Le magistère totalitaire

Le Vatican mis à nu. Yves Congar, Journal d'un théologien

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"Via col vento in vaticano" est l’oeuvre collective d’un groupe anonyme de monsignori romains, qui se présentent comme "les millénaires". Les "révélations" de ce groupe d’abbés fonctionnaires du Vatican sont à rapprocher des pratiques de gouvernement que subissaient voici cinquante ans ceux dont Rome soupçonnait l’intégrité doctrinale: "Le Journal d’un théologien 1946-1956" par Yves Congar nous livre le témoignage d’un théologien victime du système romain de cette époque et qui semble donc perdurer. René Vesque a lu pour nous les deux livres qu’il resitue dans leur contexte historique grâce à un troisième de René Rémond "Religion et Société en Europe. La sécularisation aux XIXe et XXe siècles".

Une critique romaine du Vatican

Le Vatican mis à nu est une oeuvre collective. Les auteurs reconnaissent que cette pluralité nuit à l’unité d’ensemble et renferme des répétitions. Ils sont probablement tous italiens et cadres supérieurs sur la voie de garage de l’échelon "fin de carrière". Ils ont des lettres ; leur texte abonde en citations tirées de l’Écriture, des Pères de l’Église ou d’oeuvres profanes, qui accompagnent et renforcent leurs critiques et condamnations. Selon les auteurs, (leur) "livre a été pensé comme un acte d’amour envers l’Église de Jésus à l’aube du troisième millénaire. Ce serait pécher que de ne pas se rendre compte de cet amour dont il est pétri, pour chercher à lapider ceux qui se tiennent derrière ce ‚j’accuse’". (p. 316) Ils veulent reprendre le Pape comme a fait Paul, lorsqu’il s’est dressé contre Pierre, au sujet des convertis de culture grecque.

L’objet de l’ouvrage est de révéler ce qui est malade dans l’Église vaticane et d’inviter à couper les branches mortes. Il faut procéder à la réforme de l’Église. "L’Église est le fruit de fragments récupérés, de mystères en actes, de charismes toujours à l’oeuvre. Dans son devenir, elle doit s’efforcer de former une société de croyants plus libres, moins tributaires d’un absolutisme incontrôlé afin de pouvoir se soustraire à toutes les déviances et distorsions possibles." (p. 316)

Le Vatican est gouverné par des carriéristes. "Au Vatican, on naît carriériste. Quelque chromo-

some en plus que le carriériste possède, il le met toujours en avant sans jamais s’arrêter: du prêtre à l’évêque, de l’évêque à l’archevêque, puis au cardinal, puis au pape, et qui sait si on ne va pas vouloir ensuite créer aussi le titre d’archipape" (p. 188). S’ensuivent tous les vices, compagnons et outils de l’ambition, du désir de pouvoir: l’intrigue, le mensonge, la flatterie, la complaisance, la prostitution, l’homosexualité, la corruption, l’apostasie de fait, conséquence de l’adhésion à la franc-maçonnerie ou (dans le temps,) au parti communiste, voire le satanisme.

Paul VI était faible. Ses accointances avec la franc-maçonnerie, dont il n’était pas, le fragilisaient et l’exposaient au chantage. Jean-Paul II a amené avec lui des polonais ignorants. Au cours de ces dernières années, infirme, il est absorbé par ses voyages, tandis que les barrières dressées par des services intéressés empêchent l’accès de ceux qui ne jouent pas le jeu des puissants. Ce sont principalement les chefs des deux fractions rivales des Placentins et des Romagnols : maçonneries composées de cardinaux, avec, "autour d’eux, d’autres ecclésiastiques des alentours de la curie et du monde, qui se soutiennent et s’épaulent mutuellement". (p. 128) Rien n’empêchera l’ascension de ceux qui sont entrés dans le cercle des élus. Si l’un d’eux se révèle médiocre ou s’il provoque un scandale: ‚promoveatur ut amoveatur‘, il bénéficie de la disgrâce par la promotion.

Ces perversions sont le lot de l’Église romaine. De longs extraits d’une lettre de saint Bernard de

Le Vatican mis à nu, Paris (Laffont), 2000, 330 pages, 139 FF

Yves CONGAR, Journal d’un théologien 1946-1956, Paris (Ed. du Cerf), 2001, 459 pages, 242,70 FF

René RÉMOND, Religion et Société en Europe. La sécularisation aux XIXe et XXe siècles, 1780-2000, Paris (Le Seuil), 2001, Points Histoire H 289, 287 pages, 46,70 FF

Clairvaux au futur pape Eugène III (1145-1153) énumèrent les tentations auxquelles Rome et son clergé exposent les Souverains Pontifes. De saintes personnes contemporaines, voire des apparitions, ont stigmatisé la turpitude romaine : le troisième secret de Fatima, qui stigmatiserait les turpitudes de la Curie romaine ; ou encore les révélations faites par Jésus au saint Padre Pio. Saint homme, qui de son vivant fut persécuté par Rome et qui sera un jour canonisé.

Le concordat de 1984 entre le Vatican et l’Italie serait le fruit d’une mauvaise négociation par des cardinaux francs-maçons. René Rémond a une autre vue : "le nouveau concordat italien de 1984 s’inspire de la déclaration sur la liberté religieuse et vise à accorder les principes de la démocratie italienne avec les demandes du Vatican. Le consentement des individus devient la règle, y compris pour le financement de l’Église… Le mariage religieux conserve ses effets juridiques si tel est le désir des époux." (Op. cit. page 233)

Les auteurs du livre, témoins quotidiens des perversions de la Curie, sont les victimes désignées du système totalitaire, qui demande une obéissance aveugle à des chefs "infaillibles". Aveugle aussi, dans la mesure où le laissé pour compte, le sanctionné, n’aura jamais entendu les griefs, n’aura jamais été entendu, ne connaîtra jamais son dossier. Les droits de l’homme, dont Jean-Paul II vantait l’excellence dans sa première Encyclique, ne sont pas respectés au Vatican. Les "millénaires" proposent la création d’un organisme syndical pour tous les prêtres et religieux. Organisme indépendant des dicastères romains et donc libre de toute contrainte de la part des autorités.

Il serait puéril de jubiler à propos de cette "mise à nu" ou encore – certains cercles n’y manqueront pas – d’accuser les auteurs de ‚cracher dans la soupe‘. Tout frustrés qu’ils soient, reconnaissons leur souhait de réforme. Ma critique porterait plutôt sur ceci:

Les auteurs voient la curie avec un regard d’Italiens, pour qui le monsignore italien est en quelque sorte prédestiné pour ce service d’Église. Après le Consistoire de 2001, le corps électoral du Sacré Collège compte 65 cardinaux européens, dont toujours 24 Italiens, 16 nord-américains, 24 latino-américains, 13 africains, 13 asiatiques et 4 océaniens.

Plus grave est l’absence d’une doctrine de l’Église, qui replacerait le Magistère dans le contexte du Concile de Vatican II. Les auteurs déplorent l’absence de transparence en matière de gestion du personnel, mais ils se taisent sur le fonctionnement de la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui semble s’inspirer toujours des méthodes

des du Saint Office de triste mémoire. Peut-on espérer une réforme de la Curie si on ne saisit pas au préalable la nature et les objectifs de l’Église ? Les "charismes toujours à l’oeuvre" dans l’Église, mentionnés plus haut, révèlent une théologie et une piété d’un autre âge.

Totalitarisme dogmatique et répression

Le Journal d’un théologien du Père Congar illustre la manière d’opérer de Rome au cours des années cinquante. Des initiatives vaticanes visent à asseoir, à défendre et à renforcer le pouvoir institutionnel – le Père Congar dira "totalitaire" – de l’Église romaine. Nous y relevons trois orientations importantes, qui sont aussi des expressions de l’ultramontanisme :

  • En matière de gouvernement, la centralisation du pouvoir. Les congrégations religieuses seront touchées dans leurs fondements institutionnels.

  • En matière de politique, la suppression des prêtres-ouvriers est une péripétie importante de la lutte contre le communisme. Cinquante ans plus tard, Jean-Paul II sera fêté comme acteur principal de la chute du communisme.

  • En matière de doctrine, la recherche est bloquée; des théologiens sont sanctionnés; des périodiques sont interdits, des maisons d’éditions mis au pas.

L’ultramontanisme

Le catholicisme du milieu du vingtième siècle s’exprime dans un système fondé sur l’autorité du pape et l’obéissance à Rome, l’ultramontanisme. Système "auquel les historiens n’ont peut-être pas accordé toute l’attention qu’il mérite (alors qu’il) est un système complet et cohérent autour duquel s’est recomposée la foi catholique au XIXe siècle." (Rémond, op. cit. p. 123) Les lignes qui suivent s’inspirent de Rémond et suivent, parfois à la lettre, son exposé.

L’ultramontanisme propose une vision globale de l’ordre du monde et comporte une réponse à tous les problèmes de la destinée humaine et de la vie des sociétés, au même titre que le libéralisme ou le marxisme, qu’il combat. Il exprime une vision de l’histoire et renferme une philosophie politique et sociale. L’Église dépositaire de la Révélation est assurée de détenir la Vérité. Société parfaite et hiérarchique, supérieure aux constructions humaines, elle définit également le bien et exige des États qu’ils conforment leur législation à la morale chrétienne.

Le pape est le symbole et la personnification du principe d’autorité, le contraire du libre examen destructeur de la foi. Il énonce et formule

Il serait puéril de jubiler à propos de cette "mise à nu" ou encore d’accuser les auteurs de ‚cracher dans la soupe‘. Tout frustrés qu’ils soient, reconnaissons aux auteurs leur souhait de réforme.

la vérité : il ne peut errer et il définit la foi des fidèles. L’adhésion aux déclarations du Magistère est l’assurance d’être dans l’orthodoxie, et une obéissance inconditionnelle au pape est le critère de l’appartenance à l’Église. La vérité théologique est déposée à Rome, où l’interprétation littérale de la tradition ne laisse pas place à l’innovation. Ainsi ultramontanisme et intransigeance dogmatique se confondent. Le théologien n’a donc rien à apprendre des philosophies modernes, qui sont l’expression de l’orgueil de l’intelligence humaine.

Il a fallu attendre le second concile du Vatican pour retirer à l’ultramontanisme la caution qui lui avait été conférée par le premier. Des nostalgiques, à Rome et ailleurs, tentent de la faire revivre.

Le gouvernement de l’Église au milieu du siècle

Pie XII (1876-1956) a été élu pape en 1939. Depuis la fin de la guerre, sa santé s’est dégradée progressivement. Alors que son intelligence est restée intacte, il souffre de troubles psychologiques, qui affectent sa volonté. "Le pape est influencé par son entourage, et pas même toujours par son Brain Trust jésuite (huit jésuites dont cinq allemands). Mais par sa gouvernante (Soeur Pasqualina) et par le cardinal Pizzardo, dont l’influence est actuellement considérable". (Journal pp. 200-201) La faiblesse du pape est mise à profit par les services de la Curie, notamment par le Saint Office et la Congrégation des Séminaires et universités. De 1948 à 1952, le Saint Office poursuit en secret un projet de reprise du Concile de Vatican II, (Congar, Le Concile de Vatican II, Beauchesne 1984 p. 52) Cette initiative aurait sans doute conduit à une consécration fatale de l’ultramontanisme.

  1. Le pouvoir central: Rome versus les Dominicains

Rome s’efforce d’affaiblir les contrepoids à sa propre autorité. Après avoir isolé les évêques en leur refusant toute organisation collégiale, elle s’attaque à l’exemption des religieux. Trois provinces d’expression française s’étaient opposées à une réforme institutionnelle, qui devait rapprocher la condition juridique des Dominicains de celles – moins démocratiques et plus centralisées – des autres ordres religieux.

Les évêques français, qui n’aiment pas les privilèges des religieux, seraient complices de la "Purge", qui frappe les Dominicains, le 9 février 1954. L’action se traduit par la démission-révocation des trois Provinciaux (Paris, Lyon, Toulouse). Il leur est reproché que "la vie religieuse (est) pourrie et décadente dans l’Ordre de saint

Dominique". Le Père Congar s’insurge: "En vertu de quoi et sur quelles bases ont-ils dit cela ?" (p. 233) D’autres mesures concernent les prêtres-ouvriers dominicains, des théologiens (Congar, Chenu, Ferret); des dominicains engagés dans l’édition (Cerf) sont éloignés.

  1. L’action politique: la suppression des prêtres-ouvriers

Après la victoire des Alliés, en 1945, le communisme a abattu les régimes démocratiques de l’Europe de l’Est. Les communistes de Mao sont en train d’asseoir leur pouvoir en Chine. L’Indochine s’est révoltée. La "guerre froide" oppose deux blocs.

L’initiative des prêtres-ouvriers avait été la réponse à l’exclusion de l’Église d’un monde ouvrier qu’on découvrait athée. À partir d’une présence auprès de la J.O.C. et de stages en milieu ouvrier s’était progressivement dégagée l’expérience des prêtres-ouvriers, de prêtres salariés vivant la condition ouvrière. Les dominicains participent activement à cet effort missionnaire ouvrier. Ils ouvrent également une école de théologie enracinée dans l’histoire contemporaine. Le livre du Père Chenu, Une école de théologie, le Saul Choir (1937) a été condamné par Rome en 1942. Le Père Chenu assistera fin 1943, aux côtés des jésuites de l’Action populaire, à la session fondatrice de la Mission de Paris, qui regroupera les prêtres-ouvriers. La publication du livre de Henri Godin et Yvan Daniel La France pays de mission (Cerf) en 1943 suscite les critiques de Rome: Selon Osservatore Romano, la France n’est pas devenue incroyante. Son christianisme endormi se réveillera !

Le Concile Vatican II.

Entre-temps, le communisme s’installe dans les pays d’Europe de l’Est. Pour l’année 1953, on dénombre parmi les victimes de la persécution 4 cardinaux et 149 évêques. Rome fustige la crédulité des catholiques qui ne partagent pas sa vigilance combative. Elle fait pression sur les chrétiens "progressistes" qui, sur des points donnés de la vie culturelle et sociale, collaborent avec les communistes. Des prêtres sont partisans du Mouvement de la Paix suscité et financé par Moscou, des dominicains signent l’appel de Stockholm contre l’armement atomique, lancé en 1950. En France, des prêtres-ouvriers militent dans la C.G.T., syndicat ouvrier proche du parti communiste. En automne 1953, le Vatican met fin à l’expérience des prêtres-ouvriers. Tous doivent quitter le travail avant le premier mars 1954.

Qui trahit la Révélation ?

Que reproche-t-on au Père Congar ? Des "erreurs", des "imprudences" qu’évoquait Humani generis ? Le premier reproche, "le seul clair peut-être", remonte à Vraie et fausse réforme dans l’Église, où il préconisait en théologie le retour (ou le recours) aux sources. Mais Rome n’a jamais cherché et ne cherche qu’une chose : l’affirmation de son autorité. Plus fondamentalement, certaines orientations de l’Église ne sont pas conformes aux règles objectives (Bible, Tradition). Sur quelques points elles représentent une véritable conspiration contre la vérité. Elles "portent principalement sur :

  • L’ecclésiologie : absolutisation, glorification, justification de l’appareil et réduction progressive, pratique (et même, dorénavant, théorique) de cet appareil à la Curie romaine. Au système romain dont la Curie est l’instrument et le Saint Office le noeud suprême. L’Église "vouée à préoccupée de sa propre durée-existence qui est pensée uniquement à partir d’elle et pour elle-même comme appareil ; pas pensée à partir des hommes et pour les hommes".

  • La mariologie : "et je dis non au nom de l’Évangile et de toute l’histoire d’Israël. Marie n’est pas notre rédemptrice. Elle n’est pas l’objet de notre culte." "Que fait, que devient le sacerdoce chrétien, le sacerdoce prophétique qui fait face à ce culte ? C’est bien simple : il est suspect."

  • L’anthropologie telle qu’elle est pratiquée par Rome : "c’est celle du grand Inquisiteur. Manque d’intérêt à l’homme, de considération de l’homme, de respect de l’homme. Ni confiance, ni sympathie pour l’effort de l’homme. Et cela même est lié au type d’hommes qui occupe les places, où les valeurs du caractère sont tenues en suspicion et pratiquement éliminées. On a des enfants grandis en taille et en science, on n’a pas vraiment des hommes. (Mon cas présent est ici typique : on a démolé tout l’équilibre de ma vie, tous les engagements apostoliques que j’avais, les plus beaux qui fussent. … Où est le respect pour ce qu’il y a de plus sacré pour l’homme)".

  • Désaccord profond sur l’appréciation de la Réforme, de la personne de Luther et d’une façon générale des grandes dissidences chrétiennes. "Refus obstiné, aveuglement bouché, de considérer les motifs spirituels profonds de tout cela et d’accepter la moindre mise en question." (Pp. 288, 295, 302 – 304)

Il est reproché à des dominicains d’inspirer le mouvement de ceux qui ne veulent pas quitter le travail. Ils seraient responsables d’un manifeste virulent des prêtres-ouvriers publié dans Le Monde. Dans un article du Figaro François Mauriac réclame le rétablissement d’un concordat, garant des droits de l’Église de France. Paul Claudel, pour sa part, approuve la suppression dans un article du Figaro littéraire.

  1. Le totalitarisme dogmatique: la chasse aux théologiens

Pour Rome, "un système (théologique), comme celui de saint Thomas, peut assumer tous les éléments vrais des autres." (p. 315). Le Pape, aidé par les Congrégations romaines, est le garant infaillible du dépôt révélé. Les nonces apostoliques surveillent, à travers le monde, la fidélité au dogme et au Saint Père. Ils sont aidés dans leur tâche par des gardiens autoproclamés de la foi. Des évêques français prêtent une oreille favorable aux dénonciations en provenance de l’intégrisme doctrinal. Mgr Roncalli, nonce à Paris et futur pape, n’hésite pas à recevoir les zélateurs. Le Père Liégé, religieux dominicain, a fait l’objet de plus de 200 dénonciations en une année. Il y a parmi les dénonciateurs des prélats, des prêtres, dont l’abbé Dulac, qui est à Rome, en 1952, "pour avoir ma peau". (Congar: p. 191) Les accusations sont colportées par des revues intégristes, telles que Aspects de France ou La Pensée catholique.

En 1950, l’Encyclique Humani generis condamne la "nouvelle théologie". Les jésuites de Lyon en sont les principales victimes. Parmi eux, le Père de Lubac est interdit d’enseignement et exilé à Paris. Le Père Congar, peut-être visé par Humani generis, qui condamne l’irénisme "imprudent" et "faux" de l’œcuménisme, du rapprochement entre confessions chrétiennes, est convoqué à Rome.

En 1952, les premières mesures frappent le travail du Père: Le Saint Office lui adresse un sévère avertissement; la traduction et une nouvelle édition de son livre Vraie et fausse réforme dans l’Église sont interdites; la censure de ses livres à venir sera faite à Rome, par censeurs dominicains employés du Saint Office. En 1954, année de la grande "Purge", il est interdit d’enseignement et envoyé en exil. Il le passera en Israël, en Grande-Bretagne à Cambridge, en France enfin, où l’évêque de Strasbourg, Mgr Weber, qui a gardé en mémoire la répression antimoderniste, l’accueille à bras ouverts.

Le Journal d’un théologien décrit les méthodes du Saint Office et l’impuissance de ses victimes. La Sacrée Congrégation reçoit la délation, prend des informations, convoque, interroge, condamne, interdit, excommunie. Le prévenu, le condamné

ne verront jamais leur dossier. Deux expressions reviennent souvent sous la plume du Père Congar: nec nominetur, à Rome il est interdit d’en parler. Et "sous le secret du Saint Office". Ceux qui savent sont tenus par le secret.

Au cours de ces années le Père Congar vit le drame de celui qui est réduit au silence, "Église du silence" de par la volonté de Rome. Mais il est loin d’être seul dans cette situation. L’auteur raconte entre autre ses rencontre avec le Père de Lubac, jésuite, qui subit aussi les foudres romaines.

Épilogue

En 1960, le Père Congar apprend par la presse qu’il est nommé consulteur de la Commission théologique préparatoire au Concile Vatican II. Au Concile, il jouera un rôle important dans l’élaboration des textes sur l’Église, la Révélation, la mission, les ministères. Après la fin du Concile, il participera à la création de le revue internationale Concilium, à laquelle il consacrera beaucoup d’énergie. Il fera des voyages de conférences, il publiera des livres nouveaux, rassemblera ses écrits anciens, sera l’avocat et le pédagogue de Vatican II, par une grande collection de commentaires. En 1971, il signera le manifeste de nombreux théologiens de Concilium, inquiets de ce qu’ils considéraient comme un retour à des moeurs préconcilières de la part de la Curie romaine. Cette signature entraînera la révocation de son accession au cardinalat déjà décidé par Paul VI. Il sera nommé cardinal, à l’âge de quatre-vingt-dix ans, quelques mois avant sa mort.

L’itinéraire du Père Congar a débouché sur un Concile auquel il apporte beaucoup, et qui ouvre des perspectives pour une foi chrétienne. L’ironie du sort pour ce chercheur a été que, disciple de saint Thomas à la doctrine éprouvée, il fut persécuté au nom du thomisme. Esprit ouvert, il reconnaîtra que la théologie ne peut plus ignorer les systèmes modernes de pensée. Dans Écrits réformateurs, Cerf 1995, 380 pages, il écrit : "Nous ne sommes plus dans le monde de… Pie XII, ni dans celui du concile. Que s’est-il passé ? Simultanément et se renforçant l’un l’autre, plusieurs grands mouvements ont changé l’horizon culturel et fissuré les bases de l’attitude croyante. L’entrée, disons pour faire bref, des ‚Lumières‘ dans une Église qui, jusque-là, leur avait opposé portes closes et refus, murailles et réfutations. On ne peut éviter certaines questions critiques sur la Bible et sur les dogmes. Le Concile, de son côté, a éliminé l’espèce d’inconditionnalité d’un système théologique, canonique, sociologique et psychologique issu de la scolastique, de la Contre-Réforme et des restaurations catholico-

romaines du XIXe siècle. De sorte qu’on a perdu une certaine naïveté de la foi. Qu’on puisse en trouver une autre au-delà des ébranlements, nous le pensons, mais cela ne vient ni tout de suite, ni facilement, ni pour tous. Tout cela est objet d’interprétation… dans le respect de la confession de foi apostolique".

Conclusion personnelle

L’évolution progressive de notre civilisation vers l’a-culture de l’individualisme confondue avec la liberté, de la satisfaction immédiate du désir de possession, de pouvoir ou de jouissance doit nous préoccuper. Le recours ou retour à des valeurs négligées, parce que méconnues, passera par la lecture et l’interprétation des textes fondateurs de notre civilisation, de la Révélation chrétienne comme aussi des penseurs, des philosophes et autres chercheurs.

La publication du Journal du Père Congar est une oeuvre utile pour qui s’intéresse au développement des valeurs religieuses et culturelles dont nous avons hérité. L’auteur est de ceux qui ont fait l’expérience de la petitesse des "fonctionnaires de Dieu". Le silence imposé, l’exil injuste, l’ont amené à mettre en question la valeur de son travail et l’ont mûri pour le rôle qu’il devait jouer au Concile. Ce dernier a pratiqué des ouvertures, qui permettent aux croyants de ne plus désespérer de l’Église. K. Rahner a écrit : "Ce que Vatican II a apporté de plus neuf est l’idée de l’Église locale comme réalisation de l’Église une, sainte, catholique et apostolique" (Das neue Bild der Kirche, in: Schriften zur Theologie VII, Einsiedeln 1967). Ce n’est plus l’Église locale qui gravite autour de l’Église universelle ; mais c’est l’Église de Dieu qui se trouve présente dans chaque Église locale. C’est la fin de l’ultramontanisme. Cela devrait être également la fin du cléricalisme, si de nouveaux rapports s’établissent à l’intérieur du peuple de Dieu, tel qu’il a été décrit par le Concile. Dans un monde global des hommes, qui n’est plus celui de la chrétienté.

René Vesque

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