À la recherche d’une identité composite

Compte rendu de la monographie Les Portugais du Luxembourg de Sarah Vasco Correia

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Compte rendu de la monographie Les Portugais du Luxembourg de Sarah Vasco Correia

Anne Franziskus

Au courant des années 1960, les premiers travailleurs portugais sont arrivés au Luxembourg. Aujourd’hui, ils constituent la plus importante communauté migratoire du pays. Cependant, peu d’études scientifiques s’intéressent à leur vécu migratoire, leurs expériences sociales et linguistiques. C’est pourquoi un travail sociolinguistique récent, réalisé par la jeune chercheuse Sarah Vasco Correia, présente un intérêt particulier. Dans une monographie intitulée Les Portugais du Luxembourg: Questions sur la transmission intergénérationnelle de la langue et de la culture d’origine, elle cherche à comprendre s’il existe une continuité dans les pratiques de la langue portugaise et dans l’appartenance identitaire entre la première et la deuxième génération, ou si, au contraire, celles-ci se trouvent modifiées au contact avec la société luxembourgeoise. Le livre, qui est paru aux Éditions d’Lëtzebuerger Land en 2013, est l’aboutissement d’un mémoire de master 2 en sciences du langage que l’auteure a accompli à l’université de Montpellier III et pour lequel elle a obtenu le Prix du meilleur mémoire de master de la Fondation Robert Krieps en 2011. Il s’agit d’une version allégée du mémoire, accompagnée de photos sélectionnées de l’exposition « Terra de Vida » du photographe Paulo Lobo. Rédigée dans un langage simple et libérée du jargon scientifique, la monographie est accessible au grand public et donc à ceux dont il nous raconte l’histoire.

Une première génération marginalisée

Sarah Vasco Correia – elle-même fille de migrants portugais – a donc mené des entretiens avec quatorze immigrés. Elle a d’abord interrogé sept membres de la première génération, arrivés au Luxembourg entre 1967 et 1989, pour ensuite parler à sept de leurs enfants, nés au Luxembourg et âgés entre 17 et 43 ans.

L’ouvrage commence par retracer le vécu, les attitudes et les pratiques sociales, culturelles et linguistiques des participants de la première génération. Au fil des pages, l’auteure expose leurs motifs de départ, leurs conditions de vie et de travail, leurs réseaux sociaux et leurs pratiques linguistiques. À bien des égards, le portrait qu’elle dresse correspond au stéréotype que l’on se fait de l’immigré portugais des débuts : des ouvriers peu éduqués, dont la vie est centrée sur le travail, le maintien des pratiques culturelles et le projet de retour. Les premières années au Luxembourg se caractérisent par des conditions difficiles. Les participants travaillent dans le secteur de la construction ou du ménage et se situent en bas de l’échelle sociale luxembourgeoise. Comme la majorité des membres de la première génération est monolingue à l’arrivée au Grand-Duché, leurs pratiques linguistiques s’articulent essentiellement autour du portugais. Les contacts avec la société d’accueil se font par le français, un français parlé et approximatif qu’ils apprennent par immersion et à l’aide de leurs compatriotes. D’après les témoignages, les débuts sont aussi marqués par un « choc culturel », qui amène les migrants à reproduire des espaces sociaux et culturels à l’image du pays d’origine. Les nombreuses associations folkloriques (ranchos) et épiceries portugaises à travers le pays en témoignent. Selon Vasco Correia, l’on peut ainsi conclure à une certaine stratégie de repli intracommunautaire de la première génération. Or, cette marginalisation n’est pas un mouvement unilatéral, mais au contraire amplifié par l’exigence d’une compétence linguistique complexe et surtout par un repli identitaire de la population autochtone sur la langue luxembourgeoise. Alors que le trilin-

Anne Franziskus est sociolinguiste et a travaillé en tant qu’assistante chercheuse à l’Institut de langue et de littératures luxembourgeoises de l’Université du Luxembourg jusque janvier 2014.

Sarah Vasco Correia – elle-même fille de migrants portugais – a donc mené des entretiens avec quatorze immigrés.

guisme du pays aurait pu faciliter l’intégration des Portugais, celui-ci s’est en réalité avéré être un frein à leur mobilité sociale. N’ayant pas accès à la langue luxembourgeoise, les Portugais sont exclus du noyau dur de la société et parfois confrontés à une attitude de méfiance de la part des autochtones. Or, l’auteure explique que « les Portugais n’ont pas forcément refusé d’apprendre le luxembourgeois, mais le réel problème est que cette langue était hors de leur portée » (p. 92). Toutefois, alors que le séjour au Luxembourg se prolonge, les pratiques sociales et linguistiques des premiers arrivants évoluent et se placent dans une dynamique d’intégration. Les participants développent également un sentiment d’appartenance plus affirmé par rapport au Luxembourg.

Une deuxième génération qui dépasse les limites des parents

L’auteure passe ensuite à l’analyse des pratiques et attitudes de la deuxième génération. Scolarisés dans le système d’éducation national, ils suivent ce que Sarah Vasco Correia appelle une « trajectoire sociale luxembourgeoise ». Ils apprennent les trois langues du pays et par là ont accès aux différentes sphères de la vie sociale luxembourgeoise. Leurs pratiques linguistiques sont façonnées par le contact renforcé avec la société d’accueil et se caractérisent par une utilisation systématique des trois langues usuelles et du portugais dans les différents espaces de leur vie quotidienne. Le luxembourgeois s’immisce également dans les pratiques linguistiques entre frères et sœurs, alors que le portugais reste la langue de communication avec les parents. De même, les réseaux sociaux des participants de la deuxième génération sont plus hétérogènes que ceux des parents. Sarah Vasco Correia conclut ainsi à une certaine ascension sociale des participants de la deuxième génération, tout en démontrant que celle-ci ne s’est pas toujours déroulée facilement. Parfois, l’héritage migratoire peut en effet être ressenti comme un poids par les enfants, par exemple à cause du régime linguistique scolaire axé sur l’allemand ou par la surcharge de l’emploi du temps que représente la fréquentation de l’école portugaise. Ensuite, l’ascension sociale résulte également en une certaine discontinuité dans les pratiques linguistiques, culturelles et identitaires entre les deux générations. Ainsi, les jeunes peuvent se distancier des coutumes culturelles et surtout folkloriques des parents, que certains voient comme l’expression d’une vie rurale qui ne correspond plus à leur mode de vie. Cette discontinuité se manifeste notamment dans les liens qu’entretiennent les deux générations avec le Portugal. S’il est normal pour les premiers arrivants de retourner régulièrement au pays, leurs enfants ne maintiennent pas forcément cette pratique à l’âge adolescent et adulte.

Entre biculturalité et assimilation

Dans la dernière partie de l’analyse, l’auteure propose deux modèles selon lesquels la deuxième génération engage son processus d’intégration dans la société luxembourgeoise : la biculturalité et l’assimilation. Ainsi, dans le mode de vie biculturel, les participants se créent des réseaux sociaux mixtes, expriment des attitudes positives envers les pratiques culturelles portugaises et le vécu migratoire des parents, marquent une volonté affichée de transmettre la langue portugaise, mais en même temps adoptent des pratiques propres à la société luxembourgeoise. Deux participantes en particulier vivent ce modèle d’intégration. D’autre part, l’assimilation implique le rejet des pratiques culturelles et (éventuellement) linguistiques des parents, une dévalorisation de la communauté d’origine et donc un processus de désidentification avec celle-ci. Vasco Correia souligne que l’assimilation est souvent liée à l’appropriation des stéréotypes négatifs véhiculés par la société d’accueil envers les migrants et donc à une autostigmatisation. Elle montre également que la mixité des couples, tant au niveau de la première que de la deuxième génération, semble favoriser le phénomène de l’assimilation. Dans ces couples, la langue portugaise n’a pas la même importance au foyer, voire n’est pas transmise du tout. D’autre part, elle relève le rôle crucial de la première génération en tant que médiateur culturel des origines et donc dans la continuité du sentiment d’appartenance identitaire de la deuxième génération.

Si Sarah Vasco Correia met en exergue les risques d’une assimilation, elle finit toutefois par conclure sur une note positive en suggérant que les conditions favorables à un entre-deux culturel et identitaire sont données pour la deuxième génération.

Donner une voix à la communauté portugaise

Sarah Vasco Correia fait preuve d’une démarche de réflexion approfondie. Alors que la systématicité avec laquelle elle présente les résultats de ses recherches mène parfois à une certaine redondance du texte, le lecteur le lui pardonnera facilement, sachant qu’il s’agit là d’un travail de master qui n’était pas destiné à la publication originellement. Son travail a surtout le très grand mérite de donner la parole à une communauté qui reste après tout relativement silencieuse, de lui offrir une visibilité et, par là, une reconnaissance que la société luxembourgeoise peine à lui conférer. Le texte lui-même donne d’ailleurs une visibilité à la langue portugaise, par le fait que les extraits des entretiens sont reproduits en portugais et les traductions françaises reléguées dans les notes de bas de page.

S’il est normal pour les premiers arrivants de retourner régulièrement au pays, leurs enfants ne maintiennent pas forcément cette pratique à l’âge adolescent et adulte.

Finalement, l’ouvrage inspire de nombreuses questions quant au devenir de la communauté portugaise du Luxembourg. Dans quelle mesure les futures générations transmettront-elles la langue portugaise? Le nombre grandissant de couples mixtes mènera-t-il à une rupture de cette transmission? Et qu’en est-il de la construction de l’appartenance identitaire pour les futures générations? Sarah Vasco Correia voit dans le délaissement de certaines pratiques culturelles et folkloriques l’indice d’une acculturation progressive. Or, est-ce que ce changement des valeurs identitaires ne fait pas partie d’une évolution culturelle plus globale? Après tout, le Portugal que les parents ont quitté a changé lui aussi. Quelles nouvelles formes d’appartenance pourront se créer les jeunes d’origine aujourd’hui, à un moment où le dynamisme des villes comme Lisbonne ou Porto contribue à rompre avec l’image d’un Portugal rural et où le va-et-vient entre les différents lieux est facilité par les nouvelles technologies de communication et de transport? Quoi qu’il en soit, il est grand temps que d’autres suivent l’exemple de Sarah Vasco Correia pour relever le vécu des Portugais du Luxembourg. ♦

Das Titelbild dieser Ausgabe wurde von Jeff Hemmer (*1982) gezeichnet.

Das Motiv der Person, die lesend eine Leiter hoch steigt und schließlich über den Rand der Bücherwand hinaus in den offenen Himmel blickt, taucht unter anderem in emanzipatorischen Publikationen zur Jahrhundertwende auf. Während bei Carl Spitzweg „der Bücherwurm“ (1850) noch kauzig in seine Lektüre versunken ist, bricht 1920 in einem Holzschnitt von Frans Masereel „die Sonne“ aus den Regalen hervor. Auf unserem Titel nun verdunstet das Wissen aus dem Dokument zu einer digitalen Wolke.

Weitere Informationen: www.afurnishedsoul.lu

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Evamarie Bange, Sebastian Bartellet, Luc Belling, Anne Brasseur, Céline Derveaux, Andreas Fickers, Anne Franziskus, Claude Frentz, Jörg Gerkrath, Josée Kirps, Wolfgang Krieger, Xavier Lisoir, Alain Nitschke, Philippe Pierre, Antoinette Reuter, Damien Sagrillo, Laurent Schmit, Jürgen Stoldt, Laurent Strock, Renée Wagener

Interviewpartner dieser Ausgabe

Enrico Lunghi

Originalillustrationen

Carlo Schmitz

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