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A première vue, il ne semble pas que la solitude soit un problème philosophique ou puisse particulièrement intéresser la philosophie. D’ailleurs, dans aucun des dictionnaires ou encyclopédies philosophiques actuellement accessibles ne figure une rubrique consacrée à ce thème. La solitude paraît relever plutôt d’autres disciplines, telles que la psychologie voire la psychiatrie, la sociologie etc.
Toutefois, à y regarder de plus près, le phénomène de la solitude, s’il n’est pas un problème philosophique de base, n’en pose pas moins problème à la philosophie, ou plus précisément, il est susceptible de jouer le rôle de catalyseur dans le sens où à son propos, la philosophie se voit contrainte d’engager un certain nombre de réflexions importantes.
Ainsi, le fait que dans un monde où les distances ont fondu et où existent des moyens de communication puissants il existe un sentiment de solitude très fort et assez généralisé, amène le philosophe à se poser des questions sur la nature de la société actuelle et sur l’homme qui est caractéristique de cette société. La solitude se révèle en ce sens un thème actuel de la philosophie sociale et politique.
D’autre part, il faut se demander de façon générale quelle est la nature de l’homme pour que celui-ci puisse éprouver le sentiment de solitude. Et il faut en plus poser la question de savoir si cette solitude n’est pour l’homme qu’un incident fâcheux mais passager ou si elle est peut-être bien un trait essentiel de son être.
Enfin, si la philosophie ne se contente pas d’être une entreprise purement théorique et critique, mais se veut, d’après l’idéal classique, un apprentissage pratique d’une sagesse vécue, elle doit réfléchir pour savoir quelle est dans l’art de vivre qu’elle propose aux hommes la place et le bon usage de la solitude.
Telles sont au moins trois questions qui surgissent en philosophie à propos de la solitude: problème socio-politique, métaphysique ou plus précisément anthropologique, et enfin pratique. Mais avant de les aborder, la philosophie ne doit pas manquer de faire, ne fût-ce que brièvement, son travail de clarification des termes.
Qu’est-ce que la solitude?
Le champ sémantique de la solitude comporte d’abord deux termes principaux, et cela dans la plupart des langues: solitude/Einsamkeit et isolement/Alleinsein. Rien dans leur origine linguistique comme dans leur emploi actuel ne permet de les distinguer nettement, la plupart du temps on les emploie comme des synonymes. Pourtant, il est permis de les différencier, pour exprimer des aspects objectivement différents de la solitude.
Ainsi ne peut-on pas identifier le fait de l’absence matérielle d’autrui autour de soi avec le sentiment intérieur d’être seul (éventuellement même au milieu d’une foule): "Je suis seul" ne signifie pas la même chose que "Je me sens seul". D’autre part, il faut distinguer la solitude irréductible qui, comme nous le verrons, est la compagne de toute personne, de la manière dont ce fait métaphysique est vécu.
Un certain usage s’est établi de réserver le terme "isolement" plutôt à la solitude matérielle, ainsi qu’à la conscience douloureuse de l’absence d’autrui. Le terme de "solitude", quant à lui, désigne la situation métaphysique et le vécu positif de cet état de chose.
Autour de ces deux termes se groupent d’autres mots, comme: abandon, délaissement, déréliction (Verlassenheit), exil, qui semblent exprimer un paroxysme de l’isolement. D’autres désignent plutôt l’origine de la solitude et de l’isolement: séparation, distance, écart, absence, éloignement.
Régler de cette manière le langage a comme seul but d’éviter la confusion et ne prétend pas révéler un prétendu sens absolu de ces termes.
Solitude et société
Y a-t-il davantage de solitude dans la société actuelle que dans celle d’autrefois? Il n’est guère possible de comparer sous cet aspect des époques et des sociétés, déjà parce qu’on dispose de plus de données précises sur les périodes plus récentes. Quoi qu’il en soit, il est sûr qu’il y a de nos jours une conscience plus vive de la solitude, une sensibilité plus aiguë et une souffrance plus grande. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à consulter la trentaine de pages (il s’agit, pour être exact, des pages 297 à 325) qu’occupe dans le livre de J.F. Six l’énumération des associations luttant en France contre la solitude sous toutes ses formes. Des enquêtes sociologiques établissent par ailleurs la réalité sombre de la solitude ou plutôt des solitudes dans notre société.
Or, ce constat pose à la philosophie une double question: Qu’est donc cette société, pour que les hommes s’y sentent tellement seuls? Et puis surtout: Quelle image et quelle idée de l’homme est véhiculée par cette société dans laquelle les hommes se sentent si seuls?
Une rapide analyse de la société occidentale montre que dans sa structure il y a plus d’un élément qui est susceptible d’engendrer la solitude. Cette société est sans doute qualifiée de la façon la plus adéquate par le terme de société industrielle. Par là on désigne non seulement son mode de production économique, mais on veut dire plus généralement qu’elle se caractérise par la domination de l’économie sur la politique et la culture.
La société industrielle a été cause de solitude du simple fait déjà qu’elle a restructuré la société
Zeichnung: Stauber
in: Publik-Forum 9/8/85
rurale en rompant les liens ancestraux entre les gens: de grandes masses de paysans ont quitté la campagne et se sont retrouvés dans l’anonymat des villes et des usines. Toute une culture avec ses valeurs, croyances et habitudes sociales a ainsi disparu. Ce déracinement se voit encore accentué, ou mieux, reproduit toujours de nouveau, par la mobilité professionnelle qui empêche la réinsertion sociale et culturelle.
La société industrielle, en tant que société de masse, urbanisée et mobile, crée ainsi spontanément des "populations à haut risque de solitude" (J.F.Six):
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Les personnes âgées, plus nombreuses que jamais du fait de l’allongement de la vie, mais plus seules aussi à cause de la disparition de la grande famille au profit de la famille nucléaire où les vieilles gens n’ont plus de place; il ne leur reste souvent que l’asile qui n’est pas le meilleur antidote à la solitude.
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Les immigrés, qui sont plus particulièrement concernés par la mobilité et le déracinement, inhérents à la société industrielle.
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Les handicapés et autres marginaux ne trouvent pas de place dans une société pour qui la compétitivité et la rentabilité sont des valeurs majeures.
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Les jeunes ont sans doute toujours été confrontés à des formes spécifiques de solitude: angoisse devant la séparation pourtant inéluctable d’avec les parents, que n’arrange pas l’augmentation du nombre des divorces; sentiment d’être incompris par les autres; recherche plus ou moins fructueuse de sa propre identité.
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Les femmes enfin constituent 62% des personnes seules, "ce qui s’explique principalement par la plus grande longévité des femmes et le fait que les hommes veufs se remarient plus fréquemment que les femmes" (J.F.Six). Le caractère nucléaire des familles et le nombre réduit des enfants augmentent la solitude des femmes, surtout si elles ne sont pas engagées dans la vie professionnelle.
Toutefois, la souffrance des personnes seules ne s’explique pas seulement par ces faits sociologiques. La solitude est aussi un fait culturel, dans la mesure où elle est favorisée en plus par
une conception de l’homme qui s’est développée en même temps que la société industrielle. S’agit-il d’une relation de cause à effet, ou d’une évolution parallèle? Peu importe, ce qui compte, c’est que les deux concourent à créer une conscience vive de solitude.
Les temps modernes en effet se caractérisent par l’avènement de l’individu, et par suite, de l’individualisme. Non pas que l’homme n’ait pas été un individu auparavant, mais maintenant il se sent, il se veut un individu et il est valorisé comme tel. Ce qui vaut, ce n’est plus ce que chaque homme a en commun avec les autres, ce qui est universel, mais ce que chacun a en propre, ce qui le différencie des autres. Chaque homme se conçoit comme une entité à part et à part entière, libre, autonome, indépendante et, à la limite, autosuffisante. Il n’est plus considéré comme une partie intégrante de la société, au contraire, celle-ci est perçue comme se constituant à partir de la multitude des individus, qui, à l’image de Robinson Crusoé, peuvent même se passer de leur appartenance sociale. Son indépendance, l’individu la base sur la propriété privée d’un côté, de l’autre sur la revendication de droits, parmi lesquels surtout les Droits de l’Homme.
Il est évident qu’une telle conception de l’homme, même si en partie elle ne correspond pas à la réalité sociale objective, comporte comme son ombre une dimension inévitable de solitude. Dans l’optique individualiste, en effet, les liens et relations ne sont que des réalités secondaires, qui ne peuvent exister qu’à partir du moment où l’individu s’est constitué dans son indépendance. Du même coup, elles apparaissent presque inévitablement comme des entraves à la liberté tellement chérie. On peut même aller jusqu’à dire que selon l’anthropologie individualiste, telle qu’elle apparaît avec le libéralisme, l’homme est d’abord et constitutivement seul. Inutile alors de s’étonner si ces mêmes hommes commencent à souffrir des différentes sortes de liberté et que se créent ces groupes à haut risque de solitude.
Personne et solitude
La solitude est un biais intéressant pour aborder l’homme en son essence. La question n’est pas simplement de savoir ce qu’est l’homme, mais plutôt: quel est cet être, appelé homme, pour qui la solitude semble une compagne inévitable? Ou encore qu’est-ce que la solitude nous apprend sur l’homme?
A en croire le psychanalyste Guy Rosolato, la solitude, dûment analysée, se révèle paradoxale: "Sans l’autre … je suis seul; avec l’autre, je me différencie grâce au repère de comparaison, à tel point que, voulant me voir ainsi, c’est par l’autre que je deviens unique. Par deux voies apparemment différentes, la solitude prend ses assises". En d’autres termes, il n’y a de solitude que par rapport à l’autre; donc, que l’homme puisse être et se sentir seul, montre qu’il est ordonné à l’autre. La solitude nous apprend que l’homme est essentiellement un être de relation, c’est-à-dire une personne.
Il faut toutefois faire de la notion de relation une analyse correcte. Cette notion se révèle elle aussi paradoxale, ou dialectique comme diraient les philosophes. En effet, si je dis que
ER, 43/157, gutauss., dxxx dunkelhaarig, xy
symp., sporbl., abtragkt., charm., schlank,
gebäld., kältiv., liebev., gefplagt, gutmüt.
männl., vätal, jugendl. ass., Fast-Ackaden
miger, hänprvöll, sucht xxxxxx
SIE (bis 26/36) Liz Tayler-Type, schön, nett
xxxxx romantisch, sprtl., elegant, jung, g
geduldig, lieb, xxxx, hubsch, treu, offen, xx
ehrlich, ruhig, hülsalisch, schlang
Spätere Heirat nicht ausgeschlossen.
"je suis en relation avec un tel", j’affirme plusieurs choses à la fois. D’abord, pour qu’il y ait relation, il faut qu’il y ait au moins deux termes, en l’occurrence "je" et "un tel". Mais il faut ensuite que ces deux termes se distinguent, donc "je" n’est pas identique à "un tel". Une relation présuppose donc une différence, une altérité, et par suite une identité propre, au moins partiellement constituée, de chacun des deux termes en question.
Ceci veut dire que chaque personne est un individu irréductible, exceptionnel si l’on veut, dont l’existence est d’ailleurs émaillée de multiples ruptures, où sa différence est vécue de façon plus ou moins douloureuse (naissance, émancipation de la part de la famille, mort) et de séparations, dont la plus étrange est celle introduite dans chaque personne même par la conscience que celle-ci peut prendre d’elle-même conscience de soi qui présuppose une distance intérieure entre le je et le moi.
De façon plus générale, on peut donc dire que toute relation présuppose une distance et une séparation, et ceci vaut même pour la relation amoureuse dont l’idéal ne peut donc être la fusion des amants, car abstraction faite du caractère irréalisable de celle-ci, elle signifierait la mort de la relation. Le philosophe Emmanuel Lévinas exprime ceci à sa manière quand il écrit: "Peut-on caractériser ce rapport avec l’autre par l’Eros comme un échec? Encore une fois, oui, si l’on adopte la terminologie des descriptions courantes, si on veut caractériser l’érotique par le ’saisir‘, le ‚posséder‘, ou le ‚connaître‘. Il n’y a rien de tout cela ou échec de tout cela, dans l’éros. Si on pouvait posséder, saisir et
connaître l’autre, il ne serait pas l’autre. Posséder, connaître, saisir sont des synonymes du pouvoir. D’ailleurs, le rapport avec l’autre est généralement recherché comme une fusion. J’ai voulu précisément contester que la relation avec l’autre soit fusion. La relation avec autrui, c’est l’absence de l’autre. La relation n’empêche donc pas la solitude, mais au contraire, elle l’inclut; dans toute relation, il y a une part de solitude (non pas d’isolement bien entendu) qui provient du fait que chaque terme de la relation est forcément distinct de l’autre, distance qui ne peut être abolie.
Mais il y a encore autre chose dans la relation: il y a bien sûr le fait qu’elle est aussi rapport, contact, visée, proximité et dénominateur commun. Il n’y a pas que l’altérité, il y a aussi ressemblance, communication, échange et communauté.
Et ainsi, la relation et avec elle, la personne elle-même, semble comporter une contradiction: il y a à la fois différence et identité, séparation et lien. C’est là justement le caractère dialectique, difficile à penser, et à penser correctement, mais inévitable sous peine de rater la réalité globale de l’homme. Comme le disait le philosophe Merleau-Ponty: "La solitude et la communication ne doivent pas être les deux termes d’une alternative, mais deux moments d’un seul phénomène."
La solitude nous apprend donc que la personne humaine n’est pas une réalité simple, unilatérale. Une philosophie de la personne et de la relation ne pourra être ni un individualisme ni un collectivisme, elle ne pourra prôner ni le solipsisme ni la fusion.
Solitude et sagesse
Les réflexions précédentes montrent clairement qu’une certaine solitude est inévitable pour l’homme, car elle s’est révélée constitutive de la personne. Le problème concret principal est alors le suivant: quel est le bon usage qu’on peut faire de cette solitude? Comment vivre avec elle? Ou bien en d’autres mots: Comment arriver à sortir de l’isolement pour accéder à la solitude?
Quelques conditions préalables à la solution de ce problème se dégagent de ce qui précède: Il faut d’abord prendre pleinement conscience du lien inextricable qui existe entre l’existence personnelle et la solitude. Et donc, il ne faut surtout pas fuir cette dernière, mais essayer de l’accepter lucidement. Ceci demande qu’on démasque aussi l’illusion fusionnelle, le désir suicidaire de vouloir s’unir à l’autre ou aux autres de manière à ne former plus qu’un seul être. Une telle fusion n’est pas possible à l’homme, et n’est d’ailleurs pas souhaitable, elle anéantirait, avec la relation, les personnes en présence. De même faut-il démasquer le substitut réel de la fusion: la promiscuité sous toutes ses formes. Enfin, il faudrait arriver à goûter la solitude, l’apprécier comme un répit, un repos, comme une paix; et aussi comme une chance de ressourcement et de renouveau.
Mais tout cela est vite dit. Comment le réussir?
Il est évident qu’il y faut un véritable apprentissage une réelle maturation. Or, l’homme devient lui-même, et par là apprend à être seul, au travers de plusieurs ruptures et séparations: la naissance en représente la première, ensuite il y a l’émancipation de la part des parents et du milieu familial, enfin le renoncement à la plupart des rêves de l’adolescence pour s’insérer dans le réel au moyen de choix souvent douloureux. Il s’agit de réussir les étapes de croissance, ou du moins d’essayer de la rattraper le mieux possible.
Par là, la personne apprend sa liberté et son autonomie, ce qui peut s’énoncer encore comme suit: "Apprendre à être seul, c’est accepter d’être différent des autres sans avoir l’impression de cesser d’exister pour eux et pour soi-même" (Denis Vasse). Il faut donc s’accepter soi-même, et accepter l’autre, en renonçant à s’assimiler à lui, ou à se l’assimiler.
Cette nécessaire maturation, qui permet non seulement de vivre la solitude mais aussi de vivre d’authentiques relations, signifie au fond que la personne réussit à ne pas en rester au niveau des besoins, mais à accéder, en y englobant les besoins, au niveau du désir. L’homme vient au monde comme un être de besoin: il lui faut pour survivre de la nourriture, des soins et des caresses. Le besoin exige impérieusement sa satisfaction, sans laquelle l’organisme meurt ou se détériore gravement. Au niveau du besoin, l’autre ne m’apparaît que dans son utilité pour moi. Le désir par contre est de l’ordre de l’élan gratuit, qui va au-delà du strict nécessaire et de l’utilitaire. De cette façon, "désirer l’autre, c’est le vouloir pour ce qu’il est et que je ne suis pas; c’est, par conséquent, renoncer à le réduire" (D. Vasse). Le désir m’amène à respecter l’autre dans sa différence, à valoriser celle-ci.
Comme l’autre ne peut être possédé par moi, la relation à l’autre sur le mode du besoin ne peut qu’échouer et verser dans l’isolement frustrant et mal vécu. Le désir de l’autre par contre ne fait respecter son altérité et son autonomie, il introduit donc une distance entre moi et l’autre, mais qui alors est vécue comme solitude et non comme un isolement.
Certes, l’homme reste jusqu’au bout rivé aux besoins, mais sa maturation consiste à ne pas s’y engloutir, à les entraîner au contraire au plan du désir. Par-là même, l’homme réussira à passer de l’isolement à la solitude.
Hubert Hausemer
Quelques ouvrages à consulter:
- Denis Vasse, De l’isolement à la solitude, in: CHRISTUS no 49, janvier 1966, pp. 11-23
- Hans Jürgen Schultz (Hrsg.) Einsamkeit, Kreuz Verlag Stuttgart-Berlin 1985.
- Jean-François Six, Guide des solitudes, Fayard, Paris 1986.
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