La monarchie et les populations dominantes
aus: "Le Népal et ses populations"
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Les populations du Népal se regroupent en trois grandes catégories: les tribus, les gens de caste, et les Bhotya des enclaves tibétaines; entre ces trois grands groupes, la lutte est inégale: les derniers, très minoritaires, (moins de 1% de la population), isolés dans leurs hautes vallées, coupés de leurs racines culturelles et religieuses par l’établissement d’un régime communiste au Tibet et la fuite du Dalai lama, ne pèsent pas lourd.
Restent en présence les tribus et les gens de caste, entre lesquels la lutte est encore inégale: les premiers sont très nettement minoritaires: 20% contre 29%; ils n’ont cessé depuis des siècles d’être en perte de vitesse face à la poussée démographique, l’hégémonie économique, la suprématie sociale et politique des gens de caste; la prédominance de l’influence
indienne au sens large joue contre les tribus; elle amène progressivement l’uniformisation au détriment de cette prodigieuse diversité qui fait le charme du Népal; les tribus sont vouées, dans un avenir encore lointain, à se fondre dans la société des gens de caste.
Restent en lice les gens de caste; ils se répartissent entre quatre ethnies: les Indo-népalais, les Hindous de la plaine, les Newars et les Musulmans. Ces derniers, considérés comme inférieurs en vertu de leur religion, sont écartés de la course au pouvoir; les Newars qui restent cependant bien placés malgré leur petit nombre ont déjà perdu il y a deux siècles. Restent deux compétiteurs: les Indo-népalais et les Hindous de la plaine; le rapport numérique joue en faveur des premiers; mais il y a plus que cela; il s’agit avant tout d’un rapport politique entre ethnie dominante et ethnie dominée.
Les Indo-népalais sont les dominants car ce sont eux qui ont créé le royaume unifié du Népal, soumettant les tribus, les Newars et les Hindous de la plaine; ils ont monopolisé à leur profit l’essentiel des droits sur la terre et tous les leviers de commande dans le domaine politique; leur fer de lance et leur symbole est la monarchie, le trône de la dynastie de Gorkha; en temps de crise, c’est finalement autour du roi que se regroupent la majorité des Indo-népalais et les tribus fidèles. Le Népal, comme entité politique, est un royaume hindou fondé et dirigé par les hautes castes indo-népalaises.
La situation actuelle est le résultat d’une longue histoire. Les Indo-népalais, parvenus aujourd’hui à la suprématie, paraissaient au départ les plus mal placés: ce sont les derniers venus dans la mosaïque des populations du Népal; avec leur science de l’organisation sociale et politique héritée de l’Inde et leur technologie agricole supérieure, ils n’ont pas eu de peine à dominer les tribus, mais paraissaient mal armés face aux autres gens de caste en place avant eux: les Newars et les Hindous de la plaine. Les uns et les autres étaient plus profondément imprégnés de
Sabita Regmi
la grande culture indienne, plus rafinés, meilleurs artisans et meilleurs commerçants: comment les Indo-népalais ont-ils pu l’emporter? Par la patience et la volonté de vaincre. La patience, car l’émergence d’un Népal unifié à la fin du XVIIIème siècle a été préparé tout au long du Moyen-age. Les Indo-népalais ont patiemment colonisé tout le pays; maîtres comme dans les fédérations des "Vingt-deux" et des "Vingt-quatre" ou dans les royaumes Sen, ou soumis comme ils l’étaient dans la vallée de Katmandou, ils étaient déjà en 1744 présents partout et les plus nombreux dans la région montagneuse; ils avaient déjà leurs options sur les terres de la plaine.
Le Népal a donc été unifié depuis la seconde moitié du XVIIIème siècle; la domination des Indo-népalais, acquise par le poids du nombre, la force des armes et la volonté de puissance, n’a jamais été sérieusement mise en danger depuis deux siècles. Il ne s’en suit pas pourtant que toutes les populations soient devenues socialement et politiquement homogènes: les particularismes subsistent et il n’a
jamais été dans les intentions de l’aristocratie indo-népalaise d’imposer l’unification par la force: la contrainte n’est pas payante; depuis deux siècles, elle a laissé se dérouler un jeu subtil de reconnaissance formelle des particularismes pendant que la pression administrative ou tout simplement l’imitation des dominants travaillaient à une uniformisation cachée. Ce processus n’est pas arrivé à son terme: entre 1950 et 1960, les tendances centrifuges ont pu s’exprimer clairement; elles sont de nouveau voilées sous le système actuel des Panchayat qui prêche l’uniformisation beaucoup plus résolument que les régimes précédents. Mais avant que tous se sentent d’abord Népalais, avant de se concevoir comme telle ou telle tribu ou comme membre de telle caste ou de telle ethnie, il y a encore un long chemin à parcourir: il ne sera peut-être (malheureusement ou heureusement) jamais entièrement parcouru; en tout cas nous n’en verrons pas le bout.
in: Le Népal et ses populations, Marc Gaborieau, Editions Complexe
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