendront le travail.
Etant donnés ses pouvoirs exorbitants, la Gonganju a pris, au cours du règne du Tinsan, l’habitude de considérer le peuple comme une masse d’esclaves talliables et corvéalables à merci. L’histoire, toujours relatée par le même numéro du Priatempa de Pékin, se découle dans le zien de Pingding, province du Shanxi, à la frontière de la province du Hebei. En 1977, les organes de sécurité ont entrepris la
construction d’un immeuble de trois étages. Pour résoudre le problème de la main-d’œuvre et accélérer le déroulement des travaux, les vénérables policiers ont inventé une méthode qui rappelle singulièrement celles qu’employaient les pharaons de l’ancienne Egypte. La plupart des travailleurs du chantier ont été arrêtés à cet effet. Dès qu’on manque d’ouvriers sur le chantier, les responsables téléphonent à tous les commissariats du district, leur enjoignant d’arrêter de nouveaux « suspects ». Ainsi, cinquante-trois ouvriers itinérants venus du Hebei pour travailler légalement sur un chantier d’une commune populaire voisine ont été littéralement enlevés par la sécurité sous le prétexte qu’ils n’étaient pas en mesure de présenter d’autorisation de séjour délivrée par les autorités provinciales. Ils se sont ainsi vus contraints de travailler sur le chantier de la police pendant deux mois. Une autre fois, ce sont trois cents ouvriers de la même province bâtissant une école qui ont été kidnappés dans les mêmes circonstances.
Enfin, la main-d’œuvre manquera toujours, la Gonganju a décidé une rafte de grande envergure. Les autorités du zien ayant organisé un meeting pour célébrer les bonnes récoltes et échanger leurs expériences sur l’étude de Dazhai auquel tous les ouvriers modèles et les bons cadres de la région ont été conviés, le chef de la police a mobilisé la garnison du zien ainsi que les miliciens et les policiers, en leur a tenu le discours suivant : « Cette fois-ci, chacun doit se munir d’un rouleau de corde et en embarquer le plus possible. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Sous le prétexte de la protection de l’ordre public, de nombreux héros mineurs de la construction du socialisme et cadres des communes ont été envoyés joindre leurs efforts à ceux des esclaves déjà au travail. Sur le chantier, les « ouvriers » sont surveillés par des hommes en armes. Dès que quelque chose ne va pas, injures et coups pleu-
vent, et, si l’ardeur au travail est insuffisante, les surveillants n’hésitent pas à se saisir du coupable, à l’attacher à un poteau et à recourir à la bonne vieille méthode du fouet. Certains jours, le nombre de personnes subissant ce châtiment atteint deux cents. Bien entendu, ces « ouvriers » ne reçoivent aucun salaire pour leur peine, mais au contraire doivent payer eux-mêmes leur nourriture et, une fois libérés, doivent regagner leur lieu de travail à leurs frais.
Le rétablissement de la légalité socialiste a été le cheval de bataille de la nouvelle direction chinoise au cours de la première moitié de l’année 1979. Un code pénal a été promulgué pour la première fois depuis la fondation de la République populaire. Selon ce texte, le parquet délivre les mandats d’arrêt qui sont exécutés par la police, puis a lieu l’instruction de l’affaire, débouchant sur un procès où l’inculpé dispose de garanties normales, le verdict étant prononcé par un jury qui juge en son âme et conscience.
Pour inaugurer la nouvelle ère de la légalité socialiste, les autorités de Pékin ont organisé un procès public auquel elles ont invité trois cents experts étrangers (16). Le procès se déroulait le 3 mai 1979 au « tribunal de niveau intermédiaire » de la ville de Pékin. Le prévenu, un magasinier de vingt-quatre ans, comparaisait pour « meurtre ». Depuis quelque temps, il courtisait une ouvrière de sa damwei et, en novembre 1978, il décida de se déclarer. La jeune fille l’éconduisit ; son soupirant estimant avoir perdu la face, il l’agressa à coups de marteau sans la blesser sérieusement.
Au lieu de faire comparaître les témoins à la barre, le président donna lui-même lecture de leurs déclarations, rédigées dans un style étrangement semblable à celui de la presse officielle. La victime était absente des débats, bien qu’il n’y eût aucun empêchement majeur à sa présence.
Après seulement dix minutes de délibérations, les jurés furent un verdict de plusieurs pages rédigé dans un style très élaboré, annonçant que la requête de l’avocat général demandant la prison à perpétuité avait été satisfaite ! Comme le dit le com-
mentateur de la revue Tendance, les jurés n’avaient matériellement même pas eu le temps de recopier ce verdict. Celui-ci, qui a poursuivi l’enquête, a découvert que, en fait, avant l’ouverture du procès, le tribunal avait
La répression du mouvement démocratique
Dans cette situation, l’avenir de la légalité en Chine n’est pas particulièrement rose. Simples citoyens, cadres, ouvriers, criminels ne disposent guère de protection devant l’omnipotence du parti et de sa sécurité publique. Mais la liberté d’expression n’est pas mieux lotie et, pas plus tard qu’en février 1978, He Chunshu, un intellectuel de Canton, a été exécuté comme contre-révolutionnaire.
Quel était son crime abject ? En 1968, il avait écrit un article qu’il avait ronéoté et diffusé par la poste. Bien entendu, la plupart des exemplaires furent interceptés et le contenu de l’article est resté secret pour les citoyens n’appartenant pas aux services de la sécurité. En réalité, la décision d’enquêter sur l’auteur de ce texte avait été prise par Lin Biao en personne. Les dirigeants comme M. Deng Xiaoping ont dénoncé la dictature féodalo-fasciste qui a régné pendant plus de dix ans sur la Chine, mais ils n’en ont pas moins continué à faire chercher l’auteur de cet article « contre-révolutionnaire », et, une fois celui-ci découvert, n’ont pas hésité à le faire mener au poteau d’exécution pour la plus grande gloire de la démocratie et de la légalité socialistes. Qui, aujourd’hui, parmi ces dirigeants éclairés, qui ont fait exécuter He Chunshu, songe à reconnaître son « erreur » et à le réhabiliter ?
Le cas de He Chunshu est loin d’être isolé. En janvier 1979, après le plénum historique du comité central inaugurant l’époque de la « libération de la pensée » et après que M. Deng eut fait savoir que les auteurs de dazibaos ne risquaient plus d’être inquiétés pour leurs opinions, à Shanghai, le jeune Teng Husheng, qui avait affiché un texte critiquant le président Hua Guofeng, fut arrêté par les services de sécurité. Peu
fait un rapport au comité de parti de la ville de Pékin pour lui demander de décider du chef d’inculpation et du tarif à appliquer. La réponse du comité du parti fut limpide : meurtre, perpétuité !
après, on voyait apparaître sur tous les murs de la ville des banderoles réclamant au nom des « masses » l’exécution de cet « élément contre-révolutionnaire flagrant ». En admettant que le nouveau code soit appliqué, celui-ci n’interdit nullement que la menace soit mise à exécution, puisqu’il contient une clause permettant de condamner les « contre-révolutionnaires ». Si Teng Husheng est encore vivant, il est légalement menacé de mort, pour avoir osé parler.
La nouvelle des arrestations des principaux animateurs du mouvement démocratique à Pékin, Fu Yuehua, Wei Jingsheng, Yang Guang, Ren Wanding, a été très largement répercutée par la presse mondiale. Mais qui sait que, de l’aveu même de la presse officielle chinoise (17), à la suite du discours de M. Deng Xiaoping et de la circulaire de la Gong-anju en mars (18), deux mille arrestations ont été opérées parmi les démocrates de Pékin et de Shanghai comme « fauteurs de troubles ». Ce chiffre est considérable. En effet, s’il est évident que le mouvement démocratique dispose d’une base populaire très étendue, il n’en reste pas moins que les véritables activistes de la lutte pour les droits de l’homme sont une minorité.
Depuis la mi-août de cette année, les animateurs de toutes les revues underground, qui représentent le fer de lance de ce combat, ne cessent d’exiger la libération inconditionnelle de leurs camarades, arrêtés en violation flagrante du nouveau code pénal qui vient d’être promulgué. Il est indéniable que le mouvement d’opinion en Occident a joué, et continue à jouer, un rôle décisif dans la manière dont les autorités soviétiques traitent leurs dissidents. Il en est ainsi parce que l’U.R.S.S. a un besoin impérieux des capitaux occidentaux.
Etant donnée la situation catastrophique de l’économie chinoise, les dirigeants de Pékin redoutent encore plus ce genre de pression que leurs homologues soviétiques. Les démocrates chinois, comme le montrent leurs écrits, sont des admirateurs fervents de Montesquieu, Voltaire, Rousseau, etc. Pour la poignée de contrats que M. Hua Guofeng apportera dans sa besace, la France décevra-t-elle les espoirs que mettent en elle les contestataires en contact avec les visiteurs étrangers ?
(1) Equivalent chinois de l’Intourist. En principe, les étrangers n’ont aucun moyen d’échapper à sa prévenante attention.
(2) « La clique antiparti du traître Ulanfu », « le contre-courant de février en Mongolie-Intérieure », « l’homme nouveau de Mongolie-Intérieure ».
(3) Mingbao du 12 septembre 1979, d’après une nouvelle de l’agence Xinhua.
(4) Protecteur de M. Deng Xiaoping, il est toujours membre du bureau politique.
(5) Dazibao affiché en août 1979 sur le Mur de la démocratie à Pékin.
(6) Voir le Monde du 11 septembre 1978.
(7) Voir Guanchafia (l’Observateur) de décembre 1978.
(8) Voir la revue Dongxiang (Tendance) du mois de janvier 1979.
(9) Voir Esprit, juillet-août 1977, article de Mu Zhong.
(10) Voir Zhengming (Rivalisons) de juillet 1979.
(11) Mingbao du 16 septembre 1979.
(12) Cette commune a vu défiler des centaines de milliers d’« nôtes étrangers » et est très célèbre pour ses réalisations prestigieuses, tant dans le domaine social qu’économique.
(13) Dazibao affiché sur le Mur de la démocratie à Pékin le 16 décembre 1978.
(14) Beijing shichun n° 7, août 1979.
(15) Gonganju en chinois, Bureau de la sécurité publique. Au seul bruit de ce nom, les Chinois tremblent du même effroi que les Soviétiques lorsqu’ils entendent prononcer les initiales K.G.B.
(16) Quotidien du peuple du 27 mai 1979, Tendance de septembre 1979.
(17) Voir Mingbao du 5 juillet 1979 d’après une nouvelle de l’agence Xinhua.
(18) A la suite du discours de M. Deng Xiaoping le 16 mars 1979, la municipalité de Pékin a affiché un avis interdisant les manifestations et chargeant la Gonganju de réprimer les éventuels « désordres » sur la voie publique.
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