Au Soudan, même les abeilles ont faim

John Tanner, journaliste à Oxford, Earthscan 1986

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Malgré les récoltes record de cette année et des surplus correspondant à la récolte totale de l’année précédente, près de 5 millions de personnes sont, au Soudan, menacées de famine…
par John Tanner, journaliste à Oxford. Earthscan 1986.

Il y a, pour l’observateur étranger qui voyage au Soudan, des choses difficiles à comprendre. Ainsi, quand l’année dernière, près de 10 millions de personnes se sont trouvées au bord de la famine, la sécheresse a été mise en cause. Or, cette année, alors que les récoltes dépassent largement les besoins de la population, il est bien possible que quelque cinq millions de personnes vivant dans les régions les plus arides du pays soient de nouveau menacées par la famine.

Le Soudan fait partie de ces quelques pays de la zone sub-saharienne (6 sur 41) dont la production agricole a suivi la croissance démographique au cours des dix dernières années. Or, pour un pays d’une superficie égale à celle de l’Europe de l’Ouest -et avec de vastes ressources agricoles même en période maigre- comment se fait-il qu’il demeure aussi vulnérable à la famine?

On trouvera peut-être certains éléments de réponses dans une nouvelle étude sur ce pays effectuée pour le compte d’Oxfam par M. Nick Carter. Dans

son étude intitulée "Sudan: the roots of famine", cet auteur s’intéresse particulièrement au régime de l’ex-président soudanais Gafaar Numeiri. M. Carter estime qu’au cours de cette époque, les dirigeants soudanais ont été particulièrement friands de grands projets, d’aides financières diverses et d’argent facile. Parmi les réalisations agro-industrielles, certaines se sont avérées être des échecs fort coûteux, tel que le développement du "Jonglei Canal" et l’ensemble agro-industriel kenyan, avec lesquels on avait cru transformer le Soudan en grenier du Moyen-Orient.

Par contre, le Soudan est depuis longtemps un des principaux bénéficiaires de l’aide internationale et plus particulièrement de celle des Etats Unis, des pays arabes et de la Grande Bretagne. Or, selon l’auteur, cette aide étrangère a été particulièrement mal investie dans des cultures de rente modernes dont l’objet était d’obtenir un rendement financier maximum pour les investissements. Ainsi, la culture intensive du coton (principale richesse exportable du pays) a-t-elle rendu le Soudan économiquement vulnérable aux fluctuations des cours internationaux. La chute du prix du coton en 1985 a contribué à la dégradation des ressources financières du Soudan. L’actuel gouvernement du général Swar el Dahab (qui a renversé le régime Numeiri en avril 1985) est actuellement en prise avec un endettement évalué à 9 milliards de dollars. Il est également engagé militairement dans le sud du pays où il s’efforce à contenir à grands frais la rébellion du Front de Libération du Peuple Soudanais.

Ainsi, il ne disposerait plus assez de ressources nécessaires à l’acheminement d’une aide massive vers les régions touchées par le sécheresse. Les statistiques de la FAO, publiées à la suite d’une expertise réalisée au Soudan en octobre/novembre 1985, indiquent que les récoltes de l’année 85 s’élèvent à 4,6 milliards de tonnes de céréales alors que les besoins globaux annuels du pays sont de 3,4 milliards de tonnes. La consommation moyenne sur dix ans s’est élevée à 2,5 milliards de tonnes de céréales. Pourtant, des millions de paysans et de nomades vivant dans les régions de Darfour et Kordofan et dans les provinces en bordure de la Mer Rouge, risquent fort de se trouver dans une situation encore plus grave que celle qu’ils ont subie en 1985… A ce moment là, ils avaient eu la possibilité, soit de vendre leurs troupeaux et leurs effets personnels, soit d’emprunter de l’argent auprès de prêteurs locaux pour survivre. Or, il se trouve que maintenant nombre d’entre eux sont endettés ou ne possèdent plus rien. Ils n’ont plus de possibilité de crédit.

Selon le bureau d’aide d’urgence d’Oxfam pour l’Ethiopie et le Soudan, il est impératif que les surplus céréaliers du pays destinés aux régions menacées soient acheminés avant les pluies d’avril qui risquent de rendre les transports extrêmement difficiles. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) dépendant des Nations Unies a alloué 5,8 millions de dollars pour l’achat de 20 000 t de céréales locales et pour assurer leur transport à l’intérieur du pays, ce qui est peu commun dans ce type d’intervention. Toutefois, cette contribution du PAM permettra de ne nourrir qu’un dixième de la population menacée par la famine et pour trois ou quatre mois seulement. Les agences d’aide intervenant dans les régions à risque ont donc fait appel à l’USAID et à la Communauté Européenne pour des secours supplémentaires qui s’élèvent à 16 millions de dollars pour l’achat de denrées et 33 millions pour leur transport à l’intérieur du pays.

Mais, fait-on remarquer, les négociants de céréales soudanais, qui constituent un puissant groupe poli-

tique, vont probablement faire monter les prix de leur produits alimentaires suite à la forte demande de l’aide internationale et de l’afflux des capitaux. Ceci aura comme effet de réduire encore les quantités de denrées destinées aux populations à secourir.

Ainsi, selon Nick Cater, la crise alimentaire au Soudan pourrait devenir endémique, qu’il y ait de bonnes ou de mauvaises récoltes. Une des causes se trouve, dit-il, dans le déséquilibre que subissent certains éléments du milieu naturel. Par exemple, les efforts déployés par les organisations d’aide pour amener l’eau aux populations rurales par le biais de grands forages, se sont avérés pervers. En effet, quand l’eau est continuellement disponible en un point précis, les pasteurs nomades gardent leurs animaux sur place, ce qui conduit au piétinement du sol, au surpâturage et à la perte de fertilité des terres.

D’autre part, poussés par la faim, les paysans défrichent de nouvelles zones marginales de cultures contribuant ainsi à la déforestation. Nick Cater rappelle qu’au Soudan "tout le monde se sert des arbres, mais personne n’en plante". Selon l’étude, une famille au nord de Darfour utilise en moyenne 200 arbres ou arbrisseaux par an. On signale que même les acacias qui sont une source d’enrichissement par la gomme qu’ils produisent et qui jouent un rôle important dans la fixation des sols et son enrichissement en substances azotées, n’échappent pas à la hache des cultivateurs. Ceci s’explique par le fait que ces cultivateurs touchent trois fois plus d’argent en vendant le bois qu’en récoltant la sève des acacias. Ainsi, selon Cater, l’écosystème soudanais est véritablement en situation de rupture, et le moindre changement qu’il subit favorise la désertification des régions à risque. C’est un pays, dit-il, où le manque de floraison de la végétation fait que même les abeilles ont faim.

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