Le temps du flirt

où et comment rencontrer le sexe opposé

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En 1968 la "mixité" est à l’ordre du jour. Depuis toujours les élèves des lycées sont séparés selon leur sexe et confinés dans des écoles distinctes qui s’appellent logiquement Lycée des Garçons ou Lycée des Jeunes Filles. La réforme du secondaire instaure un Lycée unique pour les deux sexes, un Lycée mixte. La rencontre entre garçons et filles devient donc quotidienne et banale. "Ons Equipe", l’organe de la Jeunesse Etudiante Catholique, présente un dossier sur la mixité dont la première partie: "la mixité telle qu’elle est vécue" décrit assez bien, d’une manière quasi ethnographique, la vie de l’élève de la fin des années soixante. Nous y découvrons ou – pour ceux qui sont assez âgés – nous y redécouvrons toute la topologie des lieux mythiques et magiques, des lieux de rencontres, que l’on fréquentait ouvertement ou en cachette ou dont on rêvait seulement: Groussgasseck, Walter, Kilt…

I. La mixité telle qu’elle est vécue

Pour commencer, notons bien qu’à peu près la moitié des élèves, même à partir d’un certain âge, ne rencontrent pratiquement jamais de jeunes de l’autre sexe. Il n’entre pas dans notre propos d’examiner les raisons de cet état de choses. Nous nous contentons d’en faire la constatation.

1. Rencontres spontanées et occasionnelles

Il est difficile d’en faire l’inventaire. Des garçons et des filles se rencontrent, ils causent, font un bout de chemin ensemble, se proposent l’échange d’un disque ou d’un livre… Parfois ils se rencontrent chez l’un ou l’autre d’entre eux, plus souvent peut-être avec le groupe du moment dans une Maison des Jeunes. Rencontres anodines; mais il est difficile d’en dire davantage, parce qu’il est impossible de les chiffrer, ni d’en reconnaître l’importance réelle.

2. Rencontres organisées ou structurées

Une fois de plus, ces rencontres peuvent se faire partout. Mais il existe des endroits et des circonstances qui les favorisent.

La clique

Le moyen le plus naturel et, semble-t-il, le plus spontané de se rencontrer semble être la clique, qui, à ses débuts est composée généralement de garçons. Peu à peu ils y introduisent des filles de leur entourage et de leur choix. Une belle amitié lie les membres de la clique, surtout chez les garçons. Elle est basée sur des goûts partagés, sur des sorties et des excursions en bande. L’existence de la clique peut être compromise par la formation de couples qui, alors, tout naturellement, s’isolent et veulent flâner seuls. Parfois, les membres changent, tandis que la clique comme telle subsiste.

D’ailleurs la clique n’accepte pas tout le monde. La situation et la mentalité des parents peuvent y jouer un certain rôle. Ainsi nous avons en ville des cliques plus ou moins tranchées: la clique dite snob, celle de la JEC, celle du Clan et un certain nombre d’autres qui ne portent pas de nom mais dont le choix des membres n’est pas moins limité.

Si, pour le garçon, la clique est l’endroit où il trouve une atmosphère chaude et amicale, pour la fille elle est en plus un moyen de pouvoir sortir. Une jeune fille doit appartenir à une clique ou fréquenter un garçon, sinon la plupart des portes lui resteront fermées.

Le "Gro"ssgasseck

Il semble inutile d’indiquer le lieu géométrique de cet endroit stratégique qui est le cauchemar des flics luxembourgeois. En effet, chaque midi et tous les lundis, mercredis et vendredis à 16 heures une

pratiquer la mixité

Ons Equipe 1968

marée d’élèves le submerge.

Les cliques ont donné à l’"Eck" un profil qui reste toujours le même. On y rencontre aisément ses copains, on bavarde un peu, on écoute les derniers ragots ou on fait des projets pour l’après-midi. Nous connaissons tous cette terrible cohue, qui d’ailleurs ne dure qu’une dizaine de minutes. On se rend alors avec la clique dans un bistrot ou on se promène avec son "flirt". En tout cas, après un certain temps, le coin de la Grand-Rue est de nouveau rendu à la circulation.

Les bistrots

Comme nous l’avons déjà indiqué, les bistrots, surtout ceux de la Place d’Armes, constituent la suite normale des rencontres après la classe. Pour le moment le "Paname" et l’"Anglais" ont la cote des jeunes.

En été, le concert vespéral ou dominical attire à la Place d’Armes le Tout Luxembourg.

Mentionnons encore la Terrasse, qui, depuis un certain temps, connaît une certaine faveur auprès des jeunes et semble avoir une clientèle fixe parmi les étudiants.

Les Milk-Bars

Le bar des étudiants est sans conteste le "Royal", plus connu sous le nom de "Walter". C’est le lieu de rencontre des jeunes de la ville et des alentours. L’âge y varie entre 15 et 22 ans. L’atmosphère y est gaie, bruyante, faite pour oublier ses soucis. Personne ne se scandalise des quelques couples qui s’embrassent dans les coins. Les heures de pointe sont: 11 heures du matin et de 4 à 7 heures dans l’après-midi. C’est alors une bousculade affreuse, on étouffe littéralement. En tout cas, chez "Walter" on est toujours sûr de rencontrer des copains.

Autre Bar dans le vent: le "Rallye". Le public y est déjà plus mélangé, et le niveau moins anodin. Nombre de jeunes qui fréquentent le "Walter", lorsqu’ils

sont entre copains, vont au "Rallye" avec leur amie. Conséquence, le nombre de couples est plus élevé. Mêmes réflexions pour le "Kilt", avec cette réserve pourtant, que l’on descend encore d’un cran. Au "Kilt", comme au "Tacot", on ne rencontre presque plus d’élèves. Le public est d’un autre genre, moins recommandable. Ces Bars sont d’ailleurs assez mal famés.

Night-Clubs

Nous les citons, parce que l’on y rencontre des jeunes. Le "Saint-Tropez" est très en vogue pour le moment. C’est d’ailleurs le seul qui ait une piste de danse passable. On y va le soir, après le cours de danse, en clique ou à deux, lorsqu’il n’y a pas de Parties en vue. La "Grange", avec un intérieur agréable, pourrait devenir une sérieuse concurrence pour le "Trop". Mais la possibilité de danser est quasi inexistante et le public est trop mélangé. Le "Club 31" est un bar formidable pour les heureux propriétaires d’une voiture, tandis que le "Bugatti" est passé de mode. C’est à peu près tout.

Comment les jeunes vivent-ils la mixité en ces endroits? Dans les bars elle est très intime. Nombre de jeunes n’y vont que pour s’embrasser. Nous sommes loin de l’atmosphère de la Place d’Armes, qui est assez anodine.

Les manifestations organisées

Les thés dansants

Après une brève éclipse, les thés dansants semblent regagner du terrain. L’âge y varie entre 14 et 20 ans. Les danseurs perfectionnés forment une minorité dans le public très mélangé des thés dansants. On y va soit en clique, soit seul, dans l’espoir d’être découvert par quelqu’un. A l’exception des thés classiques, organisés par les écoles de danse, le niveau est souvent pitoyable. C’est l’heure des beat-bands au répertoire restreint, comportant des slows, des jerks et des bambas. Ce qui n’empêche qu’on peut s’y amuser formidablement.

Le cours de danse

Nous en parlons dès maintenant, surtout par souci d’ordonnance de la suite de notre dossier. Le cours de danse est une institution sociale, par laquelle la plupart des élèves doivent passer normalement. En règle générale on n’y passe pas avant un certain âge, qui semble être celui de la Troisième pour les jeunes filles, celui de la Seconde pour les garçons. On s’y inscrit souvent par groupes entiers ou par cliques. D’autre part, le cours de danse présente également une occasion propice pour la formation d’une nouvelle clique. L’atmosphère dégagée et joyeuse, surtout après le cours, à la Place d’Armes ou au "Trop", fait dégeler les plus timides. Pour beaucoup de jeunes filles, le cours de danse consacre en quelque sorte leur entrée dans le monde.

Les Bals

Même après le cours de danse, les jeunes qui fréquentent les bals sont plutôt rares, à l’exception peut-être des bals des étudiants, qui ressemblent, en mieux, aux thés dansants. Aux autres bals on rencontre des personnes plus âgées en grande toilette, tenue de soirée obligatoire, qui éprouvent encore le besoin de se montrer. Mais pour pratiquer la mixité, les jeunes se contentent d’occasions beaucoup moins solennelles.

Les parties

Elles occupent une place importante dans la vie et dans la mixité de beaucoup de jeunes. On peut dire que c’est leur genre de distraction préféré, à cause de l’ambiance et de l’atmosphère plus intime qui y règnent. Citons d’abord les parties complètement ratées, celles qu’on quitte avec le sentiment fâcheux d’avoir gaspillé son temps et son argent. L’argent au moins, on peut le regagner en bouffant, buvant et fumant le plus possible. Qui ne connaît cette scène gênante: les filles bavardent dans un coin, les garçons ricanent dans l’autre; en vain le pick-up joue les derniers tubes, les garçons ne bougent pas. Un public trop mélangé, composé de gens qui ne se connaissent pas est souvent le facteur principal d’une party gâchée. Et si, par chance, quelques audacieux se mettent à danser, il peut arriver qu’un père ou une mère viennent discrètement s’installer pour surveiller ou – on a tout vu – pour photographier les danseurs. Des parents compréhensifs se retirent après de courtes présentations et laissent le terrain aux jeunes.

Certains de nos collaborateurs rangent dans cette catégorie également les parties dites sages, où "il y a défense de se toucher" et ils critiquent tels organisateurs qui ont posé un ultimatum aux couples: se modérer ou rentrer à la maison. A leurs yeux une telle partie ne peut pas être réussie. Ajoutons que, sur ce points, les avis sont très partagés.

A l’opposé, des parties font régulièrement parler d’elles, et qui auraient de vagues ressemblances avec les orgies de la vieille Rome. Il s’agit de parties composées seulement de couples. Deux commencent, les autres suivent par goût, par ennui ou par peur de paraître lâches et moches. S’il est vrai que les invités ne s’y ennuient pas, au fond, ce n’est plus une partie. Il nous paraît inutile d’entrer dans plus de détails. Signalons simplement que ce genre de débauche semble pourtant être l’exception et le fait de quelques-uns.

Les parties qu’on peut qualifier de réussies sont généralement organisées par une clique. On se connaît plus ou moins bien, il n’y a pas de désaccords ni de jalousies entre les invités. L’atmosphère est légère et détendue, l’illumination est discrète, les disques sont bien choisis, les hôtes gais et entreprenants. On organise des jeux plus ou moins anodins et personne n’est scandalisé de voir deux amoureux s’embrasser discrètement dans un coin sombre. C’est d’ailleurs ce qu’on reproche le plus souvent aux jeunes: ils s’embrassent trop facilement. Et c’est vrai. L’atmosphère intime, les slows aux paroles sensuelles et au rythme excitant

suscitent inévitablement l’envie de flirter. En tout cas, à presque toutes les parties on s’embrasse. Ne serait-ce que pendant la Bamba, qui est souvent le point de départ d’un flirt.

Ajoutons cependant qu’il existe les parties organisées par des cliques où l’on s’amuse tout en restant "sérieux" et que ces parties sont peut-être plus nombreuses qu’on le pense, mais qu’on en parle moins, parce qu’elles se prêtent moins aux ragots. Elles requièrent des organisateurs qui savent ce qu’ils veulent, qui font leur préparation en conséquence, qu’il s’agisse du programme des danses, de la nature des boissons ou du choix des invités.

Un mot encore sur les parties clandestines, organisées à l’insu des parents. C’est l’atmosphère particulière qui en fait le charme et qui les rend très amusantes. Ces parties sont rarement sages, mais, comme toujours, cela dépend surtout des organisateurs.

Quoiqu’il en soit, on peut dire que les surprises-parties sont les endroits préférés de beaucoup de jeunes pour pratiquer une mixité intime.

La mixité à deux

Nous en avons déjà parlé tout au long de ce qui précède. Il est nécessaire que nous y revenions pour en parler plus explicitement.

Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de fixer un âge où un garçon et une fille se rencontrent. On voit des couples de 12, 13 ans, se tenant gentiment par la main et s’adorant du regard. Déjà ils prennent leur amour au sérieux; c’est l’âge romanesque du "prince charmant" et aussi de la "flamme" admirée de loin. On aime un idéal plus qu’une personne. Ces couples d’adolescents sont assez rares. Généralement, à cet âge, on cherche une amitié solide du côté de son sexe, l’ami(e) à qui on peut se confier et sur qui on peut compter en toutes circonstances. Cette amitié peut devenir accaparante et égoïste, parce qu’on veut l’autre tout à fait pour soi.

Mais, à partir d’un moment donné, ce puissant désir d’avoir un être pour soi oriente les jeunes vers l’autre sexe. D’autres causes interviennent à ce moment: la solitude, la curiosité, un grand besoin de tendresse et un besoin d’affirmation de soi. Pour beaucoup de jeunes, c’est aussi une question de prestige qui joue. De tout cela, que constatons-nous dans notre monde de jeunes? Dès le début, une distinction importante s’impose entre le flirt et l’amourette.

Le flirt

Nous appelons flirt généralement la rencontre furtive de deux personnes à une party, un thé dansant ou ailleurs, qui s’embrassent par "amour", par sympathie ou par ennui pendant quelques heures et qui, le lendemain ou la semaine suivante semblent avoir tout oublié. Ils jouent en quelque sorte à l’amour. On peut flirter à tout âge et le flirt peut prendre des formes les plus diverses. Tout cela dépend de la mentalité et du tempérament des par-

Des parents compréhensifs se retirent après de courtes présentations et laissent le terrain aux jeunes.

Ons Equipe 1968

tenaires. Il peut aller très loin. Chez beaucoup, on peut parler d’une sorte de sport qu’ils pratiquent sans scrupules ni remords. Qu’on se rapporte à ce sujet à ce qui a été dit plus haut, quand il était question des parties.

Chez beaucoup de jeunes, il semble admis qu’on doit passer par une période de flirt et que, si on ne va pas jusqu’aux derniers excès, cela ne prête pas à conséquences. Cela fait partie de leur vie. Ils flirtent par solitude, par ennui, par habitude ou peut-être par envie.

Cependant, il est certain qu’après le flirt ils se retrouvent aussi seuls, aussi ennuyés qu’avant. C’est un jeu excitant et dangereux, mais qui rapporte peu.

L’amourette

Elle se distingue du flirt par un sentiment plus profond et, théoriquement, elle devrait aboutir à

l’amour. C’est l’aboutissement du désir secret de chaque garçon et de chaque fille de fréquenter quelqu’un. Car à la longue, le flirt finit par lasser la plupart des jeunes. On se dit que ce serait tellement mieux d’avoir un être entièrement à soi, de ne plus craindre la solitude et l’ennui, d’être protégé ou d’avoir à protéger. Et on choisit un partenaire qui doit avoir "un petit quelque chose" qui vous attire et surtout un caractère en harmonie avec le vôtre. L’amourette est donc une sorte d’amitié avec un puissant attrait physique. Si au début elle est souvent basée seulement sur une attirance physique, elle ne peut durer si elle se cantonne sur ce seul plan. Combien d’amourettes ne se brisent-elles pas parce qu’elles sont fondées sur un amour trop charnel.

C’est ici que se rejoignent et se séparent à la fois les opinions et les mentalités de plusieurs jeunes ayant collaboré au dossier. Lassitude du flirt, réponse à une attirance physique, ce sont certes des facteurs qui contribuent à rechercher une attitude plus vraie et plus proche de l’amour. Un groupe, qu’on peut éventuellement qualifier de minoritaire, va plus loin et essaie de situer ces relations sur un autre plan. "L’amour, à notre âge, c’est seulement le commencement de l’amour, car nous, et par suite notre amour aussi, manquons de maturité. Cet amour adolescent ne doit pas nécessairement évoluer avec un même partenaire." d’où, étant donné le caractère provisoire de cet amour, une plus grande réserve s’impose dans les rapports avec le partenaire du moment. Il faut se méfier de "l’escalade" dans l’expression des sentiments d’amour mutuel, rester à tout moment maître de ses gestes. Il faut placer toute cette expérience dans son vrai contexte, celui d’un apprentissage d’une maturité affective réelle.

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