Le témoignage de M. Bao Tong, victime la plus haute placé de la répression

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Le 25 mars 1999, Bao Tong a lancé un appel à la direction du parti communiste chinois et au gouvernement. Cet appel est intitulé : "Renversez l’évaluation injuste des manifestations estudiantines de 1989". Autant ce titre risquera de laisser le lecteur occidental indifférent, autant il est parlant pour le lecteur chinois. Depuis 1949 et la fondation du régime communiste en Chine en effet, les mouvements politiques se sont en effet succédés à un rythme impressionnant, laissant dans leur sillage leur lot de souffrances, de condamnations, et de morts. Chacun de ces mouvements a été "évalué" par les dirigeants et qualifié, dans certains cas, de "mouvement révolutionnaire", et donc positif, et dans d’autres de "mouvement réactionnaire", ou pire encore "contre-révolutionnaire", et donc négatif. Avoir participé à un mouvement évalué de façon négative a généralement des conséquences dramatiques. Le mouvement de Cent Fleurs de 1957 s’est soldé par une répression féroce des intellectuels qui se sont retrouvés, dès 1958, par dizaines de milliers dans les laogai (camps de réforme par le travail). Certains d’entre eux n’ont été libérés que vingt ans plus tard, lors de la "réévaluation" du mouvement. La "réévaluation", qui n’a d’ailleurs jamais été une véritable "réhabilitation", tant le pouvoir craignait de voir s’ouvrir une boîte de Pandore, a été l’un des détonateurs d’un nouveau mouvement, celui du Printemps de Pékin de l’hiver 1978-1979.

Ce mouvement de revendications démocratiques avait lui-même été précédé par des manifestations spontanées en avril 1976. Sous prétexte de pleurer la mort du Premier ministre Zhou Enlai, les manifestants étaient en fait en train d’exprimer leur opposition au Président Mao et à la Bande des Quatre, les idéologues gauchistes qui faisaient alors

régner une atmosphère de terreur. Réprimées violemment durant la nuit du 5 avril, ces manifestations avaient tout d’abord été considérées comme contre-révolutionnaires et plusieurs centaines de participants avaient été arrêtés et battus par la milice et la police. Ce n’est que deux ans après la mort de Mao et l’arrestation de la Bande des Quatre, à l’automne de 1978, que le mouvement du 5 avril fut "réhabilité" et ses participants réhabilités et loués pour leur perspicacité politique.

Explosion de liberté

On peut ainsi mieux comprendre la véritable explosion de liberté d’expression à laquelle s’était laissée aller la population de Pékin au cours de l’hiver de 1978 : encouragés par la libération de nombreux prisonniers politiques de plusieurs générations de dissidents, les plus éloquents et les plus audacieux ont profité du véritable dégel idéologique régnant pour apposer des dazibao sur le

Mur de la Démocratie, créer des revues indépendantes et s’organiser en associations diverses.

Comme en 1976, les manifestations de 1989 ont explosé à l’occasion du décès d’un grand dirigeant, Hu Yaobang. Mais, à la différence du mouvement du 5 avril, les manifestations de 1989 n’ont toujours pas été réhabilitées, ce qui signifie que les manifestants arrêtés à l’époque sont toujours sous les verrous, pour ceux qui ont été condamnés à des peines de plus de dix ans. Par ailleurs, le Secrétaire Général du parti communiste de l’époque, Zhao Ziyang, qui reste porteur d’un espoir de réformes politiques du système, est en résidence surveillée et ne peut participer d’aucune façon à la vie politique du pays.

Le point de vue de M. Bao Tong sur une éventuelle réhabilitation des événements de 1989 est l’un des plus instructifs que l’on puisse recueillir aujourd’hui. Durant les années quatre-vingt, Bao Tong, âgé aujourd’hui de 66 ans,

Amnesty International Luxembourg,
Action des chrétiens pour l’abolition de la torture,
Les amis du Tibet

vous invitent à participer à une

MANIFESTATION PACIFIQUE

devant l’ambassade de la République Populaire de Chine
(rue van der Meulen, Luxembourg)
le jeudi 4 juin 1999 à 17.30 heures

pour commémorer le 10e anniversaire
des événements de Tiananmen

Veuillez apporter une fleur blanche
(la couleur blanche est signe de deuil en Chine).

Une immense statue de la démocratie à l’image de celle de la Liberté de New York, Pékin 1989, Photo: Gabriel

était le plus puissant conseiller politique du parti communiste chinois : il dirigeait le cabinet du Secrétaire général Zhao Ziyang, écrivait ses discours et concevait ses propositions réformistes. Lorsque le mouvement démocratique de la place Tian’anmen se termina tragiquement durant la nuit du 3 au 4 juin 1989 et que Zhao Ziyang, démis de ses fonctions, fut condamné à résidence surveillée, il devint le bouc émissaire de la nouvelle équipe dirigeante, ayant à sa tête Li Peng et Jiang Zemin. Aussitôt jeté en prison, Bao Tong ne fut pourtant expulsé du parti et jugé qu’en 1992 : il était le plus haut personnage de la hiérarchie à supporter les conséquences de la répression et la lenteur de la procédure souligne les divergences qui ont dû se produire au sein de l’équipe dirigeante autour de son cas. Condamné à sept ans de réclusion assortis de deux ans de privation de droits civiques, il ne put pourtant rentrer chez lui que huit ans après son arrestation, les autorités l’ayant gardé au secret durant toute l’année de 1996.

Bao Tong n’a recouvré tous ses droits civiques qu’en 1998, et s’autorise depuis à répondre aux questions des journalistes étrangers, même si la police lui a fait savoir à plusieurs reprises qu’il était prié de garder ses réflexions pour lui-même. Mais il répète à qui veut l’entendre, non sans humour et une pointe de provocation, qu’il n’est plus qu’un simple citoyen et que la Constitution

chinoise n’interdit à aucun citoyen chinois d’exprimer ses opinions.

Quant à savoir si la Chine va évoluer rapidement ou non, et surtout si les réformes politiques du système pourront se faire bientôt, Bao Tong ne s’aventure pas à prédire l’avenir. Dans une interview accordée en 1998, Bao Tong insiste seulement sur le fait qu’il "serait préférable d’opérer une réforme de fond plutôt qu’une réforme superficielle, et d’aller vite plutôt que lentement". Déjà dans les années quatre-vingt, dit-il, "Deng Xiaoping avait insisté que la réforme du système économique ne pourrait pas se faire sans une réforme du système politique. Pour le moment, tout le monde prétend que la Chine pratique l’économie de marché, mais, de fait, on n’autorise pas la libre concurrence. Seuls ceux qui occupent des positions officielles au sein du parti ont la possibilité de s’enrichir. Comment peut-on parler d’économie de marché ?"

La corruption comme leitmotiv

La corruption est devenue le leitmotiv des complaintes chinoises, aussi bien dans la population, dans la dissidence que dans la presse officielle qui n’essaye plus de cacher l’ampleur du phénomène, et s’efforce au contraire de faire croire que le gouvernement s’y attaque énergiquement. Si l’on fait remarquer à

Bao Tong qu’en 1989 des millions de Chinois sont descendus dans la rue précisément pour reprocher au parti son népotisme et sa corruption, et qu’à ce moment-là il était au service d’un régime qui n’avait pas fait grand-chose pour y remédier, il répond sans éluder la question : "Il y a dix ans, il y avait beaucoup de questions que nous n’étions pas encore capables de résoudre. L’obstacle majeur était la présence de nombreux dirigeants dont le rôle historique dans la mise en place du système était tel que leurs décisions faisaient loi." L’allusion à la disparition de Deng Xiaoping est claire, mais il est tout aussi clair que la seule légitimité de Jiang Zemin est de s’inscrire dans la lignée de la pensée de Deng Xiaoping…

Pour Bao Tong, le parti aurait dû s’engager dans la voie du changement politique dès l’époque du mouvement démocratique de 1979. Au lieu de ça, déplore-t-il, Deng Xiaoping utilisa ce mouvement pour écraser ses rivaux conservateurs, puis se retourna contre lui et fit jeter en prison son plus célèbre porte-parole, Wei Jingsheng. «Cela a été la plus amère leçon de 1989 : j’étais très actif pour pousser les réformes politiques. Mais j’aurais dû commencer beaucoup plus tôt. Nous aurions dû mettre ce chantier en route dès l’arrestation de la Bande des Quatre, dès l’apparition du Mur de la Démocratie, en 1978.»

Autrement dit, Bao Tong suggère que, Deng Xiaoping ayant disparu, la possibilité d’une transformation en profondeur du système se précise. "Je suis très optimiste quant à la tendance générale, répète-t-il. Je ne sais pas si les réformes se feront vite ou non, mais je suis sûr que si les aspirations des dirigeants et de la population parviennent à se rejoindre, alors la transition se fera de façon pacifique." Quant aux raisons qui pousseraient les dirigeants actuels à abandonner une partie de leurs prérogatives, Bao Tong les analyse de façon tout aussi candide : "Chaque homme politique porte en lui deux désirs contradictoires. Le premier est de défendre ses intérêts propres. Le second est de laisser une trace dans l’histoire. Tous les hommes politiques chinois aimeraient qu’on se souvienne d’eux

comme les Américains se souviennent de Georges Washington. Si ceux qui sont au pouvoir estiment que, pour protéger leurs intérêts, ils doivent démocratiser le système, et instaurer un état de droit, alors les deux tendances se renforceront mutuellement! L’histoire française est là pour leur servir d’exemple. Louis XIV aimait dire : "L’État, c’est moi." Résultat? Son descendant s’est fait couper la tête." Bao Tong laisse entendre que les Chinois n’ont plus envie d’attendre deux générations pour régler leurs comptes aux tyrans.

Pour Bao Tong, le côté dictatorial du système chinois représente un grave danger potentiel, car les «coups de folie» qui s’emparent occasionnellement du gouvernement chinois risquent de devenir une grave source de déséquilibres pour le monde des affaires en Asie et dans le monde en général. «Lorsque la Chine était faible, son comportement vis-à-vis de l’extérieur était plutôt modéré, affirme Bao Tong, mais

elle est en train de devenir un pays puissant. Quel rôle sera-t-elle amenée à jouer si elle n’opère pas un complet remaniement structurel ? Si nous étions un petit pays, cela n’aurait pas d’importance, mais nous sommes un grand pays.» Par «coups de folie», Bao Tong

"Chaque homme politique porte en lui deux désirs contradictoires. Le premier est de défendre ses intérêts propres. Le second est de laisser une trace dans l’histoire."

entend le déclenchement par Mao Zedong de l’expérience collectiviste du Grand bond en avant, puis de la Révolution culturelle et la répression du mouvement démocratique durant la nuit du 4 juin 1989, ordonnée par Deng Xiao-

ping. Il affirme que c’est parce que la parole d’un seul homme pouvait déterminer le sort d’un peuple entier que de telles catastrophes ont pu se produire.

De tels propos, émanant de la part de quelqu’un qui est entré au parti durant la période héroïque des années quarante, et qui a passé toute sa vie à son service, sont symptomatiques d’un état d’esprit qu’on retrouve chez de nombreux membres influents au sein des instances dirigeantes chinoises. Pour Bao Tong comme pour beaucoup d’autres le désir d’une évolution rapide et de réformes politiques fondamentales se manifeste à chaque occasion. L’appel lancé par Bao Tong à l’occasion du dixième anniversaire du 4 juin en était évidemment une. Il ne sera pas le seul à la saisir, mais il est l’un de ceux dont la voix se fera le mieux entendre.

Marie Holzman

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