I, Daniel Blake

Une critique des institutions impersonnelles

Sorti en octobre 2016, plusieurs mois après avoir remporté la Palme d’Or au Festival de Cannes, le lm I, Daniel Blake expose la vie d’un charpentier anglais, veuf de 59 ans, qui se trouve au chômage depuis peu de temps. Ce dernier estime qu’il devrait avoir droit à une pension d’invalidité, car ses médecins attestent son impossibilité de travailler suite à la crise cardiaque qu’il a subie. L’administration anglaise le juge néanmoins apte à travailler, et pour toucher ses indemnités, celle-ci exige qu’il consacre trente-cinq heures par semaine à la recherche d’un emploi, mettant ainsi sa vie en danger. En découle un combat digne de celui de David contre Goliath, entre un simple citoyen à la fois désorienté et révolté, et une administration totalement insensible à son histoire personnelle.

La stérilité de la bureaucratie évoquée témoigne à bien des égards d’un phénomène qui semble être actuellement en cours dans grand nombre d’insti- tutions occidentales, à savoir la tendance à la déper- sonnalisation dans la relation entre les administra- tions de l’emploi et les citoyens. Sous l’effet et de la nouvelle gestion publique (new public management en anglais), un concept né dans les années 70 qui remet en cause la distinction traditionnelle entre les principes d’administration des organisations publiques (État) et privées (entreprises), et qui prône une gestion du secteur public davantage axée sur les résultats. Les institutions s’adressent de plus en plus à des «clients», à des individus qu’elles quanti ent et identi ent par des chires. Le service procuré à ces « clients » est guidé par des typologies préétablies et se trouve à l’issue de classifications correspondant à leur profil à un moment où on a besoin d’une approche considérant la personne en tant qu’être humain avec son histoire personnelle.

Un processus de dépersonnalisation …

L’examen professionnel de santé que subit Daniel Blake au début du lm est un bon exemple de dépersonnalisation. Le personnage y est contraint de répondre par oui ou par non à des questions-types médicales censées « évaluer » son invalidité. Cette scène, qui se déroule sur fond noir et en voix off, nous confronte avec l’absurdité de la situation : par souci de complétude vis-à-vis de son questionnaire, l’interlocutrice – une employée d’un cabinet d’audit qui applique des formules préétablies pour n’importe quel malade – veut également savoir si le charpentier a des troubles de transit intestinal ou de motricité. Daniel Blake se refuse de répondre à ces questions, répétant que son seul et véritable problème est de nature cardiaque.

Tout l’interrogatoire se déroule ainsi : un va-et-vient entre une employée lisant des questions et exigeant à maintes reprises que l’on y réponde par oui ou par non, et un personnage indigné qui essaie de déchai- ner les grilles d’analyse préétablies pour raconter son histoire personnelle. Très vite, Daniel Blake se rend compte que, dans cet entretien, la marge de manœuvre laissée à la sphère interpersonnelle est étroite, sinon inexistante. Il ne sait retenir sa révolte face au caractère absurde et impersonnel de la situation. Son évaluation se clôt par un échec, si bien qu’il n’a pas droit à une pension d’invalidité.

… crée des institutions axées sur l’individualisme …

Cette réduction croissante des citoyens à des typologies et la catégorisation dont font preuve les institutions à leur égard, sont une conséquence évidente de l’individualisme grandissant dans la société occidentale. Cette idéologie s’appuie sur la primauté de l’individu par rapport au collectif et valorise l’autonomie personnelle, l’indépendance et la recherche de la singularité. Dans cet ordre-là où, du fait de sa concomitance avec le libéralisme, le quantitatif prime sur le qualitatif, le paraître en est venu à pri- mer sur l’être, si bien que la recherche de l’unicité individuelle s’appuie de plus en plus sur des caractéristiques physiques, matérielles et sociales (l’apparence physique1, la richesse a chée via les marques vestimentaires, les bijoux, la voiture, l’âge mais aussi la profession, la nationalité, la « race », la religion, le statut social, etc). À force de le caractériser par toutes sortes d’attributs externes et abstraits, il en vient à être défini du dehors, figé par l’extérieur. L’Homme est réduit à une fraction de son existence, omettant ainsi une partie importante de sa personne – à savoir son monde intérieur, sa transcendance par rapport à « tout caractère commun uniformisant2 », les facettes de sa personne qui ne sont pas quanti ables, mais qui pourtant le dénissent et la dimension incarnatrice de sa spiritualité.

Ainsi, bien que l’approche managériale appliquée dans les administrations depuis un certain nombre d’années puisse s’avérer légitime du point de vue de la rentabilité et du rendement, force est de constater qu’à maintes reprises elle produit un coût humain. La mutation des institutions en cours se base sur une conception dénaturée de l’être humain. Elles ne s’adressent plus à la personne humaine, mais se li- mitent à gérer les citoyens tout en essayant à « assurer le non-empiètement » des égoïsmes « ou leur meilleur rendement par l’association réduite au profit »3. Par conséquent, elles ne s’adressent qu’à une fraction de l’identité de l’individu et de son Dasein, si bien qu’il se sent de moins en moins compris, protégé et représenté par celles-ci. Le sociologue français Robert Castel avait critiqué ainsi le rapport s’étant instauré entre les administrations de l’emploi et les citoyens, notamment ceux qui sont en situation de précarité. « Qui ne peut payer autrement doit continuellement payer de sa personne, et cet exercice est épuisant. […] Le demandeur n’a rien d’autre à apporter que le récit de sa vie avec ses échecs et ses manques, et on scrute ce pauvre matériau pour dégager une perspective de réhabilitation afin de ‹ construire un projet › et de conclure un ‹ contrat d’insertion ›. Les fragments d’une biographie brisée constituent la seule monnaie d’échange pour accéder à un droit », avait-il estimé, avant de conclure qu’alors « il n’est pas certain que ce soit un traitement de l’individu qui convienne à un citoyen à part entière »4.

… qui risquent de fracturer la société

Sous l’in uence de l’empowerment (autonomisation ou capacitation en français) dans le new public management, les politiques sociales se focalisent de plus en plus sur la responsabilité individuelle quant à son propre sort. Même son de cloche pour Daniel Blake, qui, aux yeux des procédures qu’il doit suivre, est presque incité à éprouver de la honte pour son invalidité et, par la suite, pour ne pas avoir trouvé de travail. Le chômage, la pauvreté et le manque de perspectives ne sont plus considérés comme des problèmes de la société toute entière (alors que nous vivons dans un contexte économique pour le moins di cile), mais comme étant dérivés des responsabilités et des problèmes individuels. Dans un tel contexte, le demandeur d’emploi doit à tout moment se remettre en question, prouver ses compétences et les parfaire, se réinventant dans un curriculum censé correspondre aux exigences du marché de travail.

La relation qui s’établit ainsi entre le demandeur d’emploi, censé à tout moment prouver ses e orts, et son conseiller amené à évaluer les démarches de son client, est de nature verticale. Et elle l’est d’autant plus que le demandeur d’emploi en dépend pour assurer sa subsistance et pour retrouver un travail. Pour les personnes qui disposent d’un capital économique, culturel et social plus élevé, ce lien de dépendance est moindre – elles entretiennent avec leur conseiller une relation beaucoup plus horizontale.

L’espoir que les personnes en situation de précarité placent dans les administrations de l’emploi – axées de plus en plus sur l’individualisme – laisse souvent place à la frustration. Elles ne se sentent ni écoutées, ni correctement orientées. Si de nombreux pays, y compris le Luxembourg, ont tenté d’améliorer la procédure de suivi du demandeur d’emploi en mettant en place un suivi « plus personnalisé », il faut malheureusement constater que, dans les faits, ce suivi demeure souvent parcimonieux, faute de temps, de ressources humaines su santes, mais aussi d’une formation adéquate des conseillers de placement.

Pour Robert Castel, l’individualisme est ainsi un phénomène à double tranchant – s’il a permis aux plus aisés d’accroître leur indépendance, notamment vis-à-vis de leur communauté et de l’État, il a davantage fragilisé les citoyens les plus précarisés économiquement, comme c’est le cas pour Daniel Blake. Il conclut que « la contradiction qui traverse le processus actuel d’individualisation est profonde. Elle menace la société d’une fragmentation qui la rendrait ingouvernable, ou alors d’une bipolarisation entre ceux qui peuvent associer individualisme et indépendance parce que leur position sociale est assurée, et ceux qui portent leur individualité comme une croix parce qu’elle signifie manque d’attaches et absence de protection »5,6.

Personnalisme contre individualisme

L’attitude réductrice envers l’être humain, telle que nous l’avons décrite ci-dessus, est aux antipodes de la conception personnaliste de l’Homme, telle que dénie par le philosophe français Emmanuel Mounier. Le fondateur de la revue Esprit – un mensuel né en 1932 avec l’objectif de tracer les lignes d’« une troisième voie humaniste entre le capitalisme libéral et le marxisme » – s’opposait à toute tentative d’insérer arbitrairement l’être humain dans un moule préétabli. Ainsi, il déclare que «la personne n’est pas un objet. Elle est même ce qui dans chaque Homme ne peut être traité comme un objet. Voici mon voisin. Il a de son corps un sentiment singulier que je ne puis éprouver ; mais je puis regarder ce corps de l’extérieur, en examiner les humeurs, les hérédités, la forme, les maladies, bref le traiter comme une matière de savoir physiologique, médical, etc. Il est fonctionnaire, et il y a un statut du fonctionnaire, une psychologie du fonctionnaire que je puis étudier sur son cas bien qu’ils ne soient pas lui tout entier et dans sa réalité compréhensive. Il est encore, de la même façon, un Français, un bourgeois, ou un ma- niaque, un socialiste, un catholique etc. Mais il n’est pas un Bernard Chartier : il est Bernard Chartier.7 »

Le personnalisme communautaire renvoie ainsi à une attitude, une approche philosophique qui place la valeur fondamentale de la personne humaine au-dessus de tout intérêt économique, de toute institution impersonnelle, de tout assujettissement identitaire (idéologique, racial, religieux) ou social.

Le personnalisme est alors communautaire dans la mesure où l’Homme est un être social qui a besoin de l’autre pour s’autocréer et pour s’épanouir. Il est l’antithèse même de l’individualisme que Mounier voyait comme «un système de mœurs, de sentiments, d’idées et d’institutions qui organise l’individu sur cep, attitudes d’isolement et de défense» avec comme base «un Homme abstrait, sans attaches ni communautés naturelles, dieu souverain au cœur d’une liberté sans direction ni mesure, tour- nant d’abord vers autrui la mé ance, le calcul et la revendication »8.

Daniel Blake – un personnage personnaliste dans un monde dépersonnalisé

Daniel Blake est pris par cette même attitude personnaliste : il refuse le questionnaire initial, il s’intéresse à la personne humaine et rejette le traitement impersonnel (en témoigne par exemple sa solidarité envers Katie, une mère célibataire qui dès son premier rendez-vous au job center, a été sanctionnée pour être arrivée un peu en retard) et se révolte au nom de la dignité de la personne humaine. Il essaie également de se doter d’une communauté, aussi petite et précaire soit elle. Le spectateur s’en rend compte lors de la rencontre avec Katie et ses deux enfants. Il se crée un lien fort entre les deux qui les unit dans leur lutte contre la précarité et dans leur quête de dignité. Mais c’est avant tout dans la lettre nale de Daniel Blake qu’on retrouve le plaidoyer personnaliste du film :

« I am not a client, a customer, nor a service user. I am not a shirker, a scrounger, a beggar nor a thief. I am not a national insurance number, nor a blip on a screen. […] My name is Daniel Blake, I am a man, not a dog. As such I demand my rights. I demand you treat me with respect. I, Daniel Blake, am a citizen, nothing more, nothing less. Thank you. »

Daniel Blake rejette ici toutes les catégorisations que fait de lui l’administration. Clairement, il conteste la conception managériale de l’individu en tant que client («I am not a customer, nor a service user»), sa réduction à un nombre (« I am not a national insurance number»), et revendique que sa personne soit respectée dans son intégrité. I, Daniel Blake – comme l’indique le titre du lm, le personnage n’est pas uniquement un I (moi) anonyme. S’y agence également une personne – Daniel Blake. Il n’est pas un Daniel Blake: il est Daniel Blake – c’est ainsi que nous pourrions formuler sa revendication en langage personnaliste. Le message véhiculé par ce lm est un cri d’alarme important dans un monde dépersonnalisé devenu pour l’Homme de plus en plus aliénant.

 

[1] L’objectification sexuelle de la femme en est dérivée.

[2] Emmanuel Mounier, Refaire la Renaissance, 1961, Editions du Seuil, p. 13.

[3] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, 1995, p. 473.

[4] Castel, 1995, p. 473.

[5] Ibidem

[6] Il serait peut-être opportun aussi d’analyser la montée des populismes dans le monde occidental à l’aune de ces conclusions.

[7] Emmanuel Mounier, Le Personnalisme, Paris, P.U.F., 1949, pp. 7-8

[8] Mounier, 1949, p. 34.

Als partizipative Debattenzeitschrift und Diskussionsplattform, treten wir für den freien Zugang zu unseren Veröffentlichungen ein, sind jedoch als Verein ohne Gewinnzweck (ASBL) auf Unterstützung angewiesen.

Sie können uns auf direktem Wege eine kleine Spende über folgenden Code zukommen lassen, für größere Unterstützung, schauen Sie doch gerne in der passenden Rubrik vorbei. Wir freuen uns über Ihre Spende!

Spenden QR Code