Le IVe tribunal russe a terminé ses travaux

Trente millions d'Indiens relèvent la tête (aus: Le Monde, 3.12.1980)

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Rotterdam. — « Le tragique et le merveilleux » : cette formule, qui figure dans la résolution finale adoptée le dimanche 30 novembre à Rotterdam par le IVe tribunal Russell consacré aux crimes contre les Indiens des Amériques du Nord et du Sud, illustre parfaitement les débats et les témoignages qui se sont succédé pendant une semaine.

Tragique des dépositions des représentants des communautés indiennes du Canada, des Etats-Unis, du Guatemala, de Colombie, du Pérou, du Brésil ou de Bolivie. Tous ont parlé sobrement des exactions commises par les Etats ou les compagnies mercantiles, des spoliations, des vols de terres, du non-respect des traités passés avec les premiers occupants du sol américain, des massacres perpétrés au nom de la loi ou de Dieu, comme aux premiers jours de la conquête, de la destruction des cultures et des civilisations. En bref, d’un « ethnocide », comme l’a rappelé avec force Robert Jaulin, membre du jury

de Rotterdam et représentant de la France dans un tribunal dont la seule autorité est morale.

Les Indiens, opprimés, sont aussi des peuples traqués. C’est le visage masqué que Pedro, porte-parole du Comité d’unité paysanne (CUC), qui regroupe des Indiens Quiché du Guatemala, a rappelé les conditions du massacre du 31 janvier, au cours duquel quarante membres de sa communauté ont été brûlés vifs.

Le public — un millier de personnes, dont une majorité d’étudiants hollandais — a acclamé le petit homme frêle en costume noir et rouge du Quiché. Et sa compagne minuscule, elle aussi masquée, qui a exposé d’une voix douce la routine des viols dans les villages quadrillés par l’armée. De l’Alaska à la Terre de feu, les Indiens (au moins trente millions de personnes) ne sont pourtant pas abattus. Tragédie et merveille : malgré le génocide systématique depuis cinq siècles qui les a décimés, ils ont survécu.

Mieux encore : aujourd’hui, ils relèvent la tête, revendiquent leur identité culturelle.

Aucun représentant des gouvernements concernés

Que quelques-uns d’entre eux, — Attikamek du Canada, Hopis et Sioux des Etats-Unis, Campas du Pérou amazonien, Yasonami du Brésil — aient, pour la première fois, traversé l’Atlantique afin de « demander aide et solidarité » est un événement qui témoigne du « renouveau indien », qui annonce les rencontres de demain. Il est question d’une conférence internationale des Indiens de tous les continents l’armée prochaine en Australie.

Le cacique Mario Juruna, chef d’une tribu chavante, que le FUNAI (Fondation nationale de l’Indien) organisa le tutelle des Indiens brésiliens n’avait pas autorisé à faire le voyage, a été nommé président d’honneur du IVe tribunal Russel. Il est finalement arrivé au dernier moment et a fait un discours très apprécié. Aucun gouvernement concerné n’avait jugé bon d’envoyer un représentant à Rotterdam pour assurer une « défense » sollicitée par le tribunal.

Sur les quarante-deux « cas » soumis à l’appréciation du groupe de travail préparatoire hollandais, douze ont été retenus et examinés effectivement par le IVe tribunal Russell.

Tous, sans aucun doute, n’ont pas la même ampleur, et certains des cas présentés s’apparentaient davantage à des luttes sociales qu’à des affrontements culturels et racieux. C’est que le monde indien n’est pas homogène et ne l’a jamais été. Les niveaux d’intégration ou de refus sont multiples.

Dans les Black Hills, du Dakota du Sud, les Sioux sont victimes de la pollution provoquée par l’exploitation des mines d’uranium situées sur leur territoire. Le taux de cancers est le double de celui des autres comtés de l’Etat.

Au Pérou, les Campas sont menacés par les projets routiers et les usines hydroélectriques du plan de développement du gouvernement de Lima. Au Brésil, les Nambiquara voient leurs réserves coupées en deux par la route qui doit relier Gulaba à Porto-Velho. Conséquence prévisible : les épidémies vont décimer les derniers Nambiquara. Sur le Rio Negro, une mission catholique salésienne fait la loi chez les quinze mille Indiens de cette

région frontalière. Elle catéchise
viole les droits de l’homme,
exploite et rançonne.

Le jury de Rotterdam sait qu’il
« n’a pas de force pour faire
appliquer ses avis ». Le long do-
cument de vingt pages annexé à
la résolution générale, qui donne
un avis sur les cas considérés et
qui doit être adressé aux gouver-
nements intéressés, sera sans
doute ignoré. Unanimes, les jurés
de Rotterdam répondent : peut-
être. Mais le droit à la singularité
est le droit de tous les hommes
et ce droit sera mieux connu
demain.

MARCEL NIEDERBANG.

in: Le Monde, 3/12/1980

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