La Belgique, infirmerie de l’école luxembourgeoise
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L’émigration scolaire vers la Belgique est-elle le symptôme ou la pointe de l’iceberg d’un état de santé précaire dans lequel se trouverait l’école luxembourgeoise?
Enoncer l’ampleur du phénomène, ses causes, et les remèdes à y apporter, voilà le débat lancé par la nouvelle association "Aktioun Human Schoul" lors d’une soirée-débat, le 26 janvier dernier au Centre Culturel de Sandweiler.
Les responsables du système éducatif luxembourgeois doivent-ils tout simplement accepter qu’un nombre croissant d’élèves aille terminer leurs études secondaires à l’étranger, dans les régions limitrophes?
Pour connaître la taille de ce phénomène, Marcel Bamberg, président de l’association, invita Jos Medernach, psychologue au Centre de Psychologie et d’Orientation scolaire du Ministère de l’Education Nationale (MEN), à se prononcer. Celui-ci donna les chiffres des dernières statistiques fournis par une étude récente du Service de Recherche du MEN, le SIRP, qui a établi le nombre d’enfants de résidents luxembourgeois et étrangers vivant au Grand-Duché qui terminent leurs études postprimaires en dehors du pays. On constate, selon M. Medernach, que de nom-
nombreux parents placent leurs enfants à l’étranger dès l’école primaire. Ces jeunes, qui n’apparaissent par conséquent jamais dans nos listes scolaires, sont estimés à 250. Mais si l’on considère que plusieurs communes étrangères n’ont pas fourni de chiffres, il faut conclure qu’il y en a encore plus.
Guy W. Stoos
En ce qui concerne l’enseignement postprimaire, 1241 élèves ont été officiellement recensés pour l’année scolaire 1990/91 (chiffre déjà donné par la brochure "Demain l’école", éditée l’année passée par le MEN). Sur ces 1241 élèves, 1066 se trouvaient en Belgique, soit environ 86%, 261 en France, soit environ 13%, et 14 en Allemagne, soit environ 1%. Toutefois, ces chiffres sont relatifs, plusieurs écoles de la région de Metz n’ayant pas répondu aux questionnaires envoyés à deux reprises par le SIRP. Ceci constitue évidemment un grand point d’interrogation, beaucoup d’écoliers, estimant mieux réussir leur bac à l’étranger, quittant les écoles luxembourgeoises pendant les dernières années du secondaire.
Les statistiques du SIRP relèvent que, sur les 1241 élèves, 41% ont la nationalité luxembourgeoise, 15% sont Portugais, 14% sont Belges et 14% Français. Elles relèvent aussi que 62% étaient auparavant au secondaire classique, 17% au secondaire technique, et que 21% suivaient une formation professionnelle.
Ce fut ensuite au tour de M. Claude Pantalconi, professeur-stagiaire au lycée technique d’Esch et au lycée de garçons de la même ville, de comparer les deux systèmes scolaires – luxembourgeois et belge – pour expliquer pourquoi beaucoup d’élèves du Grand-Duché réussissent en Belgique.
La Belgique possède trois types d’écoles: les écoles organisées et administrées par l’Etat, les écoles publiques subventionnées par l’Etat mais administrées prioritairement par les provinces et les communes, et enfin les écoles privées, appelées encore établissements libres, qui sont dans certains cas subvention-
Guy W. Stoos
nées en partie par l’Etat. La majorité de ces dernières appartient à l’Eglise catholique.
Système flexible
Le système secondaire belge est divisé en deux types de lycées: le lycée de type traditionnel (deux cycles de trois ans) et le lycée de type rénové (trois cycles de deux ans), plus répandu.
Le premier cycle du lycée de type rénové, appelé degré d’observation, consiste à transmettre une information de base à l’élève, et à observer son comportement. Il s’agit surtout d’aider le jeune à développer ses capacités, pour qu’il puisse ensuite faire le meilleur choix possible. Les enfants qui ont des difficultés ont la possibilité de faire leur première année dans une classe spéciale où ils sont accompagnés personnellement, de manière à leur donner confiance en eux-mêmes.
Dans le deuxième cycle, appelé degré d’orientation, l’élève doit choisir entre un enseignement général et un enseignement technique ou artistique qui le prépare au troisième cycle. Soit il choisit des études techniques ou artistiques, qui préparent directement à l’entrée dans la vie active, tout en lui permettant éventuellement de poursuivre des études supérieures; soit il choisit de se préparer à entrer immédiatement dans la vie active. S’il opte pour l’enseignement général, il pourra soit accéder au cycle supérieur, soit entrer dans la vie professionnelle.
Dans le troisième degré, appelé degré de spécialisation, l’élève qui a poursuivi au degré inférieur un enseignement général ou un enseignement technique ou artistique, termine par le bac. Tous les élèves qui ont passé le degré d’orientation peuvent suivre une formation professionnelle pour entrer dans la vie active. L’élève qui a obtenu une qualification professionnelle a la possibilité de faire une septième année qui lui permettra d’avoir un certificat et de continuer des études supérieures.
Il est important de noter qu’en général l’élève passe 50% de son temps dans des cours communs et 50% dans des cours à option. L’une des spécificités du système scolaire belge francophone consiste à donner à tout moment à l’élève le choix d’entrer dans le monde du travail ou de poursuivre des études. En outre, il peut sans difficulté passer d’un type d’enseignement à un autre.
Système sélectif
Se référant à l’annuaire statistique publié par le MEN en 1987, M. Pantalconi mis en évidence le caractère très sélectif qui régit l’enseignement classique au Luxembourg. Sur les 1833 élèves qui fréquentaient la classe d’orientation pendant l’année scolaire 1980/81, 345 seulement réussirent leur bac dans le délai de sept ans. En comparant le taux de réussite d’une génération de 1000 résidents luxembourgeois, on constate que 131 élèves ont obtenu leur diplôme de fin d’études secondaires, alors que pour l’Allemagne ce chiffre est de 280, 132 pour l’Autriche, 195 pour la France, 647 pour le Japon et 292 pour les Pays-Bas.
Beaucoup d’élèves qui quittent les établissements luxembourgeois sont issus de familles à problèmes, ce qui a souvent pour conséquence de conduire à des rapports problématiques avec certains de leurs enseignants. En allant en Belgique, ils ont cependant un bagage intellectuel important en ce qui concerne la maîtrise de langues étrangères comme l’allemand et l’anglais. Etant donné que le lycée n’y dure que six ans, ils y gagnent souvent l’année perdue au Luxembourg.
Pendant qu’au Luxembourg on demande aux élèves d’approfondir une matière en l’apprenant par coeur, en Belgique les élèves doivent apprendre à avoir un aperçu sur la matière et à savoir raisonner eux-mêmes. Il y a un plus grand choix de matières en Belgique, et les élèves ont plus de possibilités de compenser l’une par l’autre. D’après l’avis de jeunes qui fréquentent les écoles belges, il est plus facile de nouer un contact personnel avec les enseignants. Le samedi libre est considéré comme un avantage non négligeable, de même que les heures d’études prévues dans l’horaire hebdomadaire et pendant lesquelles les élèves peuvent faire leurs devoirs, en général moins importants qu’au Luxembourg.
Le professeur prépare la composition en classe, ce qui rend l’élève plus confiant. Pour l’examen d’ajournement, les élèves doivent préparer un travail écrit que le professeur corrige en septembre et sur lequel il les interroge. Ce n’est plus une composition d’une heure où tout est possible, et que les élèves doivent affronter dans l’incertitude. Le conseil de classe tient un rôle plus important en Belgique; les professeurs s’occupent surtout de savoir si l’élève sera à même de suivre l’année suivante.
Enfants défavorisés exclus
Madame C. Frisch-Desmarez, docteur en psychiatrie infantile, qui connaît les problèmes d’enfants ayant des difficultés dans le système scolaire luxembourgeois, a, elle, souligné que la rigidité et les grands efforts demandés aux jeunes défavorisés familialement et socialement (notamment les étrangers), n’aident pas à améliorer le développement de ces enfants, ni à les faire progresser. S’ajoute à cela la spécificité, unique en Europe, de l’école luxembourgeoise qui demande à l’enfant d’apprendre à lire, parler et écrire dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle. Madame Frisch fit remarquer ensuite que le sentiment d’infériorité que certains écoliers traînent avec eux du fait de leurs mauvaises notes font qu’ils deviennent agressifs. Sans compter un certain dégoût de fréquenter l’école, dû aussi aux nombreux devoirs à domicile que doit faire en général l’enfant. Il y a lieu de se demander s’il est normal qu’un enfant doive encore accomplir autant de travail à la maison, même avec l’aide de ses parents? En fait, le système élitiste luxembourgeois n’est pas à même de faire le bonheur de beaucoup de nos enfants, ce qui est une cause supplémentaire, selon Madame Frisch, de leur départ précoce à l’étranger.
Ensuite, ce fut au tour du Frère Luc, directeur de l’Institut Sainte Marie (ISMA) à Arlon, d’expliquer pourquoi "la Belgique est l’infirmerie de l’école luxembourgeoise". Cette année dans son établissement,
ment, 140 élèves viennent du Grand-Duché. Tout d’abord, il précisa que les Belges d’Arlon doivent beaucoup aux Luxembourgeois en ce qui concerne la compréhension entre les peuples. Le fait, cependant, que beaucoup de jeunes n’accomplissent pas leur scolarité au Luxembourg relève davantage pour lui d’un problème de fond que d’un problème de forme. Mais aucun pays n’est en droit d’en juger un autre, car nous sommes en présence d’une terrible évolution sociale des jeunes. "Alors que les adultes ne savaient pas ouvrir la bouche, les jeunes ne savent pas la fermer", ainsi le directeur résuma-t-il l’évolution actuelle des générations.
Le Frère Luc souligna la cohérence du système scolaire luxembourgeois dans sa philosophie et sa pratique. On y trouve une très nette différence entre le lycée classique et le lycée technique, entre les filières du technique, le bac classique, et le bac moderne qui tous les deux sont tournés vers l’université. Le Luxembourg est l’un des rares pays à avoir une scolarité de treize ans. Par l’examen d’admission qui suit la sixième année du primaire, l’élève se voit classé dans le système scolaire. Vu de l’extérieur, ce système sans faille a un côté très attirant, mais il ne prend pas assez en compte la réalité des jeunes, comme la plupart des systèmes scolaires. Ainsi les besoins socio-économiques du pays ne sont-ils plus couverts par les jeunes sortant des études secondaires et post-secondaires
Les élèves qui n’ont pas fait leur école primaire au Luxembourg se retrouvent handicapés par l’allemand, ce qui fait que souvent ils se retrouvent dans l’enseignement technique alors qu’ils peuvent être très doués. Ils n’ont pas le droit de fréquenter l’école européenne, réservée aux enfants des fonctionnaires de la Communauté européenne.
En ce qui concerne les réformes scolaires, le directeur de l’ISMA pense qu’il ne faut jamais entamer une réforme sans l’avis des enseignants qu’il faut d’ailleurs encourager. Evidemment, lors d’une réforme scolaire, le vieux système a la tradition pour lui, même si l’usure travaille contre lui; le nouveau système a le manque d’expérience. Aujourd’hui, avec la démocratisation de l’enseignement moderne, l’élève doit avoir la possibilité, grâce à des passerelles, de passer d’une filière à une autre. Ceci n’était pas nécessaire tant que seul un certain nombre de jeunes faisaient des études. D’autre part, l’école doit aussi se garder de devenir un système de braderie où les élèves changent d’une année à l’autre. C’est là que se situe le rôle primordial des conseils de classe. Comme dans une entreprise, il en va de la poursuite ou de la chute de l’enseignement.
Les conseils de classe
L’avantage en Belgique, c’est que le technique et le classique sont mis sur un pied d’égalité. Ainsi, en principe, peut-on faire une sixième générale, une cinquième technique, une quatrième générale etc. C’est le choix d’une option qui peut faire dire d’un élève qu’il est en technique, alors qu’il suit tous les autres cours avec des élèves du général. Un élève du cours de latin peut se retrouver avec un élève du technique pour certains cours. Beaucoup de parents luxembour-
geois sont très sensibles à ces possibilités de "sauve-
tage" que présente l’école belge. Ils voient réduites
leur méfiance et leurs craintes que leur enfant ne soit
pas dans un lycée classique. La Belgique possède un
seul baccalauréat qui est polyvalent. Mais si un jeune
désire faire des études d’ingénieur civil, il devra pas-
ser un examen d’admission qui équivaut à un bac.
Le système de compensation prévu dans la nouvelle
réforme du secondaire au Luxembourg pose beau-
coup de problèmes au Frère Luc, qui comprend dif-
ficilement comment on peut prendre des points dans
une branche pour en compenser une autre. En effet,
les lacunes restent les mêmes. Il préfère qu’un conseil
de classe décide de cette compensation lors du pas-
sage d’une année à une autre, tout en sachant qu’un
élève passera avec des lacunes dans certaines
branches. Il ne s’agit pas seulement de constater ces
lacunes, mais également d’y remédier. Ceci devrait
être une des fonctions primordiales des conseils de
classe.
L’humain avant le scolaire
Nous sommes actuellement en présence d’une géné-
ration de jeunes pour laquelle l’aspect humain passe
avant l’aspect scolaire, puisqu’il le conditionne. Les
résultats scolaires sont la traduction – ou la trahison –
de l’état psychique de chaque élève. Leurs parents
représentant la génération des tabous, pour les jeunes
c’est la sensibilité, même si elle est exagérée, qui
passe avant tout. Chaque système d’évaluation n’est
jamais qu’un système. Il est facile de se réfugier der-
rière un système! Le Frère Luc ne comprend pas que
l’élève qui a 10 (sur 20) soit en sécurité, alors que
celui qui a 9,5 n’y est pas. Pour l’un, il y a un manque
de connaissances de 10 points, pour l’autre de 10,5
points. Peut-être le second a-t-il plus travaillé que le
premier! Il arrive, dans son établissement, que le
conseil de classe décide de faire passer celui qui a 9,5,
et redoubler celui qui a 10, parce qu’il aurait pu faire
bien mieux. En terme d’orientation, le rôle des
conseils de classe doit être très important.
Travail et fête
En outre, il est très important de multiplier les con-
tacts des élèves avec des adultes ou avec leur famille.
Il y a des jeunes qui vont faire leur dernière année en
Belgique parce qu’ils ont totalement perdu confiance
en eux-mêmes. Il faut absolument conjuguer travail
et fête dans une école, car la fête est nécessaire au
travail et vice versa! Ce qui vaut pour les adultes, vaut
aussi pour les jeunes. Les adultes demandent toujours
aux jeunes de se dépasser, alors qu’il est avant tout
important pour un être humain de s’accepter. Il est
difficile aux parents de transmettre à leurs enfants le
sens de l’effort et du travail qu’ils ont connus eux-
mêmes. Par contre, les jeunes ont parfois l’impres-
sion que l’aisance matérielle qu’ils connaissent exis-
tera toujours. Frère Luc ne comprend pas pourquoi
on tient si tenacement au Luxembourg à l’école du
samedi, qu’il ne considère pas du tout comme une
réussite. Il constate également que pour certains en-
seignants, l’acte d’enseigner n’est plus perçu comme
prioritaire parce d’autres éléments de la vie ont pris
la première place.
Puisse la crise actuelle redonner sa place à l’école!
Pour le directeur de l’ISMA, en tout cas, les jeunes,
c’est "passionnant et tuant en même temps" (et non
l’inverse). Un jeune sent tout de suite si on l’aime ou
si on ne l’aime pas. Il faut prendre le temps avec les
jeunes et leur donner le temps! Informer n’est pas
nécessairement communiquer, car cela ne veut pas
dire que le message est reçu par l’autre. Surtout, ne
pas culpabiliser les jeunes, ces jeunes qui sont rendus
autonomes trop vite, alors qu’ils aimeraient que l’on
construise avec eux l’avenir.
Aktioun Human Schoul
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