Pratiquer l’islam au Luxembourg

Entrevue de René Cescutti et Serge Kollwelter avec les responsables du Centre islamique

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Entrevue de René Cescutti et Serge Kollwelter avec les responsables du Centre islamique

Comment vit-on en tant musulman au Luxembourg dans une société sécularisée à matrice catholique?

  • Comme musulman cette société ne nous est pas si étrangère. En tant que croyants nous sommes avec les chrétiens et les juifs des peuples du livre. Le fonds commun vient encore tout récemment d’être souligné ici à Luxembourg par la déclaration solennelle et la création de l’association regroupant chrétiens, juifs et musulmans.

Selon le prophète, béni soit son nom, les chrétiens et les juifs sont protégés et si quelqu’un leur fait du mal ce serait comme s’il faisait du mal au prophète même. Un jour que le prophète se trouvait avec des amis sur une terrasse, un cortège funèbre juif passa, le prophète se leva par respect au grand étonnement de ses compagnons : "Cet homme a bien une âme, nous lui devons respect".

J’aimerais encore citer l’harmonie multi-ethnique de Sarajevo avant les événements actuels.

La pratique de l’Islam au Luxembourg se heurte-t-elle à certains obstacles?

  • Pour certains d’entre nous il est possible de se libérer le vendredi à l’heure de midi : c’est à ce moment que nous nous retrouvons pour la prière en arabe et des explications en anglais.

Pause de midi ou horaire flexible, toujours est-il que cette solution n’est pas accessible à tous, par exemple aux ouvriers.

  • En effet, et ceci nous a amené à mettre sur pied des activités le week-end. Le samedi soir une rencontre permet de prier et d’étudier les textes sacrés, même si ce n’est pas équivalent à la prière du vendredi. Ces activités se déroulent en français ou en bosniaque.

Quelles autres activités proposez-vous?

  • Les cours coraniques du samedi s’adressent aux enfants, enfants socialisés au Luxembourg et parlant le luxembourgeois: ils lisent le coran avec un accent luxembourgeois…

Comment situez-vous l’arrivée des musulmans bosniaques?

  • Vous savez, il y avait des bosniaques au Luxembourg avant les événements de là-bas…

…qui à ce moment-là pour nous Luxembourgeois étaient simplement des Yougoslaves.

  • Nos enfants vont à l’école coranique qui se fait ici au centre, bien entendu, mais aussi à Wiltz et à Esch. – Mes enfants à moi vont à l’école luxembourgeoise et y fréquentent le cours de doctrine chrétienne, ce qui ne leur fait pas de mal. De cette façon de nombreux enfants musulmans connaissent mieux la religion chrétienne que les chrétiens la nôtre. Comme nous vénérons le même dieu, il convient d’être "outillé" pour résister à la grande menace de toutes les religions monothéistes, à savoir la montée du matérialisme.

Venons-en à quelques valeurs de l’islam.

  • Je voudrais tout d’abord évoquer l’importance d’adorer dieu, le dieu unique que nous partageons avec les juifs et les chrétiens. En deuxième lieu il s’agit de respecter les parents.

Dans ce contexte familial, qu’en est-il du rôle et de la place de la femme, que d’aucuns considèrent comme étant de statut inférieur dans l’islam?

  • Du fait qu’il y a des différences naturelles entre les hommes et les femmes, qu’ils ont des rôles différents, nous ne déduisons ni infériorité ni supériorité; le concept d’égalité ne nous convient guère, puis-

qu’il ne reflète pas les rôles spécifiques, pensez seulement à la grossesse et à l’enfantement…

Tenez, le prophète était, à l’âge de 25 ans, au service de sa future épouse qui était une femme d’affaires de 40 ans.

Le rôle de la femme dans les sociétés musulmanes, qui ne l’oubliez pas sont multiples, a un caractère religieux mais aussi de fortes connotations culturelles: la famille pakistanaise choisira l’épouse, le mari arabe doit amener la dot. Il s’agit de distinguer religion et traditions, toutes les traditions n’étant pas en concordance avec l’Islam.

Le coran nous apprend que le paradis se trouve sous le pied des mères.

  • Du temps du prophète une famille avait choisi pour leur fils une épouse. Or celle-ci ne l’aimait pas. La famille cherchant conseil auprès du prophète, celui-ci expliqua à la jeune femme que pareille décision de mariage ne dépendait que d’elle.

  • Dans la période préislamique les arabes enterraient vivantes leurs filles, honteux de ne pas avoir eu de garçons: le prophète, qui n’avait que des filles, a interdit cette pratique.

Revenons à votre communauté au Luxembourg.

  • Il devrait y avoir autour de 3 000 musulmans au Grand-Duché. Parmi les 250 membres actifs de notre centre on trouve 20 nationalités, essentiellement des Bosniaques, Turcs, Pakistanais, Luxembourgeois, Français, Britanniques et Arabes.

  • Notre imam, originaire du Kosovo, encadre des moniteurs qui assurent l’école coranique.

  • Nous avons ici une bibliothèque que nous espérons agrandir encore.

  • La situation dramatique de nos frères en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo, au Bangladesh et en Somalie nous interpelle et nous les aidons dans la mesure de nos moyens.

Quels sont les préoccupations de votre communauté au Luxembourg?

  • Dans le respect et la collaboration avec les communautés religieuses du Luxembourg nous aimerions obtenir une reconnaissance de notre religion par les pouvoirs publics. Concrètement nous aimerions pouvoir disposer, comme les autres communautés, d’un lieu de prière digne, d’une mosquée.

La sépulture de nos morts, que nous enterrons vers la direction de la Mecque est difficilement réalisable. D’où le désir d’aménager une partie d’un cimetière à cet effet.

Des contacts existent-ils avec les autorités luxembourgeoises à ces sujets?

  • Nous sommes en train de préparer les dossiers et de sonder le terrain.

Merci pour votre accueil et pour cet entretien. (Luxembourg, le 18.11.93)

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