Pas de NON sans OUI
Intervention du Pasteur Georges Casalis faite au meeting Anti-WACL
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Pasteur Georges Casalis:
Pas de NON sans OUI
Voici l’intervention du Pasteur Georges Casalis faite au meeting Anti-WACL à Luxembourg. G. Casalis est né en 1917, a été professeur à la Faculté de Théologie Protestante à Paris, il est connu pour son engagement en faveur du Tiers Monde et pour ses publications théologiques.
Quelles qu’en soient les motivations et justifications, tout mouvement consacré en priorité à la lutte anticommuniste est fondamentalement faux, pervers et pernicieux. De même que toute attitude purement négative, quelle qu’en soit l’étiquette.
Certes, il faut savoir dire Non, s’opposer, résister et se battre contre l’intolérable, où qu’il se présente, à Washington comme à Moscou, à Prétoria, à Jérusalem, comme à Luanda et Addis Abeba et dans tous pays où, après le renversement d’une tyrannie, le régime révolutionnaire maintient et aggrave parfois toutes les formes du terrorisme d’État… Mais la force du refus ne réside pas en lui-même; elle n’est que dans l’horizon du combat, l’au-delà des affrontements. Le Non n’a de sens que si un Oui en est le coeur, l’anti que si un pro en est le nerf et la visée. La Résistance française contre l’Allemagne hitlérienne n’avait pas pour but unique la libération de la patrie et le rétablissement de l’intégralité de la France républicaine; elle était nationale, non nationaliste. A l’instar de Winston Churchill, non suspect de faiblesse à l’égard du communisme, les vrais résistants ne luttaient pas contre l’Allemagne, mais contre Hitler et pour le peuple allemand, sa première victime … comme en participant aux combats des mouvements de libération du Vietnam et de l’Algérie, nous nous battions en même temps pour la démocratie chez nous.
En face de l’anticommunisme, qu’il soit de salon, de cercle gauchiste, de section de gauche ou de ligue organisée, la question fondamentale est de savoir quelle fin explicite ou implicite il poursuit – au delà des dénonciations globales et des vains projets de destruction de l’empire du mal absolu, de ses agents et complices parmi nous: quelle phase historique doit succéder à celle de la "coexistence plus ou moins pacifique", dénoncée comme illusion coupable et piège fatal; quelles perspectives d’avenir, quelle vision du monde de demain véhiculent les paladins du "monde libre"; et plus encore – car je ne suis pas enclin à croire au succès de leur entreprise et à les craindre! – quel type d’êtres humains, ils engendrent dans leur propres rangs et, autour d’eux, par leur propagande…
Il n’y a pas si longtemps, un de leurs portes-paroles épiscopaux présentait le régime dictatorial des généraux argentins comme l’exemple même d’un
État bien mené, devant servir de modèle au reste du monde; ils sont évidemment les soutiens pratiquement inconditionnels de Pinochet, de l’Apartheid, des "combattants de la liberté" des "forces démocratiques du Nicaragua"; ils déplorent la chute des Duvalier et autres Marcos; leur idéal manifeste, c’est Franco qui, durant 40 ans a fait de l’Espagne une immense prison collective, maintenue bouclée par une dictature sans faille, dans une étroite alliance entre une répression féroce de tous les mouvements populaires, un ordre social immuablement rétrograde et une religion obscurantiste garante de la soumission des masses populaires: leur nostalgie, c’est Pétain, à qui une situation historique perturbée par l’offensive des ennemis judéo-communistes de la "Révolution nationale", la vraie, n’a pas permis de donner sa pleine mesure; mais qui, en approuvant, dès juillet 1941, la création et l’envoi sur le front russe de la "Légion des volontaires français contre le bolchévisme", avait manifesté qu’il comprenait le sens de l’Histoire…
Aucun espoir n’est offert par les militants de l’anticommunisme aux peuples affamés et torturés par les oligarchies du "tiers-monde" au service des compagnies multinationales et des pouvoirs mis en place par les tenants de la doctrine de la "Sécurité Nationale"; avec la vue manichéenne de la situation mondiale et la radicale militarisation des structures d’État et des mentalités qu’elle implique. Et qui ne voit que la logique même de leur action conduit directement à la guerre atomique universelle?!
Notre combat est autre: c’est la libération des peuples enchaînés; c’est, selon la formule de Giu-
lio Girardi, l’établissement international de la force du droit remplaçant le droit de la force; c’est une volonté d’égalité dans la justice et le respect non seulement des personnes mais aussi des collectivités – dans les limites mêmes où la manifestation de l’identité de chacun comme de l’autonomie et la souveraineté de toute nation ne menace pas celles des autres, mais, au contraire, contribue à l’enrichissement de tous, à l’intérieur d’une société véritablement oecuménique dans tous les sens du terme; avec, notamment le rejet de tout privilège, de tout nationalisme culturel, de toute exploitation économique, de toute discrimination raciste, sexiste, religieuse et, comme condition sine qua non, la fin de la course aux armements, du commerce des armes et de l’absolutisme nucléaire…
L’anticommunisme rationnalisé ou passionnel des groupes et ligues divers est aveugle, porteur de simplismes imbéciles; il est gros, aussi de tous les excès criminels, de toutes les violences, de toutes les persécutions … Dans la Résistance, nous luttons côte à côte, avec des gens dont nous ne connaissions pas et ne voulions pas connaître l’idéologie, pas plus que nous ne devions connaître leur vraie identité. L’essentiel était de regarder vers l’avenir et, pour cela, de ne pas perdre de vue l’objectif; la destruction de la barbarie qui menaçait de submerger le monde. Au sortir de la bagarre, nous découvrions que les compagnons de lutte les plus proches étaient communistes: cela ne nous étonnait ni ne nous inquiétait, c’était naturel. Ils avaient souvent des comportements différents des nôtres, nous surprenaient, certes, parfois mais l’essentiel, c’est qu’alors nous menions ensemble le même combat. Et j’atteste que l’engagement et l’esprit de sacrifice de nos camarades communistes a été, en tous points, héroïque et exemplaire. Comme le disait Aragon, dès 1943:
" Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
… Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur, même éclat"…
(La rose et le réséda in "La Diane française")
Certes, il y a des perversions du communisme, mais qu’est-ce qui ne peut être perverti et qu’est-ce qui ne peut être converti? -Le stalinisme est au communisme ce que l’Inquisition est au christianisme, mais la pratique libératrice peut se servir des concepts et méthodes marxistes contre la dictature, de même que le service évangélique de la justice et de l’amour volatilise l’absolutisme clérical et agresse au plus profond les régimes horribles qu’il produit. Il faut rejeter les globalisations et schématisations partisanes. J’ai, pour ma part, subi les foudres du stalinisme,
me, lorsque j’ai été mis brutalement en marge de l’univers du socialisme "réalisé" en Europe, pour avoir dénoncé comme un crime contre l’espoir et l’avenir, l’invasion de la Tchécoslovaquie, le 23 août 1968, par les troupes de 5 nations du "pacte de Varsovie" et l’étouffement, jusqu’à maintenant poursuivi, du peuple tchèque. Mais je me refuse pour autant à devenir anticommuniste, pour toutes les raisons que je viens d’énumérer et, aussi, parce que j’ai une solide "mémoire d’avenir", enracinée dans nos intolérables pratiques de gouvernement et de répression au Vietnam, en Algérie et autres "territoires d’outre-mer" … Je ne vais pas cesser d’être chrétien à cause du Liban, ni protestant à cause de l’Irlande du Nord, ni Français à cause de la bêtise criminelle du "Rainbow-warrior", ni républicain à cause de la politique criminelle des Etats-Unis en Amérique centrale et ailleurs, ni socialiste à cause de Gdansk et Kaboul… Chaque déviance, chaque perversion de la foi, de la religion, de l’idéologie, du pouvoir, de la pratique militante … m’amène à un retour sur moi et à une plus grande exigence intellectuelle, spirituelle et politique que j’essaie de partager avec ceux qui m’entourent, au près comme au loin…
La voie contraire, c’est le libre-cours laissé à tous les fanatismes et je n’oublie pas qu’il est aujourd’hui des fanatismes de gauche – antisémites et anticommunistes par exemple!-, qui sont pires que ceux de la Ligue anticommuniste. Parce qu’elle déclare ouvertement les siens, en pleine cohérence avec ses principes de base; alors qu’à gauche, ils sont en contradiction avec les valeurs théoriques et les objectifs d’action de ceux qui les pratiquent… Comme Brecht l’écrit dans "les jours de la Commune": "N’ayons pas la prétention d’être infaillibles, comme tous les Gouvernements qui nous ont précédés, sans aucune exception. Rendons publics tous nos discours, tous nos comportements. Initions le public à toutes nos imperfections: nous n’avons rien à craindre en dehors de nous-mêmes".
Ce qui est notre raison d’être, c’est l’établissement universel d’une société de liberté dans la justice, une "civilisation de l’amour", c’est-à-dire un monde où, tous ensemble, dans l’égalité et le respect réciproque, prennent en mains leur commun destin et construisent la paix.
Georges Casalis
Combattant volontaire de la
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