Comment peut-on être chrétien aujourd’hui?

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Cette question ne traduit pas un étonnement du genre: Comment peut-on être Persan?, mais une inquiétude et une réelle perplexité. Comment faire, en effet, de nos jours, pour vivre sa foi? Ne faut-il même aller jusqu’à se demander: Comment faire pour vivre aujourd’hui une foi tout court?

Cette question n’est pas seulement difficile, mais en plus très délicate: car celui qui ose y répondre affirmativement, se verra jugé sur ses actes. Sa vie, son comportement, ses attitudes, correspondent-ils, dans le concret, à ses déclarations? N’y a-t-il pas à s’attendre forcément un décalage? Mais, c’est un risque à courir; quoi qu’il en soit, il faut répondre.

Où est en réalité le problème? S’il y a eu à toute époque sans doute des difficultés de croire et de vivre sa foi, il reste néanmoins qu’elles sont loin d’être encore les mêmes aujourd’hui. Je ne pense pas que, sérieusement, il y ait par exemple encore de graves différends entre les sciences et les religions. De même, l’athéisme n’est plus l’adversaire premier; on a dit qu’avec la disparition des croyants, les athées aussi se font rares. Le véritable problème est ailleurs, et en fait il est double.

Ce qui rend une vie de foi très difficile à vivre, c’est le fait de devoir le faire dans une société entièrement sécularisée. Celle-ci en effet se caractérise par le fait que la religion n’y est plus la forme générale et promordiale de la vie, n’en est plus le pilier ni l’inspiration et l’instance de décision principales. La religion n’a certes pas disparu, mais elle n’est plus qu’un domaine parmi d’autres de la culture ambiante, et se trouve reléguée au rang de particularité des individus, au même titre que les passe-temps, les opinions politiques et les goûts gastronomiques: elle est une affaire strictement personnelle et privée.

Pour le dire en d’autres termes: la religion, dans une société sécularisée, n’est plus nécessaire, n’est plus utile; socialement parlant, elle est devenue superflue et rencontre de ce fait une assez large indifférence. Cet état de chose n’est pas du tout contradictoire avec la prolifération des sectes, cultes, mystiques et autres ésotérismes qui, certes, cherchent à occuper le vide laissé par les religions établies, mais n’en partagent pas moins le statut de convictions purement personnelles confinées au domaine de la vie privée, sans incidence sur les enjeux de la vie sociale et politique.

Cette difficulté de base, liée donc à une évolution sociale et culturelle sans doute irréversible, se trouve malheureusement renforcée par une deuxième, dont on pourrait parfaitement se passer: l’église catholique actuelle, dans sa structure et sa pastorale, n’est pas d’un très grand secours pour le chrétien dans le

monde sécularisé, elle est même plutôt un obstacle supplémentaire. Et plus particulièrement la stratégie mise en place par le pape actuel, à la fois au plan de la théologie morale, des rapports hiérarchiques avec les laïcs et avec les théologiens, de la nomination des évêques et enfin de la restauration de la chrétienté, amène plus qu’un(e) à quitter sur la pointe des pieds une Eglise en perte de crédibilité.

Mais revenons au problème principal, le second n’en étant que l’exaspération. La société sécularisée est le suprême défi pour toute foi religieuse, bien plus que ne le serait une société vouée à un athéisme militant. Car c’est une société qui en fait ne s’oppose pas à la religion, mais qui s’en passe. Que faire, comment vivre en croyant dans un environnement non pas hostile, mais indifférent?

La solution ne consiste pas à faire appel à l’expérience, au dynamisme et aux pratiques des Eglises souffrantes et persécutées du Second et du Tiers Monde. L’injustice, la répression, la pauvreté et la famine qui y règnent sont, à la limite, un stimulant pour la religion plus qu’un obstacle. Mais avant tout, cette situation n’est pas la nôtre, et même bien plus: si ces pays réussissent à se sortir de leurs problèmes, ils déboucheront sur une société sécularisée comparable à la nôtre. Le salut ne nous viendra donc pas d’eux; bien au contraire, c’est nous qui avons en quelque sorte à trouver d’avance des solutions aux problèmes que ces pays devront sans doute affronter dans l’avenir.

Comment donc être chrétien ici et maintenant? Après tout ce qui vient d’être dit, il s’entend qu’il ne faut pas s’attendre ici à des solutions miracles. La situation religieuse étant absolument inédite dans l’histoire humaine, ce sont tout au plus des pistes qui peuvent être proposées, sans garantie de succès.

Pour ma part, je vois essentiellement deux approches qui, ensemble et liées, me semblent permettre d’être aujourd’hui, et de l’être en plus avec le monde actuel, et non contre lui.

En premier lieu, il faut se demander ce que la sécularisation et l’indifférence croissante en face de la religion institutionnalisé signifient, ce que veulent nous dire, sur la foi, ces signes des temps. Eh bien, je pense qu’ils nous apprennent ce que les sociétés et cultures précédentes ont occulté, à savoir que, par essence, la foi religieuse n’est pas de l’ordre de l’utilité, mais qu’elle ne sert à rien. Toutes les fonctions que les religions ont jusqu’ici remplies ont été reprises, et souvent bien plus efficacement, par d’autres instances: les sciences, le droit, l’Etat etc. Mais qu’est-ce qui reste alors à la foi?

La religion n’est plus qu’un domaine parmi d’autres de la culture ambiante et se trouve reléguée au rang de particularité des individus, au même titre que les passe-temps, les opinions politiques et les goûts gastronomiques.

Une comparaison permet de comprendre cet apparent paradoxe: pendant des millénaires, les rapports entre homme et femme servaient à toutes sortes de choses fort utiles: la satisfaction du besoin sexuel, la procréation, la fourniture réciproque des moyens de subsistance, la solution de mille problèmes matériels de la vie quotidienne etc. De nos jours, alors que toutes ces fonctions du couple sont assurées, de plus en plus du moins, par d’autres instances, l’amour ne sert plus à rien, il ne lui reste plus que l’essentiel: le plaisir et la joie de vivre l’un avec l’autre, l’un en face de l’autre, de trouver son bonheur dans le bonheur de l’autre, en dehors et au-delà de la question ‚à quoi ça sert‘.

La chance que cette évolution représente pour la foi, consiste dans la possibilité de passer, dans le rapport à Dieu, également de l’ordre de l’utilité à celui de la gratuité, de l’ordre du besoin à celui du désir. Une citation saura mieux que ma prose exprimer cette première piste pour arriver à être chrétien aujourd’hui:

"Nous voici conduits à rompre avec la nostalgie de retrouver une puissance perdue et à inaugurer un rapport nouveau à la culture qui ne soit ni restauration, ni reconquête, ni rechristianisation, car ces attitudes ont en commun de présupposer que nous serions nécessaires à la culture. Or, les gens n’ont pas besoin de nous pour exister…

Quittons donc notre prétention à l’utilité; pensons la foi par-dessus l’utile et l’inutile. Ni l’Eglise, ni Dieu, ni l’être humain ne sont nécessaires. L’Eglise est sans raison, comme une possibilité en plus. Son sens n’est pas dans le fait d’être soumise à une utilité ou un but. Son sens est qu’elle est. Son existence ne relève d’aucune nécessité: comme un être humain, elle est par pure grâce.

Dépassons la question légaliste: pourquoi a-t-on besoin de Dieu? En quoi la foi est-elle utile? Si on croit, ce n’est pas parce que c’est utile, mais parce que quelqu’un a été digne de foi. Si on va à l’Eglise, c’est parce que la liturgie est source de joie. Le temps vient pour l’église d’apprendre à se dessaisir d’elle-même, à être libre par rapport à elle-même: ne plus se chercher elle-même, ne plus vouloir exister pour les autres mais être avec eux en se réjouissant d’établir une relation désintéressée. Penser nos structures comme un des résultats de l’exubérance de la création. En plus.

Le christianisme n’est pas la suprême utilité de l’homme et de la société: son efficacité ne s’épuise pas dans son efficacité pour le monde. De même Dieu est à penser par-delà ces catégories de l’utile et de l’inutile. Il est à chercher pour lui-même, pour le plaisir et non pour le besoin.

Ainsi sommes-nous conduits à réinvestir le christianisme du côté de la jouissance, de la positivité et de la créativité. Le christianisme ne s’origine pas dans la détresse mais se fonde dans le goût d’être, le plaisir de jouer sa vie." Jean-Yves BAZIOU: L’apprentissage de la gratuité. Revue Echanges, no. 249, Janvier 1991, p. 9-10.

Inutile de rappeler et de préciser que l’église catholique actuelle est loin d“inventer une figure pastorale qui ait une logique de gratuité" (Baziou).

Cette première approche me semble en requérir une deuxième, plus théologique peut-être, mais non moins vitale. Et c’est ici que, en dépit de ce qui a été affirmé tout à l’heure, les chrétiens du Tiers Monde ont une chose importante à nous apprendre. Toute foi religieuse aspire à trouver le salut, un salut, répétons-le, qui n’est ni nécessaire ni utile, mais surgit comme un surcroît inespéré, une grâce transfigurante.

Mais il est urgent de rendre au salut son sens plein, qu’il a eu pour nos ancêtres des âges bibliques et qu’ont retrouvé nos frères de l’hémisphère sud: non pas le sauvetage de notre âme seulement, mais la libération globale, de tout donc ce qui nous réduit, nous limite, nous anéantit: le péché certes, mais aussi l’injustice, l’exploitation, l’oppression économique, politique et culturelle, la pauvreté et l’exclusion, l’angoisse et la maladie etc.

Inutile à nouveau de rappeler à quel point le Magistère tente de discréditer cette idée généreuse et juste du salut en y jetant le soupçon idéologique.

En d’autres termes, l’avenir de la foi est à chercher du côté d’une articulation, d’une conjugaison interne de la mystique (expérience gratuite de Dieu) et de l’engagement (libération globale des hommes).

Faut-il pour cela quitter l’Eglise? Je ne le pense pas. L’Eglise a trop d’emprise sur trop de gens, elle soulève trop d’espoir chez trop d’hommes, pour la laisser aux mains des conservateurs et des réactionnaires qui ont réussi à s’en emparer. Et puis, de toute façon, ou bien l’Eglise saura répondre aux difficultés et aspirations des hommes de notre temps, et c’est tant mieux

Kuttel

dossier

et il n’y a pas lieu de la quitter. Ou bien elle se fera disparaître elle-même en manquant sa mission ac-

tuelle, et on se trouvera alors encore assez tôt à l’air libre et ‚hors d’elle‘, pour tenter de vivre autre chose.

Hubert Hausemer

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