Regards sur la colonisation de l’Afrique et du Congo (I)

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Plus de trente ans après les indépendances des anciennes colonies d’Afrique¹, les voiles commencent à se lever sur cette période honteuse pour un certain nombre de pays européens face au continent noir. Nos trois voisins, à des titres divers, y ont joué un rôle déterminant, parfois inversement proportionnel à leur taille géographique, comme la Belgique. Plusieurs manifestations culturelles viennent d’avoir lieu à ce sujet en Luxembourg et suscitent la présente réflexion. Une première partie, publiée dans ce numéro, traitera du colonialisme en général, de l’historiographie et des littératures francophones qu’il a inspirées. Une seconde partie, publiée dans le prochain numéro du "forum", présentera le regard que certains Luxembourgeois francophones ont jeté sur l’Afrique et le Congo.

Le colonialisme, ses légitimations, ses injustices et ses ambiguïtés

Que le colonialisme soit un vilain penchant, personne, ou presque, n’en doute plus aujourd’hui.

Selon le Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse² c’est la “doctrine qui préconise l’établissement et le développement de pays dépendants considérés comme sources de richesse et de puissance pour la nation qui les possède”. C’est le “résultat de la différence de développement économique entre pays de cultures le plus souvent très dissemblables et fortement inégaux aux plans technologique et militaire. Le colonialisme aboutit à l’asservissement d’un pays par un autre, à sa dépendance politique et surtout à sa mise en compte réglée au plan économique. Au XIXe siècle le colonialisme a été le complément indispensable de la naissance du capitalisme, qui a conditionné le développement industriel des pays européens.” Des facteurs culturels et religieux ont joué également dans la mesure où, pour le christianisme, l’homme doit se “soumettre” la terre, l’Église ayant toujours prôné la conquête idéologique sous forme de croisades ou de missions. Une des justifications avancées par les partisans de ce qui allait devenir le colonialisme était la guerre contre l’esclavagisme qui régnait encore en Afrique au XIXe siècle ou contre le système des prises d’otages, le cannibalisme, l’obscurantisme, etc. On sait que la conquête de l’Algérie, entre autres, fut légitimée par la “libération” de ces fléaux, que la présence française promettait. L’occupation et l’exploitation du futur Congo belge donnèrent lieu à des semblables arguments. D’une

manière générale, la supériorité de la civilisation chrétienne, blanche et européenne n’était guère mise en doute, le pouvoir politique et militaire collaborant avec le clergé et les milieux économiques, les précédant, les favorisant ou, au contraire, tirant profit de leur antériorité.

Victor Hugo lui-même, dont l’engagement humanitaire et la philanthropie étaient au-dessus de tout soupçon et qui a jeté son immense prestige dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage aux États-Unis³, n’échappait pas aux effets pervers de la mentalité colonialiste. Dans son Discours sur l’Afrique, tenu à Paris le 18 mai 1879 lors d’un banquet commémoratif de l’abolition en France, il expose sa pensée à ce sujet. On y trouve certaines des idées convenues de son temps, comme: “l’Afrique n’a pas d’histoire”. Le “flamboiement tropical” est “absolu dans l’horreur”. La liberté, bien le plus précieux pour l’homme, selon le républicain français, le noir n’avait pas su la conquérir lui-même; c’est le blanc, en l’occurrence Victor Schoelcher⁴, qui l’a offerte à la race noire au nom de la race blanche. Ce qui donne lieu à ces considérations:

“Il me semble que voir l’Afrique, ce soit être aveuglé. Un excès de soleil est un excès de nuit. […] Déjà, les deux peuples civilisateurs, la France et l’Angleterre, ont saisi l’Afrique; la France la tient par l’ouest et par le nord, l’Angleterre la tient par l’est et par le midi. Voici que l’Italie accepte sa part de ce travail colossal. L’Amérique joint ses efforts aux nôtres; car l’unité des peuples se révèle en tout; l’Afrique importe à l’univers; une telle suppression de mouvement et de

à la mémoire de ma cousine, le Dr Marie-Hélène WEBER-CHERK (1939-2000), agent de la coopération luxembourgeoise, décédée dans l’exercice de sa profession à Dakar (Sénégal)

"Allez, Peuples!
emparez-vous
de cette terre.
Prenez-la.
À qui? à
personne.
Dieu offre
l’Afrique à
l’Europe.
Prenez-la."

Victor Hugo

circulation entrave la vie universelle, et la marche humaine ne peut s’accommoder plus longtemps d’un cinquième du globe paralysé. Les hardis pionniers se sont risqués, et, dès leurs premiers pas, ce sol étrange est apparu réel ; ces paysages lunaires deviennent des paysages terrestres; la France est prête à y apporter une mer; cette Afrique farouche n’a que deux aspects: peuplée, c’est la barbarie, déserte, c’est la sauvagerie, mais elle ne se dérobe plus […] Au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme; au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde.

Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème. L’Europe le résoudra.

Allez, Peuples! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui? à personne. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce; non pour la bataille, mais pour l’industrie; non pour la conquête, mais pour la fraternité. Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires

res en propriétaires; allez, faites! faites des routes, faites des ports, faites des villes; croissez, cultivez, colonisez, multipliez; et que, sur cette terre, de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l’Esprit divin s’affirme par la paix et l’Esprit humain par la liberté!"$^{5}$

Pour la IIIe République française, qui connaîtra grâce aux colonies et protectorats la plus grande extension territoriale de l’histoire de France, voilà un texte véritablement fondateur. Texte cependant curieux, puisque le très anticlérical et antimonarchiste patriarche des lettres françaises se réfère nettement au contexte biblique et ne fait mystère de sa foi. Dieu soutient l’homme blanc dans ses efforts pour rendre la terre vivable. Même s’il méconnaît totalement la portée des cultures africaines, les traditions ethniques, les données religieuses locales, on peut dire à la décharge de l’auteur des Misérables qu’il a toujours cru, même aux moments où la liberté était le plus menacée, au principe de l’évolution du monde en direction du Bien, ce que la Légende des Siècles était censée expliquer. Que des hommes d’un autre continent, issus d’une autre pensée, aux modes de vie ancestraux diamétralement opposés à la conception européenne, n’aient pas cette vision du temps, du devenir, de la société, ne semble pas avoir effleuré l’esprit de Hugo. Bien que l’Afrique soit privée d’histoire, à son avis, il ne se rend pas compte que les notions d’avancée, de progrès orienté vers un mieux, donc de lutte dialectique entre des principes contraires, ne fait pas partie de la sensibilité africaine. Il ne voit pas que la valeur suprême, pour les noirs, n’est pas de toujours tendre vers une amélioration ou un changement, mais plutôt de vivre en accord avec leur environnement et leurs traditions tribales, bref que la culture, pour eux, consiste à reproduire des structures et des rites immuables, jamais remis en question rationnellement. Cela dit, le "colonialisme" pacifique de Hugo qui mise sur le travail de conviction et non sur la contrainte, ne consiste pas à préconiser l’exploitation des noirs par la violence physique et l’asservissement brutal, mais plutôt à les mettre dans l’état de liberté qui leur permette de participer d’eux-mêmes aux bienfaits de la civilisation blanche. C’est, en dépit d’une certaine générosité, une attitude qui fait des noirs des assistés: un déni d’autonomie et de confiance.

En 1879, Hugo ne pouvait pas savoir qu’il y aurait en 1885 – année de sa mort – un État indépendant du Congo. Mais, au moment de son Discours, en 1879, la conquête belge était lancée, puisque dès 1878, Léopold II de Belgique, le souverain qui avait expulsé Victor Hugo de son royaume en 1870 parce que celui-ci y avait offert l’asile politique aux communards poursuivis à Paris, avait embauché l’aventurier Stanley

Pub: Bureautique

pour explorer l’Afrique centrale. En 1877 ce roi, qui réalisa une partie de ce que Hugo avait appelé de ses voeux, déclarait à un correspondant belge qu’il ne voulait pas laisser échapper "l’occasion de nous procurer une part de ce magnifique gâteau africain". On sait que cela amena ce monarque "visionnaire" et glouton à s’accaparer à titre personnel d’un dixième de la surface de la colonie, huit fois plus grand que son royaume en Europe. Il tirait une partie de ses revenus faramineux des plantations de caoutchouc où les noirs étaient sévèrement exploités, mutilés en guise de sanction disciplinaire, voire décimés par une recherche maximale du profit. Il n’a jamais mis les pieds en Afrique, Victor Hugo non plus.

Au début du XXe siècle, les choses avaient considérablement "progressé" au Congo. Selon le Dictionnaire alphabétique et analogique de la Langue française par Paul Robert, le terme colonialisme, apparu vers 1910, de sens péjoratif et utilisé par les adversaires de la colonisation, désigne simplement un "système d’expansion coloniale". La définition du terme devient plus précise quand on consulte des publications tiers-mondistes, généralement inspirées par la gauche. C’est ainsi qu’à l’occasion des fêtes commémoratives de 150 ans d’indépendance grand-ducale en 1989, la revue luxembourgeoise Brennpunkt drëtz Welt, se penche sur le problème des "150 ans de colonialisme" luxembourgeois. Le colonialisme y est défini comme une idéologie qui repose sur le principe de l’inégalité, par conséquent de la supériorité de certains groupes humains (firmes, États, groupements religieux). Il a presque toujours partie liée avec le racisme, car les tenants et théoriciens du colonialisme vivaient dans l’idée que les Européens ou les occidentaux étaient supérieurs aux peuplades noires ou indiennes qu’ils rencontraient. Il en découlait la pratique d’appropriation des terrains indigènes, en vertu du principe de "res nullius", comme Victor Hugo l’expliquait en des termes presque identiques.

Il fut un temps où cette mentalité semblait la seule attitude possible dans les relations entre nations dites civilisées et peuples supposés sauvages. Dans ce contexte, on peut se demander si le Grand-Duché a des responsabilités dans le processus de la colonisation du Congo. De nombreux compatriotes ont participé à l’exploitation / à la mise en valeur – le lecteur choisira le terme en fonction de ses convictions tiers-mondistes ou colonialistes – des richesses de l’Afrique centrale. L’État luxembourgeois n’y était pas directement engagé comme la Belgique, devenue en 1908 propriétaire de l’immense territoire conquis par Léopold II et déguisé d’abord en État indépendant du Congo. Mais l’Union belgo-luxembourgeoise (1923) signée par les deux pays prévoyait que les Luxembourgeois désirant entrer dans

l’administration coloniale pourraient le faire au même titre que les Belges, en passant par l’École royale coloniale de Bruxelles, l’Université coloniale à Anvers ou l’École et Institut de médecine tropicale à Anvers. Le Gouvernement luxembourgeois n’est donc pas complètement dédouané dans cette affaire, même si, depuis, il s’implique très positivement et de plus en plus dans les projets de coopération menés conjointement avec diverses organisations humanitaires non-gouvernementales.

L’historiographie africaniste

On sait, à propos des pays voisins du Grand-Duché, à quel point la prise en compte de certains chapitres de l’histoire nationale peut être douloureuse. La guerre d’Algérie et son cortège d’exactions et de tortures à assumer en fournissant un bel exemple pour la France. Sans que le Grand-Duché ait rien de pareil à se reprocher comme communauté nationale face au colonialisme, certains de ses ressortissants ont pu être impliqués dans des situations humainement indéfendables quand on les apprécie avec les critères de tolérance et de démocratie généralement admis aujourd’hui. Or, de la présence coloniale luxembourgeoise au Congo ou ailleurs, il est peu question officiellement. Quarante ans après la décolonisation, le recul semble assez grand pour parler de ce sujet délicat en raison de son caractère politique et racial.

Plusieurs initiatives récentes indiquent que les mentalités semblent en train d’évoluer, dans notre pays. Ainsi, la revue Hémecht a publié en 2000 un article de Marc Thiel, professeur d’histoire, basé sur des entretiens réalisés avec d’anciens "coloniaux" luxembourgeois, précédé de l’historique du Congo belge. On notera par exemple que, dès les premières explorations belges en Afrique, des Grand-Ducaux y participèrent à titre individuel, comme l’officier Nicolas Grang, premier compatriote à partir au Congo, collaborateur du célèbre Stanley. Que le ministre d’État Pierre Dupong, président du Gouvernement luxembourgeois, fit une visite au Congo en janvier 1953. Ou encore qu’il y eut des missionnaires luxembourgeois assassinés lors de la rébellion des Simbas, en 1964. Pour ce qui est des Luxembourgeois engagés au Congo, on voudrait bien en apprendre davantage sur leur nombre, leurs occupations, notamment pour les personnes présentes à titre privé, ce qui ne laisse guère de traces au niveau administratif. Pour les ordres religieux, du moins, il doit être possible d’obtenir des profils de carrières, des statistiques, d’autant plus que l’activité missionnaire s’est poursuivie après les indépendances. L’échantillon de personnes – dix-sept – interrogées pour les besoins

Quarante ans après la décolonisation, le recul semble assez grand pour parler de la présence coloniale luxembourgeoise au Congo.

de l’enquête est assez vaste et touche beaucoup de secteurs d’activités. Les réponses données ne semblent pas "frisées" et font preuve, parfois, d’un certain courage et toujours de bonne foi. Les principaux thèmes abordés sont: l’activité professionnelle, la première impression du Congo, les motifs du départ, le voyage, les relations avec les noirs (les boys, notamment), l’une ou l’autre anecdote, la vie privée, les relations avec les autres blancs, les maladies, les langues indigènes parlées, les opinions sur la colonisation, la ségrégation raciale, le jugement de chacun sur sa propre expérience, le personnel politique congolais, les dangers encourus, le travail de l’administrateur colonial, la chicotte, le "Bula Matari" (le "train blanc" dont le réseau avait été construit par le Luxembourgeois Nicolas Cito), la vie en brousse, les raisons du retour, la perception des coloniaux dans la métropole, la réinsertion dans la société luxembourgeoise, etc. Une déclaration, en particulier, mérite considération, celle d’un missionnaire, le Père J. St. Il avoue que les religieux étaient utilisés comme "police culturelle" par le régime et que la colonisation, entre 1880 et 1920, a coûté la vie directement ou indirectement à quelque vingt millions de noirs! Un discours réaliste et lucide, qui détone au milieu de la conjuration du silence qui entoure généralement cette époque.

Du 6 avril au 13 mai 2001 a eu lieu au Centre de Documentation des Migrations humaines à la Gare-Usines de Dudelange l’exposition Notre Congo. Les documents exposés – publicités, journaux, impri-

més officiels, plaquettes de présentation, cartes postales illustrées, affiches, littérature touristique, textes de légitimation, cartes topographiques, emballages de produits coloniaux, ouvrages techniques – révélaient les détours de la propagande coloniale et le fonctionnement du discours idéologique. Tributaire autant des fluctuations de la scène politique belge que des problèmes sociaux sur place, la pratique colonialiste a d’ailleurs varié de la fin du XIXe siècle aux années 1950. La "Trinité coloniale" (État, Église, Économie) laisse un stock insoupçonné d’images à décrypter, relatives aux mentalités collectives. Toute l’histoire de la Belgique, État faussement unitaire, y passe, avec l’opposition entre catholiques et libéraux, Flamands et Wallons, droite et gauche, nationalistes et tiers-mondistes. Organisée à partir de Bruxelles, pour un public belge, cette exposition n’évoquait pas du tout le Grand-Duché ou ses habitants par rapport au Congo. Certains documents, toutefois, trahissaient le lien avec notre pays. Ainsi, les couvertures de l’Illustration congolaise du 1er février 1930 ou du 1er novembre 1934 indiquent que le prix de ce périodique était de 4,50 francs en Belgique et en Luxembourg, ce qui prouve qu’il avait aussi un lectorat grand-ducal.

Dans le cadre de cette exposition, les responsables du périodique forum invitaient le 10 mai 2001 à une table ronde à la Bibliothèque nationale sur le thème de la colonisation du Congo. Y participaient Marc Thiel et Jean-Pierre Jacquemin – un des auteurs tiers-mondistes de l’exposition et de son catalogue – sous la direction de Michel Pauly. La manifestation n’a pas été très bien relayée par la presse. Signe révélateur du malaise que continue de susciter le passé africain?

Au mois d’avril 2001, la station de télévision Uelzecht Kanal, animée par le Lycée de Garçons d’Esch-sur-Alzette, a diffusé un reportage réalisé par les élèves à partir de documents mis à leur disposition par des membres de la famille Tasch. Ces Luxembourgeois, originaires de la région de Mondorf, exploitaient une entreprise d’élevage industriel dans le Katanga et ont dû tout quitter au moment de la révolte des soldats congolais contre la présence des blancs, révolte qui allait déboucher sur la proclamation de la République (indépendante) du Congo, le 30 juin 1960. Ces événements mirent fin à trois quarts de siècle de "Pax belgica" dans "la plus belle des colonies".

Le 23 avril 2001, Paul Kieffer et Marc Thiel ont présenté au ciné Utopia à Luxembourg leur documentaire vidéo Ech war am Congo … Produit par le Centre national de l’audiovisuel (Dudelange) à partir de témoignages filmiques d’anciens coloniaux luxembourgeois, ce montage d’archives se compose d’images tournées en Afrique par les

L’initiative du CNA était courageuse et digne d’intérêt, mais limitée en raison du matériel iconographique disponible. D’autre part, certaines des personnes ayant accepté de parler à l’historien de leur expérience congolaise ne voient aucune raison de se remettre personnellement en cause.

témoins eux-mêmes et d’entretiens réalisés avec eux spécialement à cette occasion et reproduits partiellement dans l’article précité. Des centaines de compatriotes ont œuvré au Congo entre 1880 et 1960. Voici donc des témoignages oraux, subjectifs, qui varient en fonction de la personne concernée: ingénieur, missionnaire, exploitant agricole, agent territorial, commerçant, industriel, membre d’une profession (para)médicale, conjointe, etc. Beaucoup ont découvert la colonie après la Seconde Guerre mondiale, quand le pays mère s’efforçait d’humaniser quelque peu le régime et tentait d’attirer de nouveaux coloniaux en publiant des offres d’emploi jusque dans les journaux grand-ducaux, tout en négligeant de former une élite sociale indigène.

L’initiative du CNA était courageuse et digne d’intérêt, mais limitée en raison du matériel iconographique disponible. D’autre part, certaines des personnes ayant accepté de parler à l’historien de leur expérience congolaise ne voient aucune raison de se remettre personnellement en cause, le séjour en Afrique leur apparaissant comme une aventure enrichissante pour elles, ne leur inspirant pas de sentiment de repentance. Excepté tel missionnaire qui, rétrospectivement, voit les choses d’un œil beaucoup plus critique et s’interroge sur le bien-fondé de l’intervention européenne en Afrique. Ce documentaire, qui comprend assez peu de commentaires historiques ou de gloses scientifiques, est une première étape capitale dans la prise de conscience du phénomène du colonialisme et de ses répercussions dans l’imaginaire collectif luxembourgeois.

Cet imaginaire était nourri par l’Église, qui organisait des collectes au profit des "petits païens" (Hedekënmercher) de ses missions africaines. La présence des Pères blancs à Marienthal, avec leur musée colonial, suscitait aussi la curiosité, relayée par la diffusion relativement importante de la revue germanophone Heimat + Mission éditée depuis 1926 par les prêtres du Sacré-Cœur de Jésus du couvent de Clairefontaine. Des phénomènes de culture populaire, comme l’impact de l’album de Tintin, dont il est question ailleurs dans cet article, certaines publicités ou des chansons⁸ ont également marqué les sensibilités, sans parler de la présence dans la société luxembourgeoise d’un certain nombre d’Africains issus du Congo, en attendant les noirs plus nombreux en provenance de l’Angola portugais ou du Cap Vert. Cette immigration n’a pas donné lieu à une vague d’africanophilie, certes, mais n’a pas non plus, heureusement, suscité de réaction violente de rejet.

Comme source d’information sur la présence luxembourgeoise au Congo, il y a aussi des publications économiques, par exemple les reportages

– la plupart en allemand⁹, certains en français – de Carlo Hemmer (1913-1988). Ce journaliste et écrivain, qui fut secrétaire de la Fédération des industriels luxembourgeois, puis directeur de la Chambre de Commerce luxembourgeoise, a fait de nombreux voyages dans la colonie belge dans les années 1950 et 1960 et en a publié des comptes rendus dans son Letzeburger Land et dans L’Écho de l’Industrie. L’économiste qu’il était s’intéressait aux questions matérielles, sans négliger les aspects humains: "Grâce à Sabena le Congo est à moins d’une journée de voyage de Bruxelles. Dix-sept heures de trajet seulement séparent l’homme d’affaires d’un des débouchés les plus avides du monde, le chasseur de la réserve de gros gibier la plus riche, l’aventurier d’un pays qui a conservé inaltérées des sources de grandes émotions."¹⁰

Le fondateur du Land réfléchit au sujet de l’image de marque des firmes européennes en Afrique centrale, parfaitement conscient que le public visé engendre différents types de campagnes publicitaires: "Des journaux spéciaux existent à l’intention de la population indigène, laquelle compte une très forte proportion d’analphabètes, surtout en milieu rural. La presse qui s’adresse à la population blanche n’est lue que par une minorité d’évolués indigènes. Les salles de cinéma, où des films et des diapositives publicitaires peuvent être projetés, ne sont pas les mêmes pour les Européens et pour les indigènes. Des affiches spéciales sont destinées à la masse des consommateurs indigènes très nombreux, mais au pouvoir d’achat individuel généralement très bas. D’ailleurs, la publicité s’adressant au milieu indigène obéit à des règles psychologiques particulières."¹¹ Le marché africain lui inspire des idées sur "les exportations luxembourgeoises vers le Congo belge", en 1956. Ce témoin indirect, mais capital¹² de la présence luxembourgeoise dans la colonie belge aime insister sur l’idée de l’Afrique comme terre de contrastes, intitulant une série d’articles: "Kongoreise. Glet-scher am Äquator" (1956).¹³

Enfin, pour une vision d’ensemble, il faudrait étudier les échos publiés dans le Bulletin du Cercle colonial luxembourgeois: au moins, ces textes ont le mérite de parler un langage sans équivoque, leurs auteurs étant généralement des coloniaux sans états d’âme.

Littératures africanistes francophones

Depuis une quinzaine d’années, des séminaires de recherche dans des universités françaises, belges, allemandes, etc., se proposent d’étudier l’écho du colonialisme dans les différents genres littéraires, y compris des genres peu reconnus, peu "nobles": littérature populaire, publicité, films de propa-

On imagine aisément ce que les relations équivoques entre Européens et Africains, blancs et noirs, colons et colonisés, "civilisés" et "sauvages" peuvent impulser comme représentations divergentes où pullulent les malentendus, les partis pris et les racismes.

Tintin au Congo est peut-être la contribution "littéraire" belge qui a le plus marqué les esprits, du moins des plus jeunes. Globalement, le récit illustre la suprématie naturelle du blanc et de son chien sur le noir (et ses bestiaux).

gande, cinéma de fiction ¹⁴, chansons, bandes dessinées. Ces "produits" révèlent des conduites sociales latentes, des préjugés, des relents racistes ou xénophobes. Souvent, d’ailleurs, sous des airs anodins. Le Y a bon Banania, célèbre slogan vantant une boisson chocolatée, n’est assurément pas bien méchant, mais témoigne tout de même du paternalisme amusé de l’Européen face à l’Africain bon enfant, un peu niais. Le chocolat Côte d’Or avec son éléphant barrissant ("depuis 1883") est une des trouvailles les plus originales de la "culture" belge ¹⁵, mais n’en reste pas moins entaché de la suspicion de colonialisme.

Jean-François Durand, responsable du Centre d’étude du XXe siècle de l’Université Paul-Valéry Montpellier III, vient de coordonner la publication de trois volumes de Regards sur les Littératures coloniales. Les deux premiers tomes sont consacrés à l’Afrique francophone. L’ouvrage collectif qui regroupe de nombreuses études critiques s’interroge d’abord sur la notion de "littérature coloniale". Le terme est, en effet, ambigu et peut désigner les écrits, référentiels ou fictifs, émanant du pays colonisateur blanc et proposant une idéologie à appliquer aux territoires colonisés. Le terme peut aussi désigner la production littéraire des autochtones, des colonisés, souvent dans une perspective postcolonialiste. Enfin, il y a au départ une littérature coloniale européenne qui est le fait d’auteurs venus des métropoles en voyageurs, missionnaires, journalistes ou écrivains en quête de sensations fortes et d’exotisme tropical, mais ne vivant que transitoirement en "Nigritie", car ces auteurs, généralement, n’habitent pas les colonies et n’y sont pas nés. La "littérature viatique" ¹⁶ de ces derniers parle essentiellement de leur rencontre avec l’Autre.

On imagine aisément ce que les relations équivoques entre Européens et Africains, blancs et noirs, colons et colonisés, "civilisés" et "sauvages" peuvent impulser comme représentations divergentes où pullulent les malentendus, les partis pris et les racismes – il y a un racisme noir "antiblanc" –, mais aussi, heureusement, les tentatives d’empathie réciproque, les essais de synthèse. Dans "Pour en finir avec une phraséologie encombrante: la question de l’Autre et de l’exotisme dans l’approche critique des littératures coloniales et postcoloniales" ¹⁷, Pierre Halen, universitaire belge spécialiste de la question, professeur à l’Université de Metz, publie une nécessaire mise au point dans le premier volume de l’ouvrage précité. "Découvertes" et "Approfondissements" sont les sous-titres des deux premiers volumes, qui proposent encore des études détaillées sur des œuvres majeures. Pour la littérature coloniale belge, on se reportera aux publications désormais classiques de Marc Quaghebeur (éd. et alii), Papier blanc, encore noire. Cent ans

de culture francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi) (1992) et de Pierre Halen, Le petit Belge avait vu grand (1993) ainsi qu’à la revue Textyles avec son numéro hors série consacré aux Images de l’Afrique … (1993).

Quelques romans permettent de se faire une idée générale des rapports entre communautés africaine et européenne: L’Esclavage (1929) du Togolais Félix Cochoro, Le Docker noir (1956) du Sénégalais Sembène Ousmane, Le Soleil des indépendances (1968) de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, L’État honteux (1981) du Congolais Sony Labou Tansi, mais aussi Les Racines du ciel (1956) de Romain Gary et L’État sauvage (1959) de Georges Conchon, Français tous les deux. Côté belge, signalons un roman qui pourrait intéresser les Grand-Ducaux: Mélusine ou la robe de saphir, de Franz Hellens. Rédigé en 1916-1917, publié dans sa forme définitive seulement en 1952 (chez Gallimard à Paris), ce récit reprend la vieille allégorie fluviatile de Mélusine – la femme-poisson que le mari transgresseur de l’interdit perd en se perdant – et en fait "un mythe profondément africain". Petit détail: au moment où il concevait ce roman, Hellens n’avait pas vu l’Afrique. Adepte du "fantastique réel", il recourt à diverses stratégies de représentation pour mettre en scène une quête identitaire.¹⁸ C’est ce que font, à leur façon, les auteurs noirs. Après des débuts difficiles, où ils ont défini une écriture propre, qui intègre le patrimoine tribal et l’intertextualité transcontinentale, ils ont fini par apprendre leur métier de narrateur livresque, tout comme d’ailleurs leurs confrères caraïbes et américains de la diaspora.¹⁹ Le Dictionnaire de la Négritude (1989) fournit un aperçu de leur culture métissée et morcelée.

Tintin au Congo est peut-être la contribution "littéraire" belge qui a le plus marqué les esprits, du moins des plus jeunes. L’album est sorti d’abord en noir et blanc (1931) avant de connaître sa version définitive en 1947, en couleur et avec certaines modifications. Globalement, le récit illustre la suprématie naturelle du blanc et de son chien sur le noir (et ses bestiaux) réduit au statut d’éternel enfant par l’intelligence de l’Européen. Pendant ces années 30, où le colonialisme atteint son apogée, Tintin colporte – sans méchanceté, mais tout de même – la partialité des récits de voyages et d’aventures. On y retrouve le mythe du bon sauvage cher à Montesquieu et l’on aimerait voir comment le capitaine Haddock – dont les chemins n’avaient pas encore croisé ceux de son futur ami – aurait réagi face à cet Autre. Le regard que cette bande dessinée, empreinte de l’esprit boy-scout de son auteur, jette sur l’Afrique est plus paternaliste que raciste. Mais, d’une certaine façon et à un niveau plus populaire, Hergé développe l’idée de prise en charge du noir

par le blanc, laissant sous-entendre qu’un nègre n’a pas (encore) toutes les qualités requises pour être un homme. Ainsi, le sorcier apparaît comme une manifestation de l’obscurantisme qui règne sur l’Afrique, et se combine avec le bandit blanc, espèce de doublon négatif du reporter au pantalon de golf. Bien entendu, les agissements du sauvage adepte de pratiques occultes et fétichistes sont combattus par le Père blanc qui incarne la civilisation. En général, les noirs sont présentés comme indolents, mais aussi comme naïfs et crédules au point de tirer sur l’écran où Tintin leur projette les images du progrès. Il n’est pas jusqu’au suffisant Milou qui ne donne des leçons de hauteur blanche à l’Afrique, se moquant d’un rhinocéros sur lequel les balles de Tintin ricochent: "Il est blindé, ma parole!" Pris par le démon de la chasse au grand gibier, Tintin fait preuve d’ingéniosité pour vaincre les animaux sauvages, leur imposant par exemple la vue de leur propre image en leur tendant un miroir ou en se déguisant avec la peau d’un congénère. Mais il ne trouve pas d’autre moyen d’achever un rhinocéros que de l’attaquer avec une cartouche de dynamite qu’il lui implante dans la carapace pour l’abattre, ce qui a comme effet de désintégrer le corps du pachyderme. Le rusé chasseur a plus de chance avec un buffle qu’il assomme au moyen d’une pierre lancée grâce à un élastique en caoutchouc, mais se retrouve exposé à la revanche de tout un troupeau de taureaux en colère qui foncent sur lui. Beaucoup de facteurs, donc, donneraient à penser que Hergé, qui collaborait au même journal catholique et conservateur bruxellois, Le Petit XXème, que le fasciste Léon Degrelle, défend l’idéologie colonialiste. 20 Il ne faudrait cependant pas négliger les aspects caricaturaux de son dessin, qui n’épargnent ni Tintin ni son compagnon à quatre pattes, lesquels se font bien des amis au Congo – qui pleurent à leur départ – et parmi leurs lecteurs. Si l’Europe n’avait à se reprocher que les aventures de ce Candide égaré dans la brousse!

Frank Wilhelm

professeur au Centre Universitaire et directeur du Centre d’études et de recherches francophones du Centre universitaire de Luxembourg.

1 Cet article concerne avant tout la zone subsaharienne; pour le Maghreb, certains problèmes se poseraient en d’autres termes.

2 Vol. III, Paris, 1982, p. 1389.

3 Voir F. Wilhelm, "1997 Année européenne contre le racisme. Victor Hugo et la lutte antiesclavagiste aux États-Unis d’Amérique. Son combat voltairien pour la réhabilitation de John Brown", Récré 13, Diekirch, 1997, pp. 159-186.

4 Auteur principal du décret de 1848 abolissant l’esclavage dans les colonies françaises, le décret étant signé par le ministre de la Marine, Emmanuel Arago, fils du savant.

5 Actes et Paroles IV, 1879, Œuvres complètes. Politique, Paris, Robert Laffont, collection "Bouquins", 1985, pp. 1009-1012.

6 Voir le catalogue "Notre Congo / Onze Kongo" La propagande coloniale belge: fragments pour une étude critique, Bruxelles, 2000, p. 12.

7 T. I, Paris, 1953, p. 825.

8 Par exemple D’Mourekand, de Putty Stein, ou Manyla, de Louis Petit.

9 Voir Kongoreise, Luxembourg, Land-Verlag, 1956.

10 "Regards (trop) rapides sur le Congo", L’Écho de l’Industrie, 1951-1952 (dossier constitué de coupures réunies par C. Hemmer, aimablement mis à ma disposition par mon collègue Jean-Claude Asselborn, des Amis de Carlo Hemmer).

11 "Le marché congolais. VII. La publicité", s. l., s. d. Dossier aimablement mis à ma disposition par J.-Cl. Asselborn.

12 Voir Hugues Schaffner, "À la mémoire de Carlo Hemmer. Sa bibliographie", Carlo Hemmer. Sài Lièwen – Sài Wierk – Sein Leben – Sein Werk – Sa vie – Son œuvre, Luxembourg, éd. par les Amis de Carlo Hemmer, 1991, pp. 217-287.

13 Une cinquantaine d’années plus tôt, un autre journaliste luxembourgeois, Prosper Mullendorff, avait publié ses propres carnets de voyage sous le titre de Ost-Afrika im Aufstieg (Essen, Baedeker, 1910).

14 Parmi des centaines de longs métrages qui ont comme sujet la vie dans les colonies africaines, signalons Les Caprices d’un fleuve (1996) de et avec Bernard Giraudeau, qui plaide avec sensualité contre l’absurdité du racisme. L’action est censée se dérouler en 1785 au Sénégal où un aristocrate français se trouve exilé, ce qui lui donne l’occasion d’amours exotiques.

15 Il y a quelques années, la marque a été reprise par le groupe suisse Nesfè, sans perdre son image belgo-africaine.

16 Voir Catherine Gravet et Pierre Halen, "Littératures viatique et coloniale", Littératures belges de langue française. Histoire & perspectives (1830-2000), 2000, pp. 515-542.

17 Regards sur les Littératures coloniales. Afrique francophone. Tome I, 1999, pp. 41-62.

18 Voir Charles Djungu Simba, "Mélusine ou comment se mirer dans l’Afrique", Images de l’Afrique et du Congo / Zaïre dans les lettres belges de langue française, Bruxelles, 2000, pp. 257-266.

19 Voir à ce sujet Esthétique noire? Littératures, sociétés, cultures des Caraïbes et des Amériques noires, Portulan n° 3, octobre 2000.

20 Voir Marie-Rose Maurin Abomo, "Tintin au Congo ou la négrerie en clichés", Images de l’Afrique et du Congo / Zaïre dans les lettres belges de langue française, Bruxelles, 2000, p. 152; Serge Tisseron, Tintin chez le psychanalyste. Essai sur la création graphique et la mise en scène de ses enjeux dans l’œuvre d’Hergé, présentation par Didier Anzieu, Paris, Aubier Archimbaud, 1985, chapitre "1930-1940 Tintin et Milou", pp. 23-27.

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