Les dessous de la globalisation
Réflexions de la part d'un profane
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Quand il s’agissait de qualifier le monde dans lequel nous vivons, il n’y a pas si longtemps encore, l’on parlait d’économie (sociale, si on était optimiste) de marché, ou encore de société de consommation. Plus récemment, il était question de société de risque (U. Beck), de société du spectacle (Debord), de société de l’expérience vécue (Erlebnisgesellschaft, Schulze) voire de société de l’amusement (Spassgesellschaft). Aujourd’hui on nous propose de nouvelles dénominations telles que : globalisation, mondialisation, néo-libéralisme, ultra-libéralisme, new economy, e-économie, etc. Certes, toutes ces appellations ne sont pas à mettre sur un même plan, ne fût-ce que parce qu’elles découlent de points de vue différents. Il n’en reste pas moins qu’elles donnent l’impression qu’a lieu un profond changement du monde depuis une vingtaine d’années. C’est du moins ce qu’on cherche à nous faire croire. D’où e.a. toutes les expressions du genre ’néo‘. Et comme par les temps qui courent tout ce qui est, ou à l’apparence d’être, du nouveau est d’avance assuré d’un bonus favorable, il nous est suggéré que ce qui se passe sous nos yeux est une bonne chose qu’il faut absolument approuver et promouvoir.
Or, tout en n’étant pas un expert en la matière, je voudrais soutenir ici qu’en réalité nous avons affaire fondamentalement toujours au même type d’économie et d’organisation du monde, mais avec un type dont le pouvoir d’adaptation et de récupération, inépuisable depuis son apparition il y a deux bons siècles, lui a fait surmonter toutes les impasses, toutes les tentatives de domptage ou de dépassement, et qui, tel un Protée, surgit actuellement devant nous sous une forme inédite : je parle du capitalisme. Tout en tenant compte de toutes sortes de bouleversements et d’innovations qui créent les yeux, je n’en maintiens pas moins que c’est toujours du capitalisme à qui nous avons affaire ici et maintenant.
Pour soutenir cette thèse, il faut bien sûr définir le noyau permanent et dur du capitalisme et
expliquer pourquoi il réussit à se transformer sans se renier. Par capitalisme j’entends une certaine manière d’organiser l’économie, et à partir de là la société tout entière resp. le monde. Car depuis ses débuts, le capitalisme a débordé le domaine de l’économie proprement dite vers les autres secteurs sociaux. En effet, tout en étant et en restant centré sur l’économie, le capitalisme doit, pour cela même, influencer sinon dominer la politique et la culture.
En quoi consiste alors finalement cette forme d’économie et de société ? Comme son nom l’indique, elle tourne entièrement autour du capital, et plus précisément autour de sa préservation ainsi que bien entendu de son augmentation. Pourquoi et à quoi bon ? L’intérêt unique du capitalisme consiste à produire des marchandises, donc des valeurs vendables, pour avec elles produire du capital, pour avec lui produire des marchandises, pour avec elles… En un mot : le capitalisme consiste à produire (des marchandises) pour produire (du capital) pour produire… Si ce système mérite le nom de capitalisme, c’est
Une des forces du capitalisme a toujours été de se faire accepter par ses victimes mêmes : il a toujours réussi à élaborer, ou faire élaborer, une idéologie performante.
Cartoon: Searle, in: Le Monde
Suivant la conjoncture, le capitalisme sera corporatiste, libéral, national, multinational ou mondial; il fonctionnera sur le mode du marché libre ou dans une politique de protectionnisme. Il ne répugnera pas à s’allier ni avec des régimes fascistes ni communistes.
Sa seule morale est l’accumulation du capital.
Cartoon: Searle, in: Le Monde
non seulement pour la raison qu’il faut détenir du capital pour matériellement pouvoir produire des marchandises, mais encore parce que seule la détention de capital permet d’être à même de diriger la production et d’en récolter les fruits, c’est-à-dire de constituer et d’agrandir le capital.
Si telle est la logique du capitalisme, on comprend que ce qui joue le rôle de capital n’est pas forcément toujours et partout la même chose : cela peut être la propriété foncière, et/ou la possession de matières premières, et/ou des connaissances scientifiques et techniques, et/ou du capital financier. De quoi le capital se compose, cela dépend justement des circonstances et des conjonctures; et ceci explique déjà en partie la nature protéiforme du capitalisme : à la limite tout lui tient lieu de capital, du moment que cela peut jouer le rôle de capital.
Si donc, à travers des formes très différentes, se maintient fondamentalement un même capitalisme, on peut certes se demander à quoi peut encore servir de distinguer ces formes et ainsi de s’interroger aujourd’hui sur la mondialisation, la nouvelle économie, etc. La réponse à cette question est de nature pratique: ces distinctions sont importantes dans le cadre de la question du ‚que faire‘, dont il sera question plus loin.
La nature du capitalisme étant posée, on peut en dégager quelques principes de base qu’on voit à l’œuvre au cours de son évolution. Comme il s’agit de produire pour sauvegarder le capital ou l’agrandir, il ne doit en principe y avoir aucune limite à cette production. Deux limitations au moins sont a priori possibles : ainsi, on peut concevoir que certaines choses ne doivent pas être produites resp. ne doivent pas devenir des marchandises, soit parce qu’elles sont présentes par
nature et normalement en quantité suffisante : l’eau, l’air p.ex. Soit la production est prohibée dans le cas de ‚choses‘ dont on considère qu’elles ne doivent justement pas être traitées comme des choses, des marchandises, et cela pour des raisons éthiques, comme p.ex. des ovules, des embryons, des être humains tout court. Il est clair que le capitalisme doit composer avec les circonstances et avec les interdits culturels, mais il est non moins évident qu’il cherchera quand même, dès que possible, à faire cependant de tout une marchandise, inutile de s’en offusquer, c’est dans sa logique.
Une deuxième limitation peut venir de la part de la société organisée politiquement : des lois ont de tout temps essayé de réguler aussi le secteur économique, au plan intérieur aussi bien qu’extérieur. S’il y a entre le capitalisme et le libéralisme une affinité (qui est bien loin de constituer une identité), elle est à trouver sur ce plan : quand c’est dans son intérêt (il est important de noter cette restriction) le capitalisme revendique la dérégulation.
Un deuxième principe vise une autre sorte de limitation, celle qui touche le rendement de la production. En effet, le capitalisme se caractérise par la recherche d’un profit maximum réalisé au coût minimum (c’est ce que certains considèrent comme étant la rationalité et l’efficacité du capitalisme). Ce principe conduit à réduire ou à faire disparaître tout simplement les facteurs de production qui, à tel moment et à tel endroit, sont les plus chers. Ce qui en premier lieu est visé, c’est le travail humain qui a tendance à renchérir et se trouve ainsi régulièrement remplacé par du travail non-humain (machines, robots, ordinateurs), sauf bien sûr dans les régions du globe où, du moins en termes relatifs, il est moins cher que le travail non-humain. A la limite, si c’était possible, le capitalisme préférerait produire sans facteurs de production du tout.
Si telle est la logique du capitalisme, on comprend qu’il applique aussi le principe de la fin qui justifie les moyens, au sens où il s’accommode de tous les systèmes sociaux et politiques, du moment qu’ils lui permettent d’arriver à ses fins. Ainsi, suivant la conjoncture, le capitalisme sera corporatiste, libéral, national, multinational ou mondial; il fonctionnera sur le mode du marché libre ou dans une politique de protectionnisme. Il ne répugnera pas à s’allier ni avec des régimes fascistes ni communistes. Pourquoi y renoncerait-il? Sa seule morale est l’accumulation du capital en vue de la production de marchandises. Et là où sa logique est en tous points contredite, il aura recours en dernière instance à la guerre pour rétablir des conditions au moins minimales à l’exercice de ses principes. Inutile
d’ajouter que toute guerre lui profite de tout façon.
Une caractéristique importante n’a pas encore été discutée parce que, même si traditionnellement elle lui est attribuée, il n’est pas sûr qu’il faille la lui imputer à coup sûr. Il s’agit du caractère privé de la propriété et de l’appropriation du capital ainsi que du profit. Ma religion n’est pas entièrement faite sur cette question. En effet, sur la base de la définition donnée jusqu’ici, le capitalisme peut très bien fonctionner sur le mode de l’appropriation collective, l’essentiel étant pour lui le cycle ‚capital – production – capital…‘. Mais il est clair également que dans ce cas-là aussi, c’est le collectif qui détient réellement le capital qui décide de la production. Des groupes divers, voire même l’Etat, peuvent faire l’affaire. Le capitalisme mondialiste actuel me semble d’ailleurs plutôt de nature oligarchique que strictement privé, sauf si ce dernier terme est entendu strictement comme s’opposant à ‚public‘. Il n’en reste pas moins qu’à mon avis le capitalisme, tout comme il a des affinités naturelles avec le libéralisme, a toujours une tendance vers l’appropriation privée plutôt que collective.
Le capitalisme, de par sa logique interne, présuppose et engendre resp. aggrave différentes inégalités. Il ne va pas sans la domination des détenteurs du capital sur ceux qui n’en détiennent pas ou pas suffisamment pour faire entendre leur voix. Comme sa loi est de produire au moindre coût pour réaliser le plus grand profit, il a besoin que le travail de production soit le moins cher possible : donc ou bien il exploite une main d’œuvre bon marché et cherche à la maintenir ainsi, ou bien il produit du chômage en ayant recours à du travail non-humain, ou bien, évidemment, il adopte ces deux stratégies à la fois.
Présenté comme tel, le capitalisme peut apparaître comme un système économique et social dont il est évident qu’il faut le rejeter, parce qu’il est déshumanisant et injuste. Mais une de ses forces a toujours été de se faire accepter par ses victimes mêmes, et cela parce qu’il a toujours réussi à élaborer, ou faire élaborer, une idéologie performante: le capitalisme ne domine pas seulement les domaines de l’économie et de la politique, mais il cherche aussi, et réussit souvent, à s’emparer de la culture, et donc de l’esprit des gens. Et ceci est vrai bien sûr également en ces temps de mondialisation.
Rappelons d’abord que par idéologie il faut entendre un système de pensée et un ensemble d’arguments qui se présente comme scientifique, neutre et objectif, mais en réalité est au service d’intérêts bien précis. Les thèmes majeurs de l’idéologie capitaliste sont très bien résumés par René
Passet dans son livre très recommandable ‚L’Illusion Néo-Libérale‘ (Fayard, Paris 2000) : "Le discours, lui, n’a pas changé. Le profit individuel, finalité ultime de toute privatisation reste posé comme le meilleur stimulant de l’activité ; le coût trop élevé du travail explique le sous-emploi et il faut ramener sa rémunération au niveau de sa productivité marginale ; au ‚trop d’Etat‘, il convient de substituer l’omnipotence du marché, dont les vertus régulatrices ne sont jamais remises en cause ; et enfin la libre circulation des capitaux à l’échelle mondiale permettra de réaliser cette allocation optimale des facteurs qui est supposée conduire chaque nation à se spécialiser – pour son plus grand bien en même temps que pour celui de l’humanité – dans les productions correspondant à sa dotation naturelle en facteurs." (p. 88-89).
Pour démasquer le caractère idéologique de ces arguments et pour montrer qu’en plus ils ne tiennent pas debout devant les faits, il suffit de leur adresser les deux questions suivantes : Cui bono? Cui malo? C’est-à-dire : Qui tire profit de cette argumentation? Et qui en fait les frais? Voyons
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Ce système est comparable à la criminalité ou aux virus. Comme eux, il concorde trop bien avec la nature humaine pour qu’il y ait le moindre espoir de pouvoir le vaincre totalement.
cela sur quelques-uns des arguments du discours néo-libéral.
Privatisation: Si les faits ont montré qu’une économie collectivisée ou étatisée à outrance ne profite pas à la grande masse des gens, cela ne prouve pas que son contraire, la privatisation totale, serait à l’avantage de ces mêmes gens. Dans les deux cas, il y a (et il y a eu) toujours une minorité qui est (et a été) gagnante. Rien ne prouve une plus grande efficacité, au service des hommes, de l’initiative privée laissée à elle seule et sans contrôle. Et si l’on additionne les frais résultant des banqueroutes, des méga-fusions (dont la moitié d’ailleurs ne réussit pas), des pots-de-vin et des indemnités aux montants astronomiques payées aux dirigeants renvoyés pour incompétence, on peut légitimement se poser des questions sur les prétendues performances de l’économie privée resp. privatisée.
Profit individuel: Que la recherche du profit individuel soit un stimulant de l’activité économique, nul n’en doute et moi non plus. Toute la question est cependant de savoir vers quelles activités sont ainsi motivés les individus. Par définition ce sont celles dont on pense qu’elles vont rapporter le plus gros, mais non pas forcément celles qui sont les plus utiles et les plus nécessaires aux hommes : qu’on produise des armes ou des appareils électroménagers, des pesticides ou des médicaments, des antibiotiques pour l’élevage du bétail ou des aliments pour bébés, le capitalisme ne connaît qu’une seule valeur, c’est l’argent, qui, comme tout le monde est censé le savoir, n’a pas d’odeur.
Coût élevé du travail: Nous l’avons déjà vu, la logique du capitalisme exige impérieusement que le
travail soit réduit au minimum. Et si de temps en temps le chômage ou le sous-emploi se voit diminué ou réduit, c’est qu’une nouvelle forme de marchandise a pu être produite et vendue à grande échelle mais que le ‚progrès‘ technique en matière d’instruments de production accuse encore un retard, de sorte que le recours au travail humain est momentanément inévitable. On peut être sûr cependant qu’à plus ou moins brève échéance, on aura trouvé des moyens techniques qui élimineront de nouveau le travail humain.
Trop d’Etat et omnipotence du marché: Les capitalistes feignent de voir une contradiction là où en réalité il y a pour eux deux outils dont ils se servent alternativement ou même à la fois quand cela leur profite. Or, il n’y a jamais eu de marché naturellement libre : le marché n’a jamais pu être établi qu’à l’aide de mesures politiques. La mondialisation elle-même n’a été rendue possible que par des décisions politiques. Et quand c’est à leur avantage, les capitalistes ne reculent absolument pas devant l’utilisation de l’Etat pour soit faire fermer les marchés, ou faire payer les dégâts (p.ex. dans l’environnement naturel) occasionnés par leurs produits, ou faire financer le chômage dont ils sont les premiers responsables. C’est donc l’Etat qui supplée aux vertus défaillantes d’un marché qui ne régule jamais rien à lui tout seul. Et c’est l’Etat qui en plus empêche les capitalistes de s’entre-dévorer mutuellement par fusions et cartels interposés. Si le marché est plus ou moins libre et si la concurrence existe tant bien que mal, ce n’est pas le mérite des capitalistes, mais celui de l’Etat.
Quant à la libre circulation des capitaux, elle a surtout fait démarrer une spéculation insensée et a fragilisé les entreprises en rendant, en plus, impossible un contrôle public et démocratique de ces transactions.
Aux éléments de l’idéologie capitaliste cités par Passet on pourrait en ajouter encore bien d’autres, tous plus classiques et connus les uns que les autres, mais tous toujours d’actualité. Qu’il suffise d’en rappeler encore un, selon lequel dans le système de l’économie de marché, c’est le client qui est roi. Seule l’économie libérale accorderait aux consommateurs un choix véritablement libre. Certes, les capitalistes ont besoin du client, non pas cependant pour satisfaire ses besoins et intérêts, mais pour réaliser leur propre profit. Bien sûr, ils prétendent que l’un va avec l’autre; mais pourquoi alors les budgets astronomiques consacrés à la publicité ? Les véritables rois du système capitaliste, ce sont à l’heure actuelle les actionnaires, et plus précisément ceux qui détiennent les parts décisives. Certes, le client peut à son tour devenir actionnaire, même de sa propre entreprise. Mais, s’il n’est pas à même
Cartoon: Searle, in: Le Monde
de devenir un gros actionnaire, il n’a aucun pouvoir réel, mais tout au plus des illusions. Et s’il est vrai que les rendements exorbitants (jusqu’à 15%) exigés par e.a. les fonds de pension sont pour quelque chose dans le chômage qui continue à sévir, alors les actionnaires risquent d’être eux-mêmes à l’origine de leur propre licenciement.
Que faire ? Il est d’abord important de faire un travail d’analyse théorique et de critique idéologique qui, s’il est bien fait, conduit toujours au même résultat : laissé à lui-même, comme il l’exige, le capitalisme ne profite qu’à une minorité de gens alors qu’il se révèle destructeur, au moins à moyen et à long terme, pour la grande majorité des hommes. Et, paradoxe déjà relevé, laissé à lui-même, il s’autodétruit, il est un système suicidaire.
Au plan pratique, il est tout aussi important de se rendre compte de ce qu’on ne peut pas faire : à savoir purement et simplement abolir le capitalisme. L’histoire montre que toutes les tentatives faites dans cette direction ou bien, et dans le meilleur des cas, ont avorté, ou bien ont conduit à des conséquences pires que le mal qu’elles ont voulu extirper.
Faut-il alors se résigner, voire jouer le jeu du capitalisme ? Il me semble qu’entre l’optimisme béat et aveugle des révolutionnaires et le pessimisme plus ou moins cynique des fatalistes et des profiteurs, il y a place pour une autre attitude, celle du réalisme lucide et obstiné. Elle peut se saisir facilement au moyen d’une comparaison, peu flatteuse pour le capitalisme ; mais il n’y a aucune raison pour lui faire des compliments : ce système est à mon avis comparable à la criminalité ou aux virus. Comme eux, il concorde trop bien avec la nature humaine pour qu’il y ait le moindre espoir de pouvoir le vaincre totalement (sauf à un prix exorbitant, qui pourrait être à la limite l’extermination même du genre humain).
Mais, comme dans le cas de la criminalité ou des virus, il faut d’un côté fermement les juger comme étant des maux inacceptables, et de l’autre, tâcher de les contenir dans des limites vivables pour les gens de bien. Cette lutte, qui n’aura pas de fin, requiert la contribution de tous les citoyens et des pouvoirs publics. Seattle et Porto Alegre ont commencé à montrer qu’au capitalisme mondialisé il est possible de donner une réplique elle aussi de dimension planétaire.
Hubert Hausemer
Seattle et Porto Alegre ont commencé à montrer qu’au capitalisme mondialisé il est possible de donner une réplique elle aussi de dimension planétaire.
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