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de l’archipel du Cap Vert
En approchant ces îles par voie aérienne ou maritime on est probablement déçu, parce que la première vue ne montre ni caps ni verdures prononcées. Les îles sont nommées d’après le Cap Vert du Sénégal, la terre la plus proche à 460 km à l’ouest/sud-ouest. L’archipel comprend neuf îles habitées, cinq îles inhabitées et par-ici, par-là quelques îlots et récifs, dont surtout ceux autour de Boa Vista sont particulièrement dangereux pour la navigation, ce qui explique les nombreux naufrages en cet endroit. La surface totale de l’archipel est de 4033 km² (Luxembourg: 2586 km²); l’estimation la plus récente de la population s’élève à 300.000 personnes (Luxembourg: 375.000). Plus de 700.000 personnes d’origine capverdienne vivent à l’étranger, dont environ 4000 au Luxembourg.
Du point de vue topographique on peut distinguer grosso modo deux types d’îles: des îles de basse altitude avec des versants modérés et de vastes plaines (Sal, Boa Vista, Maio, Sta. Lucia); des îles de haute altitude avec un relief particulièrement prononcé, des côtes escarpées, peu de plaines (Sto. Antao, S. Nicolau, S. Tiago, Fogo, Brava); l’île de S. Vicente occupe un statut plus ou moins intermédiaire. Parfois le paysage est vraiment spectaculaire, par exemple, la partie côtière sauvage et solitaire au nord-est de Sto. Antoà; les entailles profondes des gorges autour des périphéries de Brava; les dunes balayées par le vent de Boa Vista, une mer de sable en miniature; l’impressionnante stérilité de Sal; la verdure luxuriante et l’aspect "enrobé" de végétation de S. Tiago. A Fogo, il y a, à l’intérieur d’une dépression, une plate-forme colossale et vraiment magnifique qui se situe à une altitude moyenne de 1625 m et qui est entourée des trois côtés par des murs verticaux atteignant une hauteur de 2500 m. De cette plate-forme s’élève le sommet de l’archipel, le Pico, 2829 m, un des points les plus élevés de toutes les îles de l’Atlantique. Ici se trouve également le volcan le plus actif de tout l’Atlantique à l’exception de l’Islande. Les dernières 420 années, il a fait éruption 25 fois, la dernière fois en 1951, répandant une couche de scories et de cendres qui s’élevait jusqu’à 25 cm tout autour de l’île.
Depuis que les Européens connaissent ces îles, elles ont dû se débattre contre des conditions climatiques les plus adverses, mais, comme Mark Twain a remarqué justement, tout le monde se plaint du climat mais personne n’essaie de l’améliorer! Du point de vue scientifique, l’archipel est considéré comme ayant un climat chaud, ressemblant à celui du désert, ne connaissant presque pas de variations de température au cours de l’année et ayant un manque de pluie chronique sur tout le terrain bas. En-dessous d’un niveau de 500 m, l’aspect va du semi-aride à l’aride. La tempé-
rature annuelle moyenne varie de 22,6 C pour Sto. Antoà à 24 C pour Boa Vista, bien qu’évidemment les points élevés soient plus frais. Parfois, il gèle au sommet du Mont Pico. Le manque de pluie est le plus grand fléau pesant sur les îles où des périodes de sécheresse ont exigé une rançon exorbitante en vies humaines et animales. (Le cratère à Sto Antao, connu sous le nom de Vallée de la Mort, témoigne de l’extinction de toute vie humaine, animale et végétale quand la sécheresse frappe la région.) La moyenne annuelle de la tombée de la pluie varie de 95 mm à Sal (ca. 775 mm au Luxembourg) à 665 mm au nord-ouest de Fogo, mais de nouveau il y a de grandes variations selon l’altitude et l’exposition aux vents apportant la pluie. Dans certaines régions, des années peuvent s’écouler sans une goutte de pluie; même dans les régions d’une grande activité économique, il n’y pas de garantie d’une pluviosité suffisante. En plus, les variations locales sont énormes. Par exemple, au nord-ouest de Sto. Antao, le taux annuel de pluviosité peut s’élever à 4000 mm, et pourtant à vingt kilomètres de là, du côté de l’île protégée du vent, il ne peut y avoir que 200 mm dans la même année! Des vents forts soufflent pendant toute l’année, la mer avoisinante est toujours mouvementée, avec une dominance de vents alizés du nord-ouest. De temps à autres les vents brûlants du Harmattan soufflent en été en provenance du Sahara, situé à 500 km de là, avec des effets dévastateurs sur la végétation, énervant les gens tout aussi bien que les animaux. (L’auteur en a pu faire l’expérience durant un séjour à Maio: ses deux ânes se sont enfuis, et après quatre heures d’une pourchasse meurtrière, quand les bêtes furent enfin attrapées, ces petites créatures, d’habitude dociles, étaient vicieuses à l’extrême!)
L’agriculture est strictement limitée dans l’espace et le temps, et à part quelques localités dispersées à des altitudes plus élevées (au dessous de 500 m le paysage est sauvage, stérile et aride sur toutes les îles), le visiteur de passage se moquerait de la personne qui cherche à cultiver ces terres. Et pourtant des activités agricoles, limitées à une saison de croissance courte, quelques semaines tout au plus, se poursuivent grâce à la rosée qui rend les pentes plus élevées fertiles, et grâce à la terre volcanique naturellement riche. Dans les villes, il y a même de petits jardins dont le maintien exige de grands efforts. Tout ce qu’il faudrait à ces îles, ce serait une pluviosité suffisante, et elles égaleraient les Açores ou Madeire du point de vue fertilité. L’agriculture constitue la base économique de l’archipel, les récoltes étant dans l’ordre d’importance, le blé, les bananes, les patates douces, les haricots, le manioc, la canne à sucre, le café, les fruits, le tabac et le coton.
S. Tiago est de loin l’île la plus importante, et c’est ici que vivent 55% de la population. Grâce à ses ressources d’eau plus grandes, cette île et Sto. Antão offrent les meilleurs perspectives pour l’agriculture. On s’étonne de voir de prospères plantations de café entre 100 et 600 m sur les côtes nord ouest de Fogo: du café, généralement considéré de première qualité, rivalisant avec le célèbre café Mocha du Yemen. Des crises répétées, affectant l’agriculture, ont affligé ces îles où, entre 1749 et 1972, il y a eu en tout 34 années de famine d’intensité variable, le résultat de périodes de sécheresse brutale. On dit que les gens ordinaires vivent leurs existences courtes, prisonniers du cycle affreux de l’eau et de la sécheresse, des vivres et de la disette. Au cours de ses nombreux séjours dans ces îles, l’auteur a certes rencontré la sous-alimentation et la pauvreté mais pas la famine proprement dite.
Les moyens de communication sur les îles sont primitifs, généralement des chemins aplatis par les hommes et les animaux et la construction de routes serait une tâche redoutable dans les régions montagneuses. Les villes ont des rues payées. Praia, S. Tiago, la capitale de l’archipel avec ses 60.000 habitants, et Mindelo, S. Vicente, le port le plus important avec une population de 40.000 habitants, sont des endroits généralement charmants, propres et attrayants. Tous les villages ont seulement des rues poussiéreuses à canalisation ouverte. La communication entre les îles se faisait jadis au moyen de bateaux transportant régulièrement passagers et marchandises,
ou bien on prenait des risques sur de minuscules bateaux de pêche ou de cargos navigant irrégulièrement. Aujourd’hui les îles principales sont reliées par avion avec des vols journaliers. Il existe depuis longtemps un grand aéroport international à Sal pour les lignes internationales vers l’Europe ou l’Amérique Latine. Pendant la dernière guerre mondiale, quand le Portugal était encore neutre, cet aéroport fut utilisé tout aussi bien par la Royal Air Force que par la Luftwaffe pour l’approvisionnement en combustible, de même que des sous-marins alliés et ennemis s’arrêtaient pour charger du carburant à Sal.
L’économie a subi des changements considérables au cours de l’histoire. Au 17e siècle, S. Vicente était inhabité tandis qu’aujourd’hui on y trouve le port principal. Autrefois, des navires partants de l’Europe à destination ou au retour de l’Amérique du Nord et du Sud, des Antilles, de l’Afrique de l’Est, de l’Inde s’arrêtèrent aux îles. Le ravitaillement a toujours joué un rôle important: le chargement d’eau fraîche, de fruits, de légumes, de poisson salé, de viande séchée etc. Plus tard, Mindelo était un port très important pour la soute du charbon. L’échange de marchandises étrangères contre des produits locaux se poursuivait de façon intense, mais les marins astucieux s’assuraient toujours les meilleurs affaires. Pendant un certain temps les îles étaient même impliquées dans la traite des esclaves: venus de l’Afrique de l’Est, enfermés comme des bêtes, les esclaves étaient vendus aux bateaux faisant escale sur leur route vers l’ouest. Aujourd’hui, les bananes, le poisson séché, les huiles de poisson, les peaux, les patates douces, le sel, les céramiques et l’eau fraîche sont les principaux produits exportés. Les produits importés sont surtout le blé, le sucre, le riz, la farine, le coton, les vêtements, le ciment et le kérosène.
Le changement économique se voit bien dans l’exemple des chèvres. Autrefois, les peaux et la viande séchée de ces animaux étaient d’une importance primordiale pour l’économie des îles, tandis qu’aujourd’hui ces petits rôdeurs "affaires" sont un vrai fléau, mangeant toute plante et tige desséchées, déracinant la terre et favorisant l’érosion, se promenant où ils veulent étant donné qu’il n’y a ni clôtures ni haies. Les chèvres et les porcs (les derniers étant pourtant plus contrôlés) mangent tout. Une fois, l’auteur se déshabillait près de la mer pour se rafraîchir et pour prendre un bain en mer. Après avoir soigneusement emballé tous ses vêtements sur la plage, il plongeait dans l’eau rafraîchissante. Quand il émergea de l’eau pour se diriger vers ses vêtements, il trouvait quelques chèvres en train de se régaler de ses possessions. Même les grosses bottes en cuir étaient mangées à moitié. Comment cet homme blanc parvenait, dans sa nudité, à rejoindre la petite ville à 20 km de cette plage reste un souvenir angoissant. Ces chèvres mal élevées, ne respectent rien, absolument rien.
Pour les capverdiens, la vie n’a jamais été facile. Des conditions climatiques adverses, une aridité prédominante, des étrangers rapaces, des gouvernements avides ont rendu la vie extrêmement difficile. Pourtant, on se souviendra toujours avec plaisir de l’attitude constamment amicale, souriante, gracieuse et douce de ces insulaires, parce que ce sont toujours les pauvres et les humbles qui ont tant à enseigner à nous tous. Au cours d’une journée épouvantablement chaude où l’on suffoquait dans le sable et le soleil, l’auteur marcha d’un pas pesant, proche de l’épuisement le
DOSSIER
long d’un chemin stérile, lui et son âne fatigués à l’extrême. Des vents orageux avaient enlevé mon chapeau, mais j’étais au-delà du point où je m’en souciais. Un vieux natif s’approcha, ses pieds nus faisant craquer la terre cruelle, dure et rocailleuse. Il s’arrêta pour causer. "Où est votre chapeau?" – "Emporté par le vent." – "Mais, c’est dangereux pour vous, un étranger aux cheveux blonds, de voyager sans chapeau sous le soleil", répondit-il, et sans plus de façons, il ôta son vieux chapeau usé, taché, troué et me le donna, en m’ordonnant de le mettre tout de suite, de bien me soigner et de ne pas faire de bêtises. (Comme il avait raison!) Il poursuivit lourdement son chemin solitaire, ma tête étant évidemment plus digne de protection que la sienne. C’était un geste vraiment charmant et altruiste de la part de cet homme
humble. Et si mon chapeau s’envolait en pleine Grand-Rue, je me demande quelle serait la réaction des luxembourgeois!?
(En rédigeant cet article, je me suis largement inspiré de ma longue connaissance de ces îles tout aussi bien que de mes nombreuses publications scientifiques.)
Raoul C. Mitchell-Thomé (traduit de l’anglais par M. Louis)
L’auteur de cet article est géologue-géophysicien. Il a visité les îles du Cap-Vert à plusieurs reprises depuis 1943, entre autres pour des raisons professionnelles. Il vit au Luxembourg depuis 1977.
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