La première communion au Quart Monde
Réflexions d'une lectrice engagée au mouvement "Quart Monde"
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Réflexions d’une lectrice engagée au mouvement «Quart Monde»
La première communion au Quart Monde
A Luxembourg, nous avons célébré le 13 mars dernier la journée mondiale de Prière. Nous avons médité la Parabole du Grand Festin en Luc, 14, 15-23. Comment ne pas nous sentir troublés par le choix du Seigneur. Il n’est pas difficile de nous reconnaître dans ces gens qui n’ont pas de temps de répondre à l’invitation, ils ne peuvent participer au festin, comme nous ils ont d’excellentes excuses… Mais l’on ne peut juger ceux qui effectivement prendront part au banquet (symbole du Royaume que nous, Chrétiens, nous attendons tous), sur ces estropiés, aveugles, boiteux, ces exclus du Temple, ces vagabonds, ces sans-abri, ces mendiants, ces marginaux au long des haies et des clôtures des champs, sans penser aux familles du Quart Monde si facilement méconnues, méprisées … Un allié du Quart Monde, en tout cas, ne peut y échapper. Pourtant allié ou pas, il faut bien reconnaître que "ces gens-là" ne sont pas faciles à comprendre, ces préférés du Seigneur ne cessent de nous étonner, pour ne pas dire de nous choquer.
D’ici peu nous serons au temps des fêtes de premières communion. Comment ne pas nous réjouir de voir l’Eglise exiger de plus en plus une préparation sérieuse des enfants à ce sacrement, et plus encore, puisqu’il s’agit toujours d’enfants très jeunes (+/-11/12 ans), un engagement sincère et conséquent de soutien et d’exemple pour ces enfants de la part de leurs parents afin que cette fête de la première communion soit vraiment un rite religieux d’union au Christ Jésus, premiers pas dans une vie spirituelle de plus en plus consciente de exigeante. Si nous considérons à ce propos les aspirations des familles du Quart Monde, nous nous trouvons transplantés sur une autre planète, un autre monde avec des valeurs différentes, non pas moins religieuses, ni moins chrétiennes, simplement autres; et cela ne manque pas de nous interroger. Voici deux exemples:
Dans une petite ville du Grand-Duché, une mère de cinq enfants, dont le mari, pour des raisons de santé, ne travaille plus depuis des années et dont la seule rentrée financière est celle des allocations familiales se met à faire des nettoyages de bureaux le soir pour épargner l’argent nécessaire pour la fête de communion de ses deux aînés. Mais ce n’est
pas d’une simple fête familiale qu’elle rêve, non, il lui faut le dîner au restaurant chic de son quartier où la tenue élégante est de rigueur. Ce restaurant, symbole d’un autre monde, d’une autre vie dans laquelle les siens auraient aussi le droit d’être des hommes à part entière, des hommes fiers de l’être. Que penser? Sur quoi s’attarder? Sur le courage de cette femme? Sur son amour et sa fierté maternels? Sur son terrible besoin de reconnaissance sociale? Pouvoir pendant un jour au moins être comptés, elle et les siens, parmi les gens "honorables"! Et si nous sommes agacés de la voir confondre honorabilité et mondanité, est-ce que notre société propose vraiment d’autres modèles? Regardons la publicité à la TV: que sommes-nous si nous n’offrons pas le "meilleur" whisky à nos amis?…
Les membres d’une autre famille sortie depuis peu de la misère noire, de ces années pendant lesquelles le père au chômage non-payé se désespérait de son "inutilité" pour les siens, veulent enfin prouver aux autres, et bien plus encore à eux-mêmes, qu’ils sont "comme tout le monde", "comme les autres" puisque maintenant le père de famille a un travail en usine, qu’ils ont déménagé dans un autre quartier
"Was ich immer sage: Die Armsten erlauben sich den größten Luxus."
Wolter/Alija, Deutsches Sonntagsblatt
où nul ne connaît leur triste passé: Qui sait que trois des enfants sont placés dans des institutions (ces placements inhumain, honte et cauchemar pour tant de familles!)? On parlera d’eux quand on obtiendra leur retour, on inventera bien quelque chose… Peut-être pourront-ils revenir pour la fête? La mère de famille, après avoir fait des heures et des heures de repassage du linge pour les "bonnes familles", fait maintenant des ménages pour réunir cet argent qui permettra la fête de communion, d’inviter des gens "bien", d’un milieu social plus élevé, pour fêter cette revanche sur le sort, le destin, la poisse… Cette victoire de l’Homme sur la misère, si fragile pourtant, si semblable à celle de la lumière sur les ténèbres, du Christ sur la mort et le péché.
Comment réagir devant les difficultés qu’éprouvent ces familles lorsque, en retard évidemment, elles présentent la demande d’inscription d’un ou de plusieurs de leurs enfants à la communion … Qui leur a dit qu’il fallait une préparation? Que penser quand elles se voient opposer un refus, ô combien compréhensible, combien justifié … mais aussi, si nous nous mettons à leur place, combien incompréhensible, combien injuste, combien désespérant… et cela de la part du représentant de Celui qui est le symbole même de l’Espérance envers et contre tout, du Christ vivant et ressuscité plus fort que la misère, que la poisse, que la mort … le Seigneur quoi!
Pour ma part ce sont encore les réflexions du Père Joseph Wrśinski qui m’éclairent le mieux, et plus que toute autre son affirmation du Quart Monde comme peuple. Un peuple différent qu’il nous faut chercher à comprendre en renonçant à nos schémas habituels, à nos critères sociaux qui ne reflètent que notre propre mentalité. De quels soins, de quelle prudence, les ethnologues actuels ne s’entourent-ils pas pour étudier telle ou telle peuplade et ne plus commettre les erreurs de leurs devanciers avec leurs interprétations abusives, leurs jugements faussés par leur propre culture et la méconnaissance des valeurs profondes de la culture qu’ils croyaient pourtant étudier. Maintenant ils se servent surtout de caméras pour filmer et d’enregistreurs pour écouter et réécouter; et avant de parler, de publier leurs écrits, leurs recherches, ils vivent comme eux, avec eux vingt ans et plus … Et nous, Chrétiens, dont le but n’est pas d’étudier ni de juger mais de comprendre et surtout d’aimer, de partager avec ces préférés du Seigneur notre vie, notre espoir de salut, de quémander auprès d’eux, les futurs habitants du Royaume, le visa sur notre passeport pour le Royaume de Dieu (rappelons-nous la parabole du Jugement dernier en Matthieu 25,31-46), comment ne serions-nous pas bien plus attentifs et plus respectueux, plus en "écoute" que des ethnologues?
Est-ce que l’on demande aux gitans de se rendre chaque dimanche dans la même paroisse pour avoir droit à une messe en communauté, aux sacrements? Non, l’Eglise dans sa sagesse, met à leur disposition des prêtres "gitans" comme eux ou qui, pour le moins, vivent comme eux en roulotte, à leur manière, qui les accompagnent dans leur voyage, des prêtres qui sont pour eux le Christ dans leur vie même. Pourquoi le Quart Monde n’a-t-il pas droit aux mêmes soins? Certes les curés sont débordés, combien de paroisses n’ont-ils pas sur les bras… Bien sûr, les gens du Quart Monde ne courent pas à l’église mais
peut-être est-ce à l’Eglise de courir vers eux? Peut-être est-ce à nous de leur ouvrir les portes de nos paroisses?
Extraits de "Les pauvres sont l’Eglise" du Père Joseph Wrśinski:
"Si vous demandez que vos enfants puissent faire leur première communion, on ne s’occupe pas seulement de votre désir actuel, mais aussi des garanties que vous donnez pour l’avenir. Comme si le Fils de Dieu, dont la mort et la résurrection sont les seules vraies garanties, exigeait de vous un acte de naissance et des papiers attestant votre fiabilité."
"Je comprends la demande d’un engagement, mais la vie des plus pauvres n’est-elle pas à elle seule le plus fiable des engagements? C’est fait, ils sont voués à vivre la vie du Seigneur. D’ailleurs leur demander des garanties, cela laisse supposer que nous parlions le même langage qu’eux. C’est tout à fait inexact. Nous ne connaissons pas leur langage. (…) Nous sommes incapables de comprendre la demande, nous n’avons pas les éléments nécessaires pour la juger. Comment jugerions-nous de ce que les gens feront dans l’avenir? Plus profondément, avons-nous à en juger?"
"Priver les pauvres des sacrements, et par conséquent d’une part de Dieu, me paraît une injustice. Dieu les donne gratuitement, pour que vous receviez de Lui de quoi vivre l’amour, vivre d’amour, par et pour l’amour. Pourquoi priverions-nous les plus pauvres, les plus assoiffés d’amour? Dieu n’est pas une possession de l’Eglise, on ne le manipule pas. L’Eglise n’est, ici-bas, que le relais de Jésus Christ, qui éternellement est le pauvre auprès du Père, attirant tous les hommes vers Lui. C’est à Lui de séparer, quand Il le jugera bon, le grain de blé de l’ivraie."
"S’il y avait une démarche particulière à faire, ce ne serait sûrement pas de poser le problème de l’engagement à ces parents venant demander le baptême ou la communion pour leurs enfants. La démarche à faire serait de se poser le problème de l’engagement de l’Eglise vis-à-vis d’eux…"
"On ne demande pas à l’estropié de marcher mais à son entourage de l’aider à marcher. On lui demande de le faire avec tant de respect que l’homme sans jambe puisse se reconnaître comme un homme et non comme un mutilé. L’engagement revient à l’Eglise désireuse d’être l’instrument, je dirais: de la bonne volonté de Dieu."
La communion pour ces familles du Quart Monde ce n’est peut-être pas d’abord l’union sacramentelle au corps du Christ, pain consacré, transsubstantiel, mais c’est une communion au corps communautaire du Christ, à l’ensemble de la paroisse, du quartier, une participation à ce corps mystique du Seigneur dans lequel, selon l’Evangile, eux les pauvres, eux l’Eglise, ils devraient être mis à l’honneur et dans lequel ils voudraient seulement au moins en ce jour de communion être accueillis en frères, en égaux…
Quand le Seigneur s’offre en nourriture aux siens, à tous les siens, est-ce que ce n’est pas d’abord la joie d’être dignes à ses yeux d’un tel amour qu’il leur apporte, la dignité même de fils de Dieu. Est-ce que ce n’est pas cela que les familles du Quart Monde réclament et qu’elles veulent fêter en ce jour de communion?
Ont-elles, ces familles, une moins bonne compréhension de la Bonne Nouvelle de l’Evangile que nous ou ne serait-ce pas le contraire?
Marie-Claire Tonelotto
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