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L’histoire de la conquête des Amériques, c’est aussi l’histoire d’une incapacité de l’Occident à accepter l’altérité (Anderssein). Le racisme n’a pas été inventé par l’Occident. En revanche, il semble bien que le racisme soit un trait fondamental de la culture occidentale depuis les temps modernes (1). Dans l’histoire de la colonisation européenne, le racisme a été et est toujours associé à l’impérialisme économique et culturel. Racisme et impérialisme ne sont pas forcément associés. En Europe, l’impérialisme économique et culturel a été porté et justifié par le racisme.

Quand les Espagnols débarquent en Amérique, ils se heurtent à des cultures radicalement différentes, à quelque chose de "jamais vu". Pourtant, l’Etranger n’est pas un inconnu en Europe. "Dans la "découverte" des autres continents et des autres hommes, il n’y a pas vraiment ce sentiment d’étrangeté radicale: les Européens n’ont jamais tout à fait ignoré l’existence de l’Afrique ou de l’Inde, ou de la Chine; le souvenir est toujours présent, depuis les origines." (2)

Au Moyen Age, de nombreux marchands arabes circulaient et des savants arabes enseignaient la médecine et les mathématiques dans certaines facultés. L’Espagne avait connu l“âge d’or" des trois cultures, musulmane, juive et chrétienne. Cette cohabitation prendra fin en janvier 1492, date de la chute du dernier fief musulman, Grenade. Les juifs et les Musulmans sont expulsés, la rupture culturelle et spirituelle avec l’Orient est consommée. 1492 est également une date symbolique de ce point de vue.

Dieu reconnaîtra les siens

Au moment de la "découverte" de l’Amérique, l’Europe était dominée par la peur du monde musulman. Les Turcs avaient occupé Constantinople en 1453, coupant la route des Indes aux Européens. C’est dans ce mouvement de reconquête de la chrétienté que la conquête des Amériques va s’inscrire (2a).

Il ne faut pas oublier que la société du Moyen Age était fondée sur le principe religieux. Dieu est le fondement de tout, il est l’infiniment grand. L’homme, qui est infiniment petit, ne trouve son salut que par la foi. C’est la foi qui fait de lui un être à l’image de Dieu (3).

En Amérique, les Espagnols se trouvent face à des cultures polythéistes, qui, pour certaines, connaissent

in: eXplizit Nr. 25

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le divorce, la polygamie, l’homosexualité, d’autres formes de vie commune et surtout ne connaissent pas la propriété telle que nous l’entendons. Commencent des atrocités innommables. Les Espagnols n’ont vu dans ceux qu’on appellera les Indiens que des êtres à mi-chemin entre les animaux et les hommes, malgré leur apparence tout à fait humaine. Ceci montre ce que la perception de l’Autre différent peut avoir de déformé. "Il comprit encore que, plus au-delà, il y avait des hommes avec un seul oeil et d’autres avec des musaux de chiens (…) Restent vers le ponant deux provinces que je n’ai point parcourues, dont l’une, qu’ils appellent Avan, où les gens naissent avec des queues."(4)

Colomb lui-même ramènera en Espagne quatre "exemplaires humains" qui font partie d’une collection d’animaux et de plantes destinée à être exposée.

Que les Espagnols tombent sur des civilisations hautement développées, comme les Aztèques, n’y change rien. Cortés reconnaît même leur supériorité sur plusieurs plans. Néanmoins, ce n’est pas le degré de développement technique qui fonde l’humanité (Menschein), c’est la foi, et qui plus est, la vraie foi, c’est-à-dire le christianisme (associé ici au désir de s’enrichir et de conquérir). C’est ce qui permet de dire que les Indiens sont porteurs de tous les maux, de tous les vices. A ce titre le texte MAT 18 (cf. p. D29) du dominicain Tomás Ortiz se passe de commentaires. Il est toujours d’actualité, bien sûr.

"Bien que ces barbares ne soient pas tout à fait fous, cependant ils n’en sont pas loin. (…) Ils ne sont pas ou ne sont guère plus capables de se gouverner eux-mêmes que des fous ou même des bêtes sauvages et des animaux, vu que leur nourriture n’est pas plus agréable et à peine meilleure que celle des bêtes sauvages"(5). Ce qui va justifier la guerre et la mise sous tutelle des Indiens, puisque ceux-ci ne peuvent se gouverner eux-mêmes.

Un célèbre débat sur l’inégalité ou l’égalité des Indiens et des Espagnols opposera le dominicain défenseur des Indiens, Bartholomé de Las Casas, et l’érudit et philosophe, Gines de Sepulveda en 1550 devant un conseil de sages. Sepulveda, qui n’a jamais mis les pieds en Amérique, se fonde sur les thèses d’Aristote qui distingue dans la "Politique" entre ceux qui sont nés maîtres et ceux qui sont nés esclaves.

On peut résumer cette problématique comme suit (6):

Indiens spagnols enfants adultes femmes femmes animaux humains

férocité clémence intempérance tempérance matière forme corps âme appétit raison mal bien

On retrouve une dichotomie qui traverse déjà le Moyen Age en Occident: mal (diable), femmes (complices du diable), enfants, nature, animaux/bien (Dieu), homme, âme.

Les Indiens viendront se ranger du côté de la nature, des femmes et des enfants. C’est ce qui justifie l’évangélisation des Amériques et la destruction des cultures et des religions indigènes qui seront diabolisées (7). Il est important de noter que les femmes et les Indiens sont la cible des mêmes projections (7a). On pourrait penser que ce comportement fait partie de la "barbarie" d’un Moyen Age qui n’en finit pas. Il n’en n’est rien évidemment, sans quoi nos sociétés ne devraient plus connaître le racisme, ce qui n’est pas le cas.

Nature et culture

Au fur et à mesure qu’on avance dans les temps modernes, cette dichotomie prend de plus en plus d’importance et se renforce. On passe du Moyen Age où le monde est conçu à travers une explication mythologique (les religions) au monde de la rationalité, qui est appréhendé à partir de théories, de règles logiques, de l’observation et de l’expérimentation, fournis par les textes philosophiques grecs (introduits par les Arabes au cours de Moyen Age). Peu à peu, c’est la raison qui viendra remplacer la foi pour fonder l’humanité (Menschein) (le célèbre "je pense, donc je suis" de Descartes formule bien la question). Ce qui fonde l’humanité, c’est la culture classique, héritée des Grecs, c’est-à-dire la raison dont le dépositaire est l’homme européen. Les femmes, les Indigènes, les enfants, les animaux, se retrouvent relégués du côté de la nature, qui est associée à l’irrationnalité et aux forces obscures.

Cette dichotomie nature/culture servira à justifier l’état d’infériorité des êtres "irrationnels"(8).

Le siècle des Lumières imposera un modèle d’homme unique (9), valable pour tous.

"(…) Daß die Wurzeln des Rassismus im 18. Jh. liegen, dürfte viele Leser erstaunen und konsternieren. Schließlich soll doch die Aufklärung den alten Aberglauben beseitigt haben, wonach die Menschen ihr Leben nicht selbst bestimmen. Alle Menschen – so die Argumentation – besitzen unabhängig von ihrem religiösen Glauben kritische Vernunft; das Universum, das menschliche Schicksal und die Regeln des menschlichen Lebens sind keine geheimnisvollen, verbotenen Themen mehr, sondern der Erforschung und Verbesserung zugänglich. (…) Die Aufklärung markierte zwar eine entscheidende Phase in der Geschichte der Freiheit, aber zur Geschichte des Rassismus, mit der wir uns hier befassen, leistete sie einen anderen Beitrag. Ihrer Kritik lag der Glaube an Autoritäten zugrunde – nicht die Autorität des Christentums oder der Tradition,

sondern die der Antike und der Naturgesetze, die sich dem rationalen Geist nach und nach enthüllen. (…) Außerdem hatten die Klassiker einen gewissen Maßstab der menschlichen Schönheit gesetzt, der sich (…) für die Ausbildung von Klischees hergab. Die Aufklärung neigte dazu, alle Menschen nach demselben Muster zu betrachten – nicht nur, weil sie von Klassifikationen begeistert war und den klassischen Schönheitsbegriff idealisierte, sondern auch, weil sie annahm, daß ihre Ziele für alle Menschen galten und daß ihre moralische Ordnung ein Teil der natürlichen Ordnung war und deshalb immer und überall Bestand hatte. (…) Das 18. Jh. erlebte den Aufstieg neuer Wissenschaften wie Anthropologie und Physiognomie (als Erforschung des menschlichen Gesichts), klassifizierte die Menschen und begründete ein Klischee der menschlichen Schönheit, das sich nach klassischen Vorbildern als dem Maßstab aller menschlichen Werte richtete. Auch was die Lebensführung anging, herrschte Ordnung; die Menschen sollten ihre Sinnlichkeit mit dem Intellekt beherrschen. Die moralische Ordnung spiegelte sich in den ästhetischen Werten, welche en Menschen vermittelt worden waren: Harmonie und Mäßigung, Grazie und innere Stärke, exemplifiziert durch die griechischen Skulpturen der Venus und des Apollo (…)"(10).

Les 18e et 19e siècles verront se développer les sciences. L’anthropologie et la médecine en particulier serviront à étayer la classification des être humains en plus ou moins développés. Tout ceci s’applique de façon presque identique aux Indigènes et aux femmes, selon la ligne nature/culture, irrationnalité/rationalité, enfant/adulte, et pour finir, infériorité/supériorité. (Voir figure ci-dessous). C’est selon cette logique qu’on pense que les "Naturvölker" sont des primitifs, c.-à-d. des attardés.

"Nous avons cru que le monde européen, le monde occidental était le propriétaire, le détenteur de la raison accomplie. Bien que l’humanisme, produit européen, assurât que tous les hommes étaient égaux en dignité, en valeur ou en droits, la raison occidentalocentrique disait: il y a des peuples et des civilisations qui sont attardés, arriérés. Ils ne sont pas encore mûrs, ils n’ont pès encore atteint la pleine maturation de leur raison"(11).

Il ne faut pas croire que nous ayons tellement avancé en cette fin de 20e siècle. Il suffit d’écouter les conversations autour de soi ou de voir les chasses à l’Indien en Amazonie et le racisme des populations d’origine européenne envers les Indigènes. Le discours a changé, mais le message reste le même. Simplement, on parle de sous-développés qu’il faudrait développer pour les mettre à notre niveau. L’Autre est toujours quelque part "pas assez …" ou au contraire "trop". Actuellement, c’est de plus en plus la rationalité économique qui semble être le facteur décisif de ce qui a de la valeur et de ce qui n’en n’a pas (12). Le paternalisme et le racisme pourraient encore avoir de beaux jours devant eux.

Marie-Ange Schimmer

Bibliographie:

  • Tzvetan Todorov, La conquête de l’Amérique, La question de l’autre, Editions du Seuil, Collection Points, 1982

  • George L. Mosse, Die Geschichte des Rassismus in Europa, Fischer, 1990

  • Claudia Honegger, Die Ordnung der Geschlechter, Die Wissenschaften vom Menschen und das Weib, Campus, 199

  • Edgar Morin, Les Grecs, les Romains et nous, recueil de textes, Le Monde Editions, 1990

  • Idem., Introduction à la pensée complexe, ESF, 1990.

  • Weitere Anregungen erhielt ich auf der Kolumbus-Tagung, Nov. 1991, des Oberstufen-Kollegs des Landes NRW an der Uni Bielefeld

Notes:

(1) Mosse, Geschichte des Rassismus in Europa.

(2) Todorov, La conquête de l’Amérique, p. 13.

(2a) Il est difficile de séparer les motivations religieuses et économiques. D’un côté, l’Europe se trouve à un moment charnière d’expansion, de développement économique des villes (commerce) et de développement technique (navigation, armes à feu, …); de l’autre, on se trouve encore dans l’univers religieux du Moyen Age. C’est une période de déstabilisation sociale, culturelle et économique. Selon Todorov, le Moyen Age est dominé par la religion, tandis que l’époque moderne met les biens matériels au sommet de son échelle des valeurs (La conquête de l’Amérique, p. 57). De plus, toujours selon Todorov, à cette époque, le Dieu des Espagnols est un "être dont on use plutôt qu’on n’en jouit (pour parler comme les théologiens). En théorie, (…), le but de la conquête est de répandre la religion chrétienne, en pratique, le discours religieux est l’un des moyens qui assurent le succès de la conquête: fin et moyens ont échangé leur place" (ibid., p.139).

(3) Par exemple, une personne juive baptisée, même contre son gré, pouvait être sauvée. Cela changera vers le 18e siècle (siècle des Lumières).

(4) Journal de Christoph Colomb, cité par Todorov, pp. 24-25.

(5) Vitoria, cité par Todorov, p. 191.

(6) ibid., p. 195.

(7) Actuellement, des sectes fondamentalisistes sévissent toujours dans les communautés indigènes. Elles utilisent des méthodes qui ne sont pas très éloignées de celles de la conquête (diabolisation de leurs dieux, p.ex.).

(7a) Cela montre que le racisme ne se réduit pas qu’à une histoire de "racisme qui a toujours existé partout", mais qu’il renvoie à la question de la définition de l’être humain et de sa société. Les textes d’Aristote posent l’inégalité en principe d’organisation de la société. "Est en effet esclave par nature celui (…) qui a la raison en partage dans la mesure seulement où elle est impliquée dans la sensation, mais sans la posséder pleinement" (Politique, cité par Todorov, p. 194). Les femmes, elles, sont plus proches des animaux que des hommes du seul fait qu’elles ont deux dents de plus. Ces passages ne peuvent être séparés du reste. Il ne faut pas oublier que la pensée de nos temps dits modernes est, pour une grande partie, basée sur les textes philosophiques grecs. Ce qui est en cause, ce n’est pas tant la rationalité que le rationalisme, qui tend à imposer un modèle unique et à considérer comme erreur toute contradiction (p. ex. principes de la logique).

(8) Aristote pose l’inégalité en principe d’organisation de la société.

(9) Modèle d’homme qui sera également un modèle pour la femme.

(10) Mosse (note 1), pp. 8-9

Der ›Gesichtswinkel‹. Aus: Robert Knox, The Races of Men (London, 1862)

[Profile of Negro, European, and Oran Outan.]

(11) Edgar Morin, Les Grecs, les Romains et nous, 1990, Le Monde Editions, p. 398.

(12) Rationalité économique qui prend son origine dans le ratio-

nalisme occidental, à en croire Cornélius Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe, tomes I, II, III, Le Seuil.

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