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Naomi Mansier
Botox : entre mythe et réalité
La chirurgie esthétique, la toxine botulique, les crèmes antirides sont autant de manières de retarder le vieillissement. Le corps, et le visage en particulier, sont valorisés dans une société avide de toujours plus de performances et d’exigence physique. Les femmes doivent tout particulièrement répondre à ces exigences.
« L’enfer des femmes c’est la vieillesse. » Dès le XVIe siècle, François de Rochefoucauld énonce ce qui apparaît encore aujourd’hui comme un chemin de croix. Les femmes occidentales sont entourées de discours et d’images montrant la nécessité d’être toujours belles, jeunes et donc désirables. Les couvertures des magazines, les annonces publicitaires font l’éloge de la femme active qui lutte contre le temps et les marques de la vieillesse. Il ne s’agit plus de rester passive et de regarder les années défiler, mais de mener un combat contre les rides, les tâches et les creux grâce à un ensemble de techniques toujours plus poussées.
Vieillir est perçu comme une maladie, un état grabataire qu’il faut à tout prix repousser. La médecine esthétique s’est dé-
veloppée pour répondre à cette demande, mais là où certaines trouvent le moyen de combler leurs rides, d’autres voient le
Le mythe de la jeunesse et de la beauté éternelles est abordé d’un point de vue scientifique et technologique depuis la fin du XXe siècle.
moyen de ne pas en avoir. L’arrivée de la toxine botulique sur le marché de la cosmétique depuis 2002 répond à cette idée de prévention du vieillissement. En effet, les injections de toxine botulique ont pour but de lisser le visage, contribuant ainsi à retarder la formation des rides sur cette partie du corps.
Ce n’est pas la vieillesse qu’on repousse, mais la jeunesse qu’on prolonge, en maintenant son visage dans un état figé. Cependant, la toxine botulique reste encore très controversée dans son usage cosmétique et son utilisation peut parfois entraîner des complications importantes.
Le mythe de la jeunesse et de la beauté éternelles est abordé d’un point de vue scientifique et technologique depuis la fin du XXe siècle. Les recherches dans le secteur de l’anti-âge ont réussi à faire d’un poison pour l’être humain le produit
esthétique le plus utilisé au monde. Ces pratiques antivieillissement, qui peuvent être perçues comme un acte essentiel pour exister dans un monde gouverné par des images standardisées de la beauté, peuvent aussi conduire à des mésusages.
La jeunesse éternelle : une quête insatiable
La quête de la jeunesse éternelle fait partie inhérente de la nature humaine. « Tout le monde veut vivre longtemps mais personne ne veut devenir vieux », proclamait déjà Jonathan Swift au XVIIe siècle. La jeunesse éternelle s’apparentait aux Dieux, aux utopies et représentait le désir des hommes de côtoyer le divin. Des mythes se sont imposés, qu’ils soient présents au commencement du monde comme la fontaine de jouvence ou qu’ils soient plus contemporains à travers l’univers de la science-fiction.
Au-delà de l’envie de vivre le plus longtemps possible, la jeunesse éternelle promet beauté, force, vitalité – termes induits par la question de la jeunesse. En effet, les canons de beauté physique ont évolué à travers les siècles et la beauté a toujours été considérée comme un facteur de réussite sociale1. En Occident et depuis le XXe siècle, les traits associés à la beauté sont souvent assimilés à un corps jeune, symétrique, lisse, droit, mince et grand2. Par
Naomi Mansier mène actuellement une enquête sur l’utilisation de la toxine botulique comme traitement anti vieillissement dans le cadre de son master de recherche en sociologie de la santé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.
ailleurs, la beauté est également associée à la féminité et si l’on reprend les termes de David Le Breton, « la femme est jugée impitoyablement sur son apparence, sa séduction, sa jeunesse et ne rencontre guère de salut au-delà$^{3}$ ».
C’est la cinématographie des années 1930 qui, en mettant en scène des femmes jeunes et belles avec un visage lisse et sans défaut, a encouragé cette révolution esthétique et exacerbé l’intérêt pour les traits du visage. L’attention portée au visage par le biais de gros plans a entraîné le besoin chez les stars du petit et du grand écran de s’essayer aux chirurgies faciales$^{4}$. Le visage devient le premier reflet de la personnalité que l’on confronte aux autres, et cette perception s’est confirmée dans les années qui ont suivi.
En 1992, aux États-Unis, une médecine anti-âge naît d’un groupe de médecins mené par les docteurs Ronald Klatz et Robert Goldman, qui avait pour but de « contrer le vieillissement pathologique […] de façon radicale$^{5}$ ». En effet, ces praticiens voulaient démontrer qu’avec les progrès scientifiques, les êtres humains réussiraient à repousser l’horloge biologique ou, à défaut, vieillir différemment, choisir son vieillissement. Des traitements hormonaux, nutritionnels et sportifs se sont développés depuis un peu plus de 20 ans ; cependant, les interventions esthétiques sont les traitements à avoir rencontré le plus de succès auprès de la population féminine. Malgré leur coût évident, leur facilité d’usage et leur gain de temps (certaines interventions n’excèdent même pas dix minutes) ont fait évoluer de façon significative le secteur de l’antivieillissement, notamment grâce à des produits comme la toxine botulique, premier soin esthétique utilisé à travers le monde.
La toxine botulique
C’est en 1987, à Vancouver, que le couple de docteurs Jean et Alastair Carruthers, respectivement ophtalmologue et dermatologue, a mis en évidence ce qui allait devenir le premier acte cosmétique mondial : les injections de toxine botulique. En effet, après observation de patients traités pour un blépharospasme – une contraction involontaire du muscle de la paupière –,
ils avaient remarqué chez ces patients une amélioration des rides de la glabelle, située entre les yeux.
La toxine botulique est une molécule utilisée en clinique depuis 1977 dans de nombreuses spécialités médicales. Elle est issue de la bactérie à l’origine du botulisme, une maladie qui a notamment sévi au cours de la Première Guerre mondiale, responsable d’intoxications alimentaires pouvant être mortelles. Il existe sept sérotypes connus de toxine botulique (A, B, C, D, E, F et G) et les sérotypes A, B et E provoquent la maladie classique transmise par l’alimentation. Cependant, les toxines botuliques A et B injectés à faible dose induisent également une paralysie au niveau de la jonction neuromusculaire.
L’utilisation de la toxine pour un usage cosmétique a longtemps été et reste encore controversée. Aux États-Unis, la Food and Drug Administration n’a autorisé la mise sur le marché de la toxine botulique comme élément de cosmétique qu’en 2002, 15 ans après la découverte de
ses effets. Cette autorisation de mise sur le marché ne faisait que répondre à une demande croissante pour repousser l’âge et l’apparition des premières rides ainsi qu’à une activité déjà présente chez plusieurs praticiens. La toxine botulique étant déjà autorisée pour des soins médicamenteux, son usage fut détourné pour la cosmétique. La pression des industries pharmaceutiques et la demande en constante augmentation des individus ont fini par porter leurs fruits.
En France, depuis l’arrivée du Botox au printemps 2003, on constate l’apparition régulière de nouvelles technologiques dans le domaine de l’antivieillissement, relayée principalement par la presse féminine (injection d’acide hyaluronique, peeling, mésothérapie, etc.) Cependant, les injections de toxine botulique restent la pratique la plus reconnue, en France comme ailleurs : selon l’International master course of aging skin, les injections de toxine occupaient en 2013 la première place mondiale dans les interventions esthétiques non invasives.
Marlene Dietrich (1901-1992)
Cette place prépondérante s’explique par un effet d’extension dû aux États-Unis. Les injonctions de toxine botulique et d’acide hyaluronique ont ainsi augmenté de 90% aux États-Unis entre 2000 et 2008.
Des effets contrastés
La toxine botulique s’est imposée comme un des éléments majeurs de l’arsenal esthétique. Son efficacité dans le vieillissement facial l’a rendue rapidement très populaire, mais son utilisation obéit à des règles strictes et doit être réservée à des praticiens parfaitement formés. L’interruption de la fonction musculaire intervient entre 24 heures et 5 jours. Les meilleurs résultats sont obtenus sur les muscles de la partie haute du visage. Ceux de la partie basse, responsables de rides dynamiques, animent la bouche et les joues. Leur paralysie, même partielle, a un retentissement beaucoup plus important sur le confort et les mouvements. Ces injections sont en général moins bien tolérées que celles sur la partie haute du visage.
Les injections de toxines botuliques sont une manière plus commode de contrôler son apparence, sans recourir à une chirurgie, plus invasive et définitive, tout en se soumettant néanmoins aux normes esthétiques en vigueur de lutte contre le vieillissement. Les effets d’une injection durent entre trois et cinq mois, et impliquent un renouvellement trois fois par an avec un coût important (entre 300 et 500 euros pour la partie haute du visage). Cependant, l’aspect non définitif des injections est une des sources du succès de la toxine. Pour les utilisateurs, les interventions esthétiques sont souvent synonymes d’une nouvelle phase dans leur vie, une seconde jeunesse⁶. Des interventions esthétiques naît le pouvoir de maîtriser son apparence et d’afficher un statut social : « La beauté est ce que l’on dégage, c’est la personnalité de quelqu’un.⁷ »
Dans un marché en expansion, avec 1,1 milliard euros de chiffre d’affaires européen en 2013 et une prévision devant atteindre 1,4 milliard d’euros en 2017 d’après l’International master course of aging skin, le secteur de l’antivieillissement n’a pas fini de faire parler de lui. Néanmoins, la banalisation et la surconsomma-
tion des actes esthétiques peuvent entraîner des dérives. Les médias affichent déjà des stars trop lissées, figées, qui ne laissent plus transparaître aucune émotion sur leur visage à cause d’une utilisation excessive de toxine botulique. De plus, les innovations esthétiques sont encore récentes et les praticiens ne bénéficient pas forcément du recul nécessaire pour prévoir la totalité des effets secondaires. La manipulation du visage doit se faire avec précaution et parcimonie. Les surdosages peuvent entraîner des complications plus ou moins graves, allant d’une légère migraine à des morts supposées.
Conclusion
Le marché de l’antivieillissement et ses promesses d’interventions esthétiques sont encore un secteur marginal dans les sociétés européennes. Cependant, cette culture de l’intervention physique possède une place bien ancrée et en forte expansion sur les autres continents. Ainsi, les États-Unis représentent 45 % du chiffre mondial, toutes interventions esthétiques confondues. En Corée du Sud, une femme sur cinq habitant Séoul déclare avoir eu recours au moins une fois dans sa vie à la
chirurgie esthétique afin de modifier une ou plusieurs parties de son visage. Cependant, l’Asie pousse les modifications esthétiques à l’extrême, p.ex. par le biais de jeux télévisés qui organisent des métamorphoses faciales complètes. En contradiction du dicton « l’habit ne fait pas le moine », tout donne à penser que « le visage fait la femme ». ♦
1 Vigarello G., Histoire du corps, tome 3, les mutations du regard, le XXᵉ siècle, Paris, Seuil, 2006.
2 Dortier J.-F., « La tyrannie de la beauté », in Sciences humaines, juin 2009.
3 Le Breton D., Pomarède N., Vigarello G., Andrieu B., Boëtsch G., Corps en formes, CNRS Edition, 2013.
4 Vigarello G., Histoire de la beauté. Le corps et l’art de d’embellir de la Renaissance à nos jours, Paris, Seuil, 2004.
5 Étude TA Swiss sur la médecine anti âge, entretien avec le Dr Ronald Klatz, pour la Revue médicale suisse, 2009 ; 5, p. 2219-226.
6 Kinnunen T., « A second youth : pursuing happiness and respectability through cosmetic surgery in Finland », in Sociology of Health & Illness, vol. 32, n° 2 2010.
7 Georges Vigarello, Les Cahiers de l’Observatoire Nivea, citation d’un entretien avec Virginie Ledoyen, dans Modes Marie Claire, mars-avril 2004.
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