Des excuses, mais au nom de qui?
L’administration luxembourgeoise et la Shoah
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Vincent Artuso
Des excuses, mais au nom de qui ?
L’administration luxembourgeoise et la Shoah
Le 19 septembre dernier, le Tageblatt publiait une lettre ouverte de Serge Hoffmann, dans laquelle celui-ci interpellait le Premier ministre sur la question suivante : ne devrait-il pas s’excuser au nom du Grand-Duché pour la participation de l’administration luxembourgeoise aux persécutions antisémites nazies¹ ? Elio Di Rupo l’avait fait une semaine plus tôt au nom de la Belgique. Or, selon Hoffmann, il existe suffisamment de points communs entre la situation de ce pays et celle du Luxembourg, pendant l’Occupation, pour que Jean-Claude Juncker fasse de même. La démarche de Serge Hoffmann est celle d’un citoyen et d’un homme libre. Longtemps conservateur aux Archives nationales de Luxembourg, désormais retraité, il peut s’exprimer en son nom propre. C’est également celle d’un historien qui souhaite questionner le récit de la dernière guerre tel qu’il est propagé depuis des décennies par la mémoire et l’histoire officielles².
Selon cette version, le gouvernement et la Grande-Duchesse choisirent, en toute clairvoyance, de quitter le pays pour ne pas avoir à se compromettre avec l’occupant. Il y eut certes une Commission administrative, mais celle-ci ne s’occupa que de questions techniques et perdit toute raison d’être lorsque le Luxembourg fut
annexé de fait au Troisième Reich. Or les choses ne se déroulèrent pas de manière aussi simple. Près de trois mois s’écoulèrent entre l’invasion et l’arrivée du gauleiter ; trois mois riches en événements, où rien n’était encore écrit. Ensuite, la
La participation de l’administration luxembourgeoise dans la politique antisémite du Troisième Reich ne s’explique pas uniquement par la contrainte exercée par l’occupant.
Commission administrative fut un véritable gouvernement qui chercha à s’engager dans une politique de collaboration. Cette stratégie échoua uniquement parce que les Allemands la rejetèrent, comme Henri Wehenkel l’a déjà écrit³. Enfin, la Commission administrative ne disparut pas avec l’arrivée au Luxembourg du gauleiter Simon. Elle ne fut supprimée par ce dernier que le 23 décembre 1940. Pendant presque six mois, elle transmit sans broncher les directives de l’administration civile allemande, y compris, comme nous allons le voir, sur le plan des persécutions antisémites⁴.
Le coup d’État de la Commission administrative
Selon Serge Hoffmann, le principal point commun entre la Belgique et le Luxembourg réside dans le fait que leurs gouvernements respectifs choisirent de quitter le territoire national. En l’absence de leurs
ministres de tutelle, les secrétaires généraux assumèrent la gestion des affaires courantes. Mais notons d’emblée qu’il existe aussi une différence de taille. Contrairement à leurs homologues belges qui avaient tout préparé à l’avance, les ministres luxembourgeois ne laissèrent aucune instruction pour l’administration du pays en leur absence. Lorsque, quelques heures après le début de l’invasion, le chargé d’affaires allemand vint lui demander quelle était la position de ses supérieurs, le secrétaire général du gouvernement, Albert Wehrer, fut complètement pris au dépourvu. Wehrer était d’autant moins prêt à assumer l’attitude de l’exécutif qu’il n’avait cessé, durant les mois précédents, de plaider contre l’éventualité de son départ, arguant que les Allemands y verraient un prétexte pour déclarer la guerre au Grand-Duché.
En accord avec l’ancien ministre d’État Émile Reuter, qui présidait alors la Chambre des députés, Wehrer convoqua les parlementaires restés au Luxembourg. Le lendemain, ceux-ci adoptèrent la résolution instituant la Commission de gouvernement – bientôt rebaptisée Commission administrative. Cette résolution accordait à la commission les pouvoirs étendus que le gouvernement s’était fait attribuer par les lois du 28 septembre et du 29 août 1939. La première – que Wehrer qualifia de lois des « pleins pouvoirs » – permettait au gouvernement de légiférer sans intervention de la Chambre ainsi que de recourir à des crédits budgétaires exceptionnels, c’est-à-dire non votés, jusqu’au 31 octobre 1939. La seconde loi prolongeait ces
Vincent Artuso est historien. Il est l’auteur d’une thèse de doctorat sur la collaboration au Luxembourg durant la Seconde Guerre mondiale, soutenue aux universités de Luxembourg et Paris 1. Il travaille actuellement à l’Université du Luxembourg, au sein du projet de recherche PARTIZIP2.
Albert Wehrer pris en photo en 1954 par Théo Mey. Wehrer était à ce moment-là représentant luxembourgeois auprès de la Haute Autorité de la CECA (© Photothèque de la Ville de Luxembourg)
pouvoirs jusqu’à « disposition contraire » et autorisait le gouvernement à différer toutes les élections.
Au printemps 1940, le Grand-Duché avait deux gouvernements à sa tête. À moins de considérer que celui qui avait choisi l’exil avait cessé d’exister. Deux documents rédigés en 1945 par les anciens membres de la Commission montrent que cette interprétation a existé. Le premier est une « Note des anciens membres de la Commission administrative sur leur attitude dans la question de la VdB ». Il contient une mise au point très claire sur la manière dont ceux-ci concevaient leur rapport au gouvernement en exil : « Le gouvernement n’est pas le supérieur hiérarchique de la Commission. Celle-ci tenait son autorité et sa compétence non du gouvernement, qui en partant ne lui laissa ni délégation ni instruction, mais de la Chambre et du Conseil d’État. Dans la mesure où les membres de la Commission agissaient en exécution de ce mandat, ils exerçaient une compétence propre et nécessairement indépendante en droit, à l’instar de celle du gouvernement régulier lui-même. »
Comment deux organes investis d’une égale légitimité pouvaient-ils dès lors coexister ? La réponse est fournie par le second document, intitulé « Mémoire des Conseillers de gouvernement, anciens
membres de la Commission administrative sur la question de la VdB » : « Il n’est pas possible de supposer que le gouvernement n’ait pas envisagé la situation en même temps que les conséquences qui en émanaient du point de vue du droit des gens. Il savait aussi que (selon l’article 109 de la Constitution) « le siège du gouvernement ne peut être déplacé que momentanément pour des raisons graves », alors cependant que l’état de fait qui l’amenait à quitter Luxembourg excluait l’espoir d’un retour prochain. » En clair, selon les anciens membres de la Commission, le gouvernement cessa d’exister au moins après l’effondrement de la France. La Commission administrative ne se contenta pas d’assurer l’intérim, elle prit le pouvoir.
Le choix de la collaboration avec l’Allemagne nazie
Au lendemain de l’armistice franco-allemand, Albert Wehrer et Émile Reuter estimèrent que pour préserver sa souveraineté, le Luxembourg devait collaborer avec le Reich. Cette politique ne pouvait toutefois avoir la légitimité nécessaire si elle se faisait en l’absence de la Grande-Duchesse, garante de la pérennité de l’État. Tout au long du mois de juillet, ils tentèrent de convaincre le gouvernement allemand de laisser une délégation luxembourgeoise rencontrer la souveraine au Portugal, où celle-ci, son entourage ainsi que le gouvernement, après un éprouvant périple à travers la France et l’Espagne, avaient trouvé un point d’ancrage précaire. Un feu vert allemand aurait été un succès diplomatique, c’était là l’enjeu. Son aspect pratique, rétablir la communication entre l’exécutif en exil et le pays, n’était qu’un prétexte puisqu’un contact avait été maintenu. Le chargé d’affaires américain au Grand-Duché, George Platt-Waller, ainsi que le chargé d’affaires luxembourgeois en France, Antoine Funck, faisaient office d’intermédiaires entre Lisbonne et Luxembourg.
À en croire certaines lettres échangées entre Funck et le ministre des Affaires étrangères, Joseph Bech, il semblerait que les ministres en exil aient un moment songé à suivre la stratégie d’Albert Wehrer et d’Émile Reuter. Mais la nomination de Gustav Simon à la tête d’une administra-
tion civile allemande au Luxembourg, fin juillet 1940, mit fin à leurs hésitations. Ils comprirent que le Reich comptait annexer le Luxembourg. Ce n’est qu’à partir de là qu’ils prirent la décision de partir pour Londres et de continuer la lutte. Bech le fit savoir à Funck dans une lettre datée du 15 août 1940, qui contenait également ce message à l’adresse des responsables politiques restés au Grand-Duché : « Ceux qui sont dans le pays ne peuvent dans les circonstances actuelles travailler pour l’avenir de celui-ci, comme seraient impuissants la Grande-Duchesse et les membres du gouvernement s’ils étaient là-bas. Nous par contre, nous pouvons encore travailler pour l’avenir du pays. Que nos compatriotes soient mentalement du moins d’accord avec notre activité. »
L’implication de l’administration luxembourgeoise
Les membres de la Commission administrative choisirent d’ignorer cette consigne. Ils pensaient pouvoir infléchir la politique du gauleiter en restant en poste. Dans les faits, la Commission fut progressivement rabaissée au rang de courroie de transmission du pouvoir nazi, y compris en ce qui concerne l’application de sa politique antisémite. Serge Hoffmann est bien placé pour le savoir. Le 28 novembre 2008, il reçut un homme qui venait remettre aux Archives nationales une série de documents provenant du Consistoire israélite. Ceux-ci n’étaient pas tout à fait inédits. Paul Dostert les avait déjà évoqués brièvement, avec une certaine pudeur ; Paul Cerf plus longuement, avec une prudence certaine. Le premier estima qu’il ne pouvait y avoir de responsabilité des institutions luxembourgeoises, puisque celles-ci avaient cessé d’exister avec l’instauration de l’administration civile. Le second écrivit : « Toutes les mesures contre les juifs, depuis les spoliations jusqu’à la ségrégation avec son accompagnement d’humiliations, de vexations intolérables jusqu’à la déportation, furent l’œuvre exclusive des Allemands. Aucun Luxembourgeois n’y fut directement impliqué. » Ces avis sont d’autant plus étonnants que les documents en question les contredisent.
En septembre 1940, l’administration civile demanda à la Commission adminis-
trative de recenser les élèves juifs et de les exclure des écoles luxembourgeoises. Le 6 septembre, la Commission adressa une circulaire aux commissaires de district pour leur demander d’avertir les bourgmestres que les enseignants de leurs communes auraient à établir les listes. Les modalités du recensement n’étant pas précisées, son déroulement prit des formes diverses en fonction des établissements et des communes. Les directeurs de l’Institut Émile Metz et de l’École d’agriculture firent le strict minimum. Ils répondirent qu’ils avaient demandé aux élèves juifs de se faire connaître. Personne ne l’ayant fait, ils en concluaient qu’il n’y avait pas d’élèves juifs dans leurs établissements. Le directeur de l’École d’industrie et de commerce de Luxembourg annonça, quant à lui, qu’il avait reçu les parents d’élèves juifs pour leur annoncer personnellement la nouvelle, mais ne cita ni le nombre ni les noms de ces élèves. Les directeurs de l’École d’artisanat, du Lycée d’Echternach et de l’Athénée de Luxembourg rapportèrent qu’ils avaient exclu respectivement quatre, un et sept élèves juifs, en indiquant leurs noms.
Le bourgmestre de Mondorf fit de son côté savoir à la Commission administrative qu’il était confronté à une situation problématique. Quatre enfants d’ascendance juive partielle, baptisés de surcroît, étaient scolarisés dans sa commune. Que devait-il faire ? En réponse, la Commission administrative émit une nouvelle circulaire, le 7 novembre 1940, indiquant que les cas de « Mischlinge » devaient lui être signalés « mit Angabe ob das Kind von einem, zwei oder drei der Rasse nach volljüdischen Grosseltern abstammt ».
Un autre exemple montre que l’administration luxembourgeoise ne se contenta pas de céder à des menaces, mais prit parfois des initiatives. Le 9 novembre 1940, l’administration civile demanda à la Commission administrative de constater le nombre de Polonais juifs qui se trouvaient encore au Luxembourg. La Commission administrative répondit le 21 novembre : « Auf das Schreiben vom 9.11.40 (…) beehre ich mich mitzuteilen, dass die Zahl der unabgemeldeten polnischen Juden gemäss der beiliegenden namentlichen Liste 480 beträgt. Die Liste wurde nach Durchsicht
sämtlicher Akten der Fremdenpolizei auf Grund der Namen und Vornamen der Interessenten aufgestellt, da die Anmeldungen eine Rubrik über Religion oder Rassenzugehörigkeit nicht enthalten. »
Des questions restent ouvertes
L’invasion allemande et l’annexion de fait ne débouchèrent pas d’emblée sur une destruction des administrations luxembourgeoises. Ces événements firent en revanche exploser l’État. À partir du 11 mai 1940, le Luxembourg eut deux gouvernements qui allaient développer des stratégies opposées. Le premier, celui de l’avant-guerre, gouvernement d’union nationale dorénavant en exil, porte la responsabilité de n’avoir pas su préparer le pays à l’occupation et d’avoir bâclé les préparatifs de son départ. Il avait toutefois pris l’engagement de continuer la lutte auprès des Alliés et, après une période de doutes dus à la victoire éclair de la Wehrmacht, finit par s’y tenir. Le second gouvernement, la Commission administrative, émanation des élites politiques restées au pays, porte quant à lui la lourde responsabilité de sa volonté de collaborer avec l’occupant, y compris après l’instauration de l’administration civile. Cette stratégie de collaboration lui fut probablement dictée par la peur et la désorientation, mais aussi par l’illusion de pouvoir maintenir la souveraineté au prix de concessions, qui se révélèrent de plus en plus démesurées.
La participation de l’administration luxembourgeoise dans la politique antisémite du Troisième Reich ne s’explique donc pas uniquement par la contrainte exercée par l’occupant. Elle reposait sur une part de calcul politique. À l’automne 1940, le gauleiter Simon ne disposait pas encore d’un appareil administratif suffisamment étoffé pour pouvoir se passer des autorités locales. Celles-ci disposaient d’une marge de manœuvre, certes de plus en plus mince, mais encore réelle. Dans le cas précis du recensement des enfants considérés comme juifs, selon les critères nazis, la première circulaire de la Commission administrative fut suffisamment vague pour que certains directeurs d’établissements scolaires puissent se contenter de faire le strict minimum. Le bourgmestre de Mondorf crut au contraire nécessaire
de demander des précisions. Dans le cas des « Mischlinge » qu’il lui fit connaître, la Commission ne pouvait-elle faire autrement que trancher dans le sens de l’occupant ? Dans celui des Polonais juifs, ne pouvait-elle pas non plus faire valoir qu’il lui était impossible d’établir leur nombre, faute de données fiables ?
Même si l’histoire officielle peut aujourd’hui être remise en question, bien des aspects de l’occupation mériteraient encore d’être explorés, ne serait-ce que pour abonder dans le sens de Hoffmann, dont la démarche soulève pour le moment elle-même bien des questions. Au nom duquel des deux gouvernements le Premier ministre devrait-il s’excuser et pour quelle faute ? La faillite de l’État ? Les illusions des élites politiques restées au pays ? La disposition des autorités à aider les Allemands à ostratiser la communauté juive pour prouver leur intention de s’adapter à l’ordre nouveau ? L’antisémitisme largement diffusé dans la société d’avant-guerre ? La lettre ouverte de Serge Hoffmann devrait au moins avoir pour vertu de relancer le débat et de faire avancer la recherche. ♦
1 Hoffmann, Serge, „Offener Brief an Premierminister J.-C. Juncker“, in: Tageblatt, 19 septembre 2012, n° 219, p. 18.
2 Il y a deux ans, le Tageblatt avait déjà publié un article de Serge Hoffmann dans lequel celui-ci s’interrogeait sur les répercussions négatives qu’avaient eu le départ de la Grande-Duchesse et du gouvernement le 10 mai 1940, voir : « Le départ en exil de la Grande-Duchesse Charlotte : matière à discussion ? », in: Tageblatt, n° 107, 8/9 mai 2010, pp. 22-24.
3 Voir : Wehenkel, Henri, « La collaboration impossible », in: forum, n° 257, juin 2006, pp. 52-54.
4 Cet article est basé sur des éléments empruntés à ma thèse de doctorat « La collaboration au Grand-Duché de Luxembourg durant la Seconde Guerre mondiale (1940-1945). Attentisme, Coopération, Assimilation ». Voir également, Artuso, Vincent, « Le choix de la collaboration », in : woxx, n° 1134, 27 octobre 2011.
5 Dostert, Paul, Luxemburg zwischen Selbstbehauptung und nationaler Selbstaufgabe, Luxembourg, Saint-Paul, 1985, p. 162. La commission chargée de rédiger le rapport sur la spoliation des biens juifs au Luxembourg durant la Seconde Guerre mondiale, présidée par Paul Dostert, est restée fidèle à cette ligne.
6 Cerf, Paul, « L’attitude de la population luxembourgeoise à l’égard des juifs pendant l’occupation allemande », in : Présence juive au Luxembourg du Moyen Âge au XXe siècle (La), sous la direction de Moyse, Laurent et Schoentgen, Marc, Luxembourg : B’nai Brith, 2001, pp. 71-74.
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