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‚… (le patrimoine culturel) devient phénomène de société, par le fait, notamment, que ses fonctions sociales sont de plus en plus soulignées : le patrimoine culturel et naturel devient, ainsi, un terrain privilégié d’expériences de citoyenneté, de bénévolat et de partenariat, au service d’un renforcement de la cohésion sociale… (La) mémoire … contient des éléments personnels ou familiaux et des éléments collectifs intériorisés, assumés, que nous nous approprions. Une église, une nation, une communauté ont besoin de rassembler leurs membres autour d’une mémoire collective et font usage de mécanismes relativement précis pour constituer cet héritage et pour le rendre vivant et actif.‘
Raymond Weber: ‚Vers des lieux de mémoire européens‘, discours prononcé à l’occasion du 5ème anniversaire du Centre de Documentation des Migrations Humaines.
Qui donc se souvient ? Il y a un peu plus de quatre ans déjà, le 31 juillet 1997, ce fut la dernière coulée du seul haut fourneau encore en marche au Grand-Duché. Les déclarations du premier Ministre n’ont admis aucun doute : le haut fourneau sera conservé. Dès lors le débat s’ouvre : conservera-t-on une ’stèle de mémoire‘ ou faut-il ‚faire parler‘ le monument historique ?
Le 18 septembre, Madame la Ministre de la Culture prend contact avec la Fondation Bassin Minier et demande à son administrateur-secrétaire d’accepter une mission en rapport avec la sauvegarde du haut fourneau d’Esch-Belval. Pourquoi s’adresser à la Fondation Bassin Minier ? Dès 1990, celle-ci avait proposé un projet de musée pour la région industrielle du sud du pays. Selon son programme-cadre de septembre 1995, le musée préconisé devait documenter de façon globale le devenir historique du Bassin Minier (archéologie classique, témoignages du passé
rural, féodal et industriel, témoignages de la reconversion industrielle, mémoire collective audiovisuelle, témoignages oraux) et proposer une action culturelle cohérente pour le sud du pays en collaboration avec les institutions et associations dédiées à la culture industrielle, scientifique et ouvrière.
Il faut bien voir que, au moment où cette conception s’élaborait, personne ne pouvait savoir que quelques années plus tard seulement l’Etat luxembourgeois héritierait coup sur coup de deux hauts fourneaux ! Forte de son approche programmatique, il était clair que la Fondation n’entendait pas traiter les hauts fourneaux de ‚monuments‘ qui, pour grandioses qu’ils soient, ne seraient autre chose que des coulisses figées, témoins muets d’un passé glorieux.
‚La mémoire est la vie, toujours portée par des groupes vivants et, à ce titre, elle est en évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l’amnésie … L’histoire est la reconstruction problématique et incomplète de ce qui n’est plus. La mémoire est un phénomène toujours actuel, un lien vécu au présent éternel ; l’histoire, une représentation du passé. … La mémoire installe le souvenir dans le sacré, l’histoire l’en débusque, elle prosaise toujours. … La mémoire s’enracine dans le concret, dans l’espace, le geste, l’image et l’objet. L’histoire ne s’attache qu’aux continuités temporelles, aux évolutions et aux rapports de choses. La mémoire est un absolu et l’histoire ne connaît que le relatif‘.
Pierre Nora in ‚Lieux de mémoire‘, cité par Denis Scuto in ‚La mémoire, la commémoration et l’oubli‘ (Tageblatt, 20 mai 2001)
Dynamique culturelle
D’autres passages du programme-cadre de la Fondation Bassin Minier font bien ressortir la dynamique culturelle de son
projet. En effet, il s’agit de sensibiliser le public ‚à l’histoire du sud du pays et aux spécificités de son développement économique, social et culturel, tout en mettant l’accent sur le vécu quotidien largement façonné par l’essor industriel, donc sur les conditions de vie et de travail, la vie associative, les phénomènes migratoires et la vie interculturelle‘.
J’ai pu exposer à Madame Hennicot-Schoepes l’approche de la Fondation, et ma mission a été précisée : je devais proposer un concept global de mise en valeur culturelle du site Belval et du monument haut-fourneau qu’il s’agira de mettre dans son contexte historique, technique, social et culturel. J’ai eu la chance de pouvoir réunir un groupe de travail informel – informel dans la mesure où il n’a jamais eu de mandat officiel – d’historiens, de techniciens et de mandatés des communes d’Esch et de Belval.
Nous nous sentions encouragés dans notre démarche par deux motions de la Chambre des députés, toutes deux prises à l’unanimité et que le Gouvernement s’est empressé d’accepter. Dès le 17 décembre 1996 (!), la Chambre a demandé que soit étudiée ‚la possibilité de transformer le (dit) haut fourneau en musée industriel au sein d’un concept global de valorisation des sites d’archéologie industrielle du Bassin Minier‘. Au fil des mois et des réunions, nous avons élaboré le concept d’un Centre National de Culture Industrielle Esch/Belval. Le document final a été transmis à Madame la Ministre à la mi-janvier 1999.
‚L’homme fréquente quotidiennement des immeubles et autres vestiges du passé. … Ces immeubles sont des repères qui balisent son chemin, mais ce sont en même temps des rappels de l’art de construire, d’habiter, de travailler, de passer ses loisirs des générations précédentes‘.
Michel Pauly, Quelle politique du passé pour notre avenir in supplément du Letzeburger Land du 9 juin 1995.
D’après la conception de la Fondation Bassin Minier et du groupe de travail ad hoc, un Centre dédié à la culture industrielle devait avoir plusieurs fonctions. Il devait être centre de documentation, centre d’animation à vocation pédagogique, centre de rencontre autour des multiples thèmes liés au devenir du Bassin minier, mais aussi centre de recherche intégré et, enfin, "tête de réseau" pour les institutions et associations invitées à se regrouper afin de rendre possibles une mise en valeur cohérente et une exploitation adéquate du patrimoine culturel industriel. L’équipe professionnelle devant assurer, sous la responsabilité d’un conseil d’administration, la gestion et la planification des activités du Centre pourrait prendre en charge des tâches communes aux institutions et associations dédiées d’une façon et d’une autre à la culture industrielle, ouvrière et technique et réunies en réseau. Nous avons proposé de lui confier à ce titre l’information et la publicité, un marketing touristique professionnel, mais surtout une programmation culturelle et une conception muséographique cohérentes pour le Bassin minier.
"Le lien entre espace et mémoire est bien connu. Nous avons besoin de lieux mnémoniques pour rappeler des faits anciens. La "petite Italie" (à Dudelange) conserve la mémoire des immigrés italiens et autres, venus s’engager dans la sidérurgie luxembourgeoise à la fin du XIXe siècle, mais également celle des Portugais venus se couler dans les logements abandonnés par les premiers."
Antoinette Reuter in Horizon (CLAE) no 49, juillet 2001
Identité régionale ?
Commentant l’exposition magistrale "De l’Etat à la Nation" de 1989, Marie-Paule Jungblut, historienne attachée au Musée d’histoire de la Ville de Luxembourg, note que le leitmotiv de la présentation de l’histoire politique et sociale a été l’émergence de l’identité nationale. Et d’ajouter un peu plus loin: "Was, von einigen Ansätzen in der von
Michel Pauly und Pater Gallo gestalteten Abteilung zur Präsenz von Gastarbeitern im Land abgesehen, inhaltlich sicher fehlte, war die Darstellung des gesellschaftlichen Wandels des heutigen Staates mit seinen Auswirkungen auf die nationale Identität …" (forum no 178, September 1998).
Les hauts fourneaux d’Esch-Belval sont les symboles d’un développement économique extraordinaire qui fait partie de notre histoire comme de notre mémoire, de nos mythes fondateurs.
Notre groupe de travail entendait bien s’engager dans pareille voie. Cette ambition s’exprimait d’abord par le choix des centres d’intérêt majeurs que nous entendions présenter, tels le développement de la technique industrielle, l’histoire de l’industrie sidérurgique, le contexte international, le travail à l’usine et aux hauts fourneaux, les différents acteurs, la vie économique et sociale, la sidérurgie et la vie nationale, le développement d’une région. Les moyens muséologiques proposés (témoignages d’histoire orale, interactivité grâce à des moyens audiovisuels et électroniques) de même que les questions-clés devant guider le visiteur répondaient au même souci: pourquoi cette usine a-t-elle été construite? Qui l’a construite? Quelle était la situation du Luxembourg à ce moment-là? Que produit l’usine et comment? Qui produit? Qui dirige? Comment vivait-on dans les villages ouvriers, dans les agglomérations urbaines? etc… A nos yeux, dans ce contexte, le Centre de recherche devait avoir une fonction importante dans la mesure où il allait intégrer, selon un objectif "pédagogique" commun, la recherche en technologie, sociologie, culture et histoire. Depuis, on le sait, les idées ont évolué, une Cité des sciences avec facultés et instituts universitaires se pointant à l’horizon, il est vrai lointain et nébuleux.
J’ajoute que, dans un souci de développement régional soutenu, nous avons proposé d’implanter sur l’ancien site industriel la "Maison de la Grande Région SarLorLux", l’Observatoire régional Sud
(ORESUD), un "guichet unique" pour un pôle de développement socio-économique transfrontalier de même qu’une antenne de promotion touristique.
"Wir werden auf diesem Standort untersuchen, wie die Erfindungen im Stahlbereich in Luxemburg zustande gekommen sind. Luxemburg hat, besonders in der Übergangszeit vom 19. auf das 20. Jahrhundert, eine Reihe von folgenschweren Innovationen vorzuweisen. Dies ist sicher nicht genügend nachgewiesen worden. … Auf dem Gebiet der Soziologie der Arbeiterbevölkerung ist noch viel grundlegende Forschungsarbeit zu leisten. Dies kann geschehen im Verbund mit den anderen Initiativen, dem Fonds-de-Gras und dem Migrationszentrum in Düdingen. … Das Forschungszentrum muss in einen universitären Rahmen eingebunden sein und könnte bei einem Centre de recherche public angesiedelt werden. … Wir müssen sehen, dass von der neuen Nutzung der Belvaler Gebäude eine große tourismspolitische Chance ausgeht. Wir müssen, mehr als bisher, das Projekt des Dokumentationszentrums als einen Magneten ansehen, der dem Tourismus des ganzen Landes einen Dienst leistet".
Erna Hennicot-Schoepges in Letzeburger Land, 18. August 1998.
Les hauts fourneaux d’Esch-Belval ont été classés monuments nationaux. Ce sont, ce seront les symboles d’un développement économique extraordinaire qui fait partie de notre histoire comme de notre mémoire, – de nos mythes fondateurs. Ces monuments, nous voulions les faire parler.
"Dis, grand-père, le Bassin minier, c’était quoi?" Il y a dix ans, en présentant les projets de la Fondation Bassin Minier dans une réunion à Differdange, j’ai confronté mon public avec cette question naïve. A l’époque, le grand-père n’aurait pas pu prendre par la main son petit bonhomme: "Viens, on ira à Belval, je te montrerai!" Depuis les travaux de notre groupe de travail, la réponse est possible. Les monuments sauront parler. A condition qu’on le leur permette et qu’on y mette le paquet. Bientôt.
Guy Linster
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